Un chef d’œuvre mémorable!

Le chef d’œuvre «Les faucheurs et le paysage de foin sauvage d’Isenthal» a reçu la distinction honorifique de paysage de l’année 2016 par la «Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage»

par Urs Knoblauch, journaliste culturel, Fruthwilen TG

Les prés secs, les riches prairies et le foin sauvage font partie de l’admirable patrimoine naturel et culturel du pays. Quiconque a déjà contemplé la floraison alpestre, a sans doute déjà réfléchi au maintien et au soin à apporter à ces miracles de la nature. Par la grande variété de prés, de foin sauvage et par sa culture soignée, la Suisse tient une place première dans ce domaine et représente un modèle dans le monde. Le canton d’Uri en est conscient et s’engage particulièrement. Les prés alpestres riches en espèces sont un des 39 paysages culturels de Suisse.

Les faucheurs de foin sauvage contribuent au soin la nature, au bien culturel et au bien commun

Le fait que la Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage (FP) ait attribué le prix de cette année aux faucheurs de foin sauvage dans la région du lac des Quatre-Cantons est très méritoire. Depuis des siècles, les faucheurs de foin sauvage poursuivent cette tradition culturelle dans des paysages de montagne et alpestres extrêmement dangereux. Le travail de ces hommes – avec l’aide des femmes – exige beaucoup de force, un entraînement d’aptitudes et souvent aussi beaucoup de courage dans les prairies et parois de roches escarpées. Ainsi ils peuvent, en prévision des vagues de froid soudaines, mettre suffisamment de foin à l’abri pour le bétail dans les Alpes ou pour l’étable pendant toute l’année. Le gibier profite aussi des faucheurs de foin sauvage. Dans les hauteurs alpestres, on fauche de manière irrégulière, tous les deux ou trois ans, cela dépend de la capacité de travail disponible, de la croissance et des conditions météorologiques. On transporte le foin dans les greniers à foin sous forme de lourdes bottes de foin emballées dans des filets grâce à un système de transport par câble vieux de plus de cent ans.

1000 hectares fauchés à la faux

Le fauchage sauvage fait partie d’une culture agricole suscitant admiration et courage et comprenant un mode de vie alpine riche, exigeant l’aide mutuelle. Au-delà des générations, on transmet dans les familles et les coopératives les techniques, les pratiques et les expériences acquises. Le lauréat le plus âgé de la Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage a 89 ans, le plus jeune en a 16: «Il est étonnant qu’en Suisse on fauche encore plus de 1000 hectares avec la faux. Ainsi on protège des petites structures précieuses comme des fourmilières, des pierres et des buissons donnant la possibilité aux petits animaux comme les lézards, les sauterelles ou les abeilles sauvages de se mettre à l’abri à temps». Voilà une explication qu’on trouve dans l’une des nombreuses fiches d’information de la fondation (et de diverses organisations de protection de la nature) (Bafu, www.umwelt-schweiz.ch/publikationen). Ainsi les faucheurs de foin sauvage ne contribuent pas seulement à la sécurité alimentaire mais aussi à la sauvegarde de notre grande richesse en fleurs et en herbes ainsi qu’à un bien culturel précieux et à la stabilité de la terre pour la protection contre les avalanches. Utiliser aujourd’hui de plus en plus d’outils de travail mécaniques, de souffleurs de foin, de faucheuses spéciales pour la montagne et même des hélicoptères, est une aide précieuse pour ce travail exigeant et dangereux. Des primes d’appui financières adaptées sont justifiées pour ce type d’agriculture absolument nécessaire. Elles sont modestes, comparées aux possibilités de gain en plaine. «Mais ce qui est capital est la présence de la main-d’œuvre, l’attitude personnelle positive et la reconnaissance de la société pour le fauchage de foin», écrit Raimund Rodewald, directeur de la FP.
En s’entretenant avec les faucheurs et les paysans, on constate à quel point ils sont liés par la confiance en Dieu, en la nature et leur tâche et comment ils se sentent responsables pour l’ensemble de la communauté humaine. Par les «prières criées» traditionnelles (transmission de textes de prières), que les paysans alpins chantent dans des entonnoirs le soir pour qu’ils puissent se faire entendre au-delà des vallées, par les magnifiques calvaires et chapelles, livrés aux multiples dangers ils prient pour que Dieu leur vienne en aide.

Colloque et cérémonie de remise de prix impressionnants

Isenthal, petite commune montagnarde, se trouve dans le canton d’Uri à 778 m au-dessus du lac d’Uri. Déjà l’ascension extrêmement raide à pied, le voyage en voiture ou en bus longeant le paysage de rochers et de forêts, la vue imposante et vertigineuse sur le lac d’Uri, est un événement impressionnant. Dans cette nature montagnarde et originale de Suisse centrale, les habitants se rassemblèrent pour créer la Confédération helvétique et fixèrent leurs décisions dans le Pacte fédéral de 1291. Indépendants, modestes et dans l’esprit d’aide mutuelle, ils participèrent grandement à la construction de la démocratie directe en vue du bien commun. Pendant longtemps, il n’y avait pas de route d’Isleten à Isenthal. Seul l’accès par bateau était possible par Flüelen. En 1901 seulement, avec l’ouverture de la station des bateaux à vapeur, on construisit à l’aide des excellents travailleurs italiens immigrés, la route de montagne raide et riche en virages traversant rochers et forêts jusqu’à Isenthal.
C’est là-haut qu’a eu lieu le 12 août 2016 l’intéressant colloque au public nombreux de la Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage (FP) sous la direction de Raimund Rodewald. Au début, on a honoré un faucheur de foin sauvage, mort par accident quelques jours plus tôt. Plusieurs conférenciers de la commune, du canton d’Uri (la conseillère d’Etat Heidi Z’graggen), de la Confédération (département de l’agriculture) ainsi que des organisations professionnelles et des représentants du Tirol du Sud ont honoré le fauchage de foin sauvage et ont fourni de précieuses informations sur la tâche culturelle importante d’exploitation et de protection des paysages montagnards. L’historien Michael Blatter a participé avec son excellent exposé sur l’histoire du fauchage de foin sauvage. La géo-botaniste Mary Leibundgut a transmis des informations grâce à un reportage-photo impressionnant sur le travail du fauchage de foin sauvage. On a pu mieux comprendre comment des particularités géographiques et de paysage définissent aussi le vivre-ensemble culturel.
Le colloque s’est terminé par un apéritif avec des fromages de la région, viande fumée et vin offerts par la corporation d’Uri. Le samedi, a eu lieu la cérémonie sur l’alpage de Gitschen à 1600 m d’altitude atteignable par un funiculaire. Sous un très beau temps estival, ont été remis les prix aux 30 faucheurs de foin sauvage présents. Ici aussi, on a commémoré avec une brève messe la mort du camarade de fauchage accidenté. En écoutant les cors des Alpes, les allocutions et l’éloge du cinéaste originaire de la Suisse centrale Fredi Murer, les nombreux visiteurs et les lauréats ont apprécié ensemble la beauté naturelle, unique de l’alpage de Gitschen. Les entretiens avec les faucheurs de foin sauvage avisés et conscients de leurs responsabilités et de leurs familles étaient un cadeau particulier. L’après-midi, les visiteurs intéressés ont eu l’occasion de suivre sur place le travail pratique et de mettre eux-mêmes la main à la pâte. La manifestation, rendue possible grâce au canton, à la commune, à la corporation, aux sponsors et aux donateurs, s’est terminée solennellement par un déjeuner en commun. Un chef d’œuvre mémorable de responsabilité vécue dans son intégralité!    •

La Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage décerne un prix à des sites ruraux traditionnels

uk. Tous les ans depuis 2011, la Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage (FP) décerne un prix à un paysage spécial suisse. En 1970, la Fondation a été fondée avec le but de «sauvegarder, soigner et revaloriser des paysages dignes d‘être protégés». Raimund Rodewald en est le directeur actuel et a publié de nombreux articles excellents à ce sujet. (En 2012, Horizons et débats no 29 a publié de lui un article sur les paysages en terrasses au Valais.)
La Fondation a déjà pu réaliser de nombreux et précieux projets et attirer l‘attention du public sur la protection de la nature, de l’aménagement du paysage et de leur diversité. «Elle poursuit le but d‘assurer, de promouvoir et de rétablir les valeurs naturelles et culturelles, là où c‘est nécessaire. Elle s’engage notamment en faveur des consultations, des expertises, de la formation, des travaux de projet, des publications et d‘autres manières appropriées.»
Dans le cadre des grands changements structurels et de l‘activité dans la construction, son engagement est particulièrement précieux. La Fondation a un caractère d‘utilité publique et travaille en étroite liaison avec les autorités et les organisations s‘occupant notamment de l‘aménagement du territoire, de la protection de la nature des sites et monuments historiques ainsi que du tourisme. Son engagement et celui de nombreuses autres organisations sont nécessaires et largement soutenus.
La votation sur la révision de la loi pour l‘aménagement du territoire de 2013 a mis en évidence la responsabilité commune du peuple suisse. Elle a été adoptée à 63% des voix. Kurt Fluri, conseiller national et président du comité de la FP, renvoie néanmoins au rapport annuel de 2015: «La réduction de la surface des terres cultivées continue et le taux de perte, dû au boom actuel de la construction, est encore plus élevé que pendant les années 1979/85 et 2004/09. En 24 ans, […] environ 54 000 hectares sont passés de terres agricoles en terres constructibles.» Fin 2015, 30 000 hectares s’y sont ajoutés pour d’autres utilisations, «donc, au total 84 000 hectares de terres cultivées, équivalant à la superficie du canton du Jura». Il faut y ajouter le nombre toujours plus grand de personnes vivant dans les grandes villes et perdant les liens directs avec la nature et l‘agriculture. Fluri renvoie au fait que l‘extension des surfaces bâties, principalement la construction des maisons et des routes, est la véritable cause de la perte des terres agricoles.