Bases erronées des reformes scolaires actuelles

Il est grand temps d’exiger un tournant radical

par Felice Pensatore

Récemment, un article extrait d’un magazine pour parents m’est tombé entre les mains. Il s’intitulait l’«Ecole de demain».1 Partant du Plan d’études 21 et l’enseignement prévu sur les Technologies de l’information et de la communication (TIC) et les médias, l’auteur esquisse le futur quotidien scolaire de nos enfants. Equipés d’une tablette et munis d’accompagnateurs d’apprentissage, ils doivent au moyen d’une gestion numérique des chemins d’apprentissage et d’exercices numériques acquérir leurs compétences dans des classes multiâges et de niveaux mixtes, afin de réussir les tests standardisés souhaités remplaçant à l’avenir l’enseignant pour l’évaluation et la sélection nécessaire pour le passage au prochain niveau.
L’auteur se réfère aux grandes entreprises attendant en arrière-plan, pour proposer sous forme d’abonnements des solutions Cloud, des médias sociaux, des sites Internet interactifs, toutes formes d’applications et de programmes d’apprentissage, des vidéo tutoriaux, du matériel modulaire, le pistage du chemin d’apprentissage et des tests internationaux; le cas échéant, y compris des enseignants spécialisés, qui couvriraient l’offre sur place ou par un coaching à distance.
Les corrections seront faites en général de manière automatisée. L’écriture perdra de son importance, car on peut dicter des textes à l’ordinateur et des robots humanoïdes pourraient répondre aux questions, couvrir les besoins émotionnels, chanter et raconter des histoires. Voilà l’article partiellement résumé.
Il ne s’agit donc pas d’une école, dans laquelle des appareils et des médias numériques ou plutôt électroniques seraient utilisés comme moyens didactiques pour l’exercice d’aptitudes ou pour l’illustration de contenus d’apprentissage, adaptés à l’âge et en alternance avec d’autres méthodes d’enseignement et d’apprentissage. Il ne s’agit pas non plus de la compréhension de la technique numérique et des structures de calculateurs pour préparer à des métiers correspondants à ce domaine professionnel. Cela pour clarifier un malentendu que l’on entend souvent chez les parents et enseignants crédules! Alors, des appareils sans connexion au réseau et un serveur local pourraient être utilisés. Non, il est question de «fabriques à penser», dans lesquelles l’«enfant en tant que pièce à façonner» est conduit d’une station d’apprentissage à l’autre, où les unités d’apprentissage et les exercices calculés par les algorithmes doivent transmettre et tester les compétences souhaitées. Cela donne le fondement pour les profils individuels et les programmes d’apprentissages suivants.2
Faut-il rire ou pleurer face à de tels scénarios? De plus, décrit par un haut fonctionnaire du LCH (Association faîtière des enseignants suisses) qui se targue de représenter les intérêts des enseignants et donc également ceux des élèves …! Et pourtant:
Même si l’on n’arrive guère à imaginer aujourd’hui que de tels scénarios pourraient devenir un jour réalité, l’auteur renvoie à juste titre à d’autres métiers et branches économiques dans lesquels ce développement a déjà commencé. Les maisons d’éditions, les experts TIC et les pédagogistes autoproclamés ont déjà des idées bien concrètes sur la manière dont ils prévoient de réaliser cette nouvelle «culture d’apprentissage».3

Des stratégies de communication au lieu de faits clairs et précis

Si nous ne voulons pas de telles perspectives pour l’avenir de nos enfants mais que leur soit transmise une véritable formation, alors nous devons nous informer en détails de la situation. Car, au moyen de stratégies de communication soigneusement élaborées, on tente de diriger l’opinion publique dans une certaine direction: «Le monde numérique, c’est notre avenir.» «Les élèves doivent savoir manier les appareils techniques et utiliser de manière compétente les possibilités offertes par Internet.» «Les compétences numériques doivent être apprises aussi tôt que possible.», etc. Puis, on nous présente le fait irrévocable que les communes n’ont pas d’autre choix – en vue du nouveau Plan d’études 21 respectivement de ses variantes cantonales – que de soutenir la numérisation de leurs écoles malgré des investissements très élevés. La formation, une marchandise? Une raison de jubiler pour les multinationales actives dans le domaine de la formation! Compte tenu de ces développements, il est judicieux d’analyser les acteurs impliqués et leurs stratégies. Car de tels développements ne se déroulent pas d’un jour à l’autre!

Prestations de services publiques sur le comptoir

Le déroulement décrit ci-dessus a débuté il y a plus de 20 ans. Une étape importante a été franchie dans le cadre des négociations de l’OMC, lorsque, le 1er janvier 1995, l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) (ou General Agreement on Trade in Services=GATS) est entré en vigueur. A l’aide de l’AGCS, on a voulu parvenir à une ouverture internationale des marchés de prestations de services. Cet accord conclu dans le cadre de l’OMC a été signé pour la Suisse par Luzius Wasescha, ancien délégué au Conseil fédéral pour les accords commerciaux et membre de la direction du Secrétariat d’Etat pour l’économie (Seco). Il n’y a pas eu de consultation populaire.
Par la suite, des critiques ont été émises de divers côtés. On a craint le démontage des prestations du service public. A juste titre! Certes, les «prestations de services, accomplies dans l’exercice du pouvoir souverain sont exemptées de la libéralisation».4 Une délimitation était toutefois difficile, car dans beaucoup de pays européens, il existe parallèlement, déjà dans les domaines classiques de la prévoyance (système de santé et de l’éducation, approvisionnement en énergie et en eau, transports, poste, télécommunication) de coutume, des fournisseurs privés et publics – également en Suisse.5 Luzius Wasescha a souligné de manière persistante que les prestations de services publiques ne seront nullement touchées, les négociations de l’OMC concernent uniquement les prestations de services négociables.6 Et le responsable pour les négociations sur les services, Henri Gétaz, de répondre à la question critique d’une journaliste: «Je ne vois pas de rapport entre les négociations sur les services en cours à l’OMC et un démontage menaçant du Service public en Suisse – vous devez-me l’expliquer.»7 Peut-être que ces propos étaient l’expression de ce que Renato Ruggiero, le directeur de l’époque de l’OMC, avait déclaré sans détour: «Nous avons un travail de vente à faire. Nous devons trouver de nouvelles voies pour convaincre les populations des avantages de la mondialisation.»8

Transparence absente

Le développement observé depuis témoigne du contraire. Il a commencé par le détachement des PTT de la branche lucrative de la télécommunication, ouverte au marché. De ce fait, une subvention de la poste par le biais des affaires lucratives avec la téléphonie n’était plus possible. Il n’a échappé à personne que depuis, les prestations de services ont constamment été réduites et leurs prix ont augmenté. Les bureaux de poste se transforment de plus en plus en des magasins mixtes et même des bureaux de poste bien fréquentés sont éliminés contre la volonté de la population. On affirme audacieusement qu’un approvisionnement de base suffisant sera toujours garanti. De tels développements peuvent également être observés dans les domaines de la santé et de la formation. On passe toujours et encore sous silence l’intégration de la Suisse dans les accords de commerce internationaux visant finalement la privatisation complète du secteur des services. D’autres accords semblables ont encore été lancés depuis.

Milton Friedman et la politique des caisses vides

Nous devons prendre en compte cet arrière-plan politique, si nous voulons comprendre et juger ces évolutions actuelles du système scolaire et les scénarios décrits dans l’article mentionné ci-dessus. Sinon nous risquons de tomber dans le piège des stratégies des agences de relations publiques voulant nous vendre ces développements comme étant inévitables et nécessaires. En fait, il ne s’agit pas d’objectifs pédagogiques mais leur but est la privatisation et la commercialisation du système éducatif afin d’ouvrir un nouveau marché lucratif. Un regard sur le monde anglo-saxon, nous indique dans quelle direction notre système scolaire doit se diriger, selon les souhaits des grands groupes actifs dans ce domaine. Là-bas, le théoricien américain en économie Milton Friedman (1912–2006) et fondateur de l’Ecole de Chicago a développé les directives. Il a plaidé pour le retrait de l’Etat de l’économie et il a placé le marché au centre de ses théories. Le néolibéralisme qui en a résulté est devenu, par la suite, la théorie économique dominante. Elle représentait la dérégulation, la flexibilisation, la privatisation et la mondialisation.
Pour Friedman, il était clair que le système éducatif étatique devait également être ouvert au marché financier. Comme d’habitude, il a argumenté avec la concurrence pour améliorer la qualité et réduire les coûts.9 L’idée des bons scolaires venait également de lui. Friedman a été conseiller auprès de Ronald Reagan et de Margret Thatcher. Tous deux ont fait avancer la privatisation des prestations de services publiques et les ont conduit vers l’abîme, Thatcher avait marqué sa stratégie avec la formule «TINA – There is no alternative». – Friedmann savait parfaitement que la privatisation des prestations de services publiques pouvait créer une résistance et sa devise était: «La seule voie pour modifier le comportement des politiciens, c’est de leur enlever l’argent.» Les paquets d’austérité qu’on ficèle aujourd’hui dans presque tous les domaines de prestations de services publiques sont l’expression de cette stratégie, car l’idéologie du marché néolibérale a rencontré une grande bienveillance également chez nous.10 Les directeurs exécutifs des multinationales actives dans le domaine de la formation ont su utiliser leurs chances.

Un voyage autour du monde

A la fin des années 1990, Bill Gates voyagea autour du monde pour proposer ses logiciels gratuitement à de nombreux gouvernements. En Suisse, ce fut en 1998, lors d’un entretien avec le Conseiller fédéral Villiger. Il n’avait pas une très haute opinion des processus démocratiques habituels en Suisse; il préférait les processus de décisions des Etats-Unis avec un petit nombre de députés qu’il trouvait plus efficaces et plus sensés.11 Mais il a également trouvé des soutiens en Suisse. En tête, il y avait à l’époque l’ancien directeur de l’Instruction publique du canton de Zurich Ernst Buschor. A peine élu au gouvernement, il commença à appliquer ses idées, à partir de 1993, d’abord à la Direction de la santé publique et de la prévoyance sociale et ensuite à la Direction de l’instruction publique. Il accepta l’invitation pour participer à un colloque à Boston. Puis, il écrivit le concept de base pour la réforme marquant depuis nos écoles. Il ne tenta pas d’obtenir les moyens financiers par un procédé démocratique, mais se les procura par le biais d’une nouvelle association qui déboursa finalement 2,5 millions de francs pour le projet de réforme Ecole 21.12 Cet argent a notamment servi à financer l’évaluation scientifique du projet et la formation des enseignants. Il allait de soi que les fabricants d’ordinateurs étaient prêts à approvisionner les salles de classe avec leurs produits à des conditions préférentielles.13 Pour Buschor, il était à ce moment déjà clair qu’à l’avenir le secteur public n’aurait plus qu’à mettre à disposition des matières facilement évaluable comme formation de base en obligeant les parents d’acheter à leurs frais tous les investissements supplémentaires qu’ils désirent pour l’avenir de leurs enfants.14

Stop – ça suffit!

Depuis, un véritable flot de réformes a recouvert notre école obligatoire, dans laquelle l’enfant et ses relations avec l’enseignant sont devenus quantité négligeable. Le Plan d’études 21 en fait partie. La relation humaine disparaît – et cela dans le pays de Pestalozzi! Ce que l’auteur décrit de l’article mentionné au début n’est pas encore réalité, mais les jalons sont posés. Les Hautes Ecoles pédagogiques formant des enseignants «compatibles au nouveau plan d’études» – façonnés pour jouer leur nouveau rôle d’accompagnateur ou de «coach» de l’apprentissage – en font également partie.15 Malgré les connaissances reconnues de la psychologie du développement et de l’apprentissage et malgré les résultats univoques d’études indépendantes, signalant les bases erronées des réformes actuelles, cette transformation de l’enseignement et des écoles continue sans réserve aucune. Il est grand temps d’exiger un tournant radical! C’est notre devoir envers la génération à venir.    •

1    Brühlmann, Jürg. Die Schule von morgen. In: Fritz + Fränzi, octobre 2017
2    cf. l’ouvrage fort intéressant de: Lankau, Ralf. Kein Mensch lernt digital. Über den sinnvollen Einsatz neuer Medien im Unterricht. Weinheim Basel 2017.
ISBN 978-3-407-25761-1
3    cf. Lankau, Ralf. Kein Mensch lernt digital. Über den sinnvollen Einsatz neuer Medien im Unterricht. Weinheim Bâle 2017, p. 28ss.
4    AGCS, art. 1, al. 3 (c)
5    cf. l’analyse rédigée par la Déclaration de Berne (DB): Jäggi, Monika et Hochuli, Marianne. Das WTO-Dienstleistungsabkommen GATS und die Schweiz. Analyse der GATS-Verpflichtungslisten der Schweiz in den Dienstleistungsbereichen des Service public. Zurich 2003
6    cf. Hochuli, Marianne. Online büffeln und fern heilen. In: Wochenzeitung du 11/1/01
7    cf. Hochuli, Marianne. Online büffeln und fern heilen. In: Wochenzeitung du 11/1/01
8    Alden, Edward. Trade Protectors hit home. In: Financial Times du 19/11/2000
9    «The State’s objective would be better served by a competitive educational market than by a goverment monopoly […] As in other industries such a competitive free market would lead to improvments in quality and reduction of cost.» Friedman, Milton. The Promise of Vouchers. In: Wall Street Journal du 5/12/05
10    Cette tactique a été décrite pour la Suisse, in: Pelizzari, Alessandro. Die Ökonomisierung des Politischen. New Public Management und der neoliberale Angriff auf die öffentlichen Dienste. Constance 2001
11    cf. Gates, Bill. In: Felber, Ursula/Gautschi, Eliane. Die Trojanische Maus. Computer in den Schulen – Lernen für die Zukunft. Zurich 2002, p. 75.
12    Dans cette association se trouvaient entre autre Anton E. Schrafl, Vice-Président du Conseil d’administration de Holderbank et l’entrepreneur Klaus Jacobs qui contribua spontanément 1 million de francs. Cf. Ernst Buschor – Ein Mann macht Schule. In: Bilanz, 31/12/1999
13    cf. Ernst Buschor – Ein Mann macht Schule. In: Bilanz, 31/12/1999
14    C’est ainsi qu’Ernst Buschor s’est exprimé lors d’une réunion publique à Affoltern am Albis avant le vote populaire sur la nouvelle Loi scolaire du canton de Zurich.
15    Il est vrai qu’on rencontre encore, au sein des Hautes Ecoles pédagogiques, des professeurs désirant enseigner leurs étudiants différemment, mais on ne les trouve plus que dans les domaines de niches.