De l’or blanc indispensable – le système suisse d’approvisionnement en sel a fait ses preuves

par Peter Aebersold et Eliane Perret

A la recherche de nouveaux marchés, les grandes multinationales ont «découvert» les fournitures de base (eau, courant électrique, enseignement, etc.) et les services gérés par les Etats nationaux – donc le service public. Alors que les entreprises globales cherchent selon le principe de l’offre et de la demande à minimiser les coûts (pas de dépôts, peu d’entretien) et une maximisation des profits, les Etats et les coopératives ont comme tâche la plus noble de fournir dans le sens du bien commun des services et des biens à des prix abordables, permettant juste de couvrir les coûts, pour toute la population. C’est pourquoi l’Etat doit également veiller à pouvoir fournir des biens indispensables lors de catastrophes ou de périodes de pénuries (stocks obligatoires, entretien, degré d’autoapprovisionnement élevé, etc.). Notre prospérité occulte le fait que notre société numérisée et électrifiée est particulièrement vulnérable lors de perturbations. L’ignorance quant à l’histoire des institutions nationales incite de nombreuses personnes à faire confiance aux arguments fallacieux de la privatisation. On prétend que les institutions étatiques ne sont plus nécessaires, ne correspondent plus à notre époque ou sont en contradiction avec l’ordre économique libéral. Ce n’est pas par hasard que la globalisation place en première priorité l’élimination des Etats nationaux. L’histoire peu connue de la production du sel en Suisse est un bon exemple pour illustrer ces liens.

Dépôt de sel à Schweizerhalle. Le hangar peut contenir environ 15 000 tonnes de sel. La saline de Schweizerhalle produit environ 200 000 tonnes de sel par année en utilisant la technique d’ébullition de la saumure. (photo keystone)

Un coup d’œil dans l’histoire

On se mit à utiliser le sel lors du développement des grandes cultures. Les Sumériens et les Babyloniens utilisèrent le sel pour conserver les aliments. Les Egyptiens eux-mêmes découvrirent la propriété vitale du sel, il y a cinq mille ans. On pouvait conserver pendant des semaines, voire des mois, la viande, la volaille et les poissons. Le sel avait été découvert comme un produit particulièrement précieux. Dans l’espace celto-germanique on se mit, dès l’âge du bronze, à produire en grande quantité du sel à partir de l’eau de mer. Dans l’empire romain le sel devint une véritable monnaie. Les Romains purent utiliser le sel comme une valeur d’échange grâce à la stabilité des prix et à une production stable. C’est ainsi que les nombreux fonctionnaires et légionnaires furent payés avec du sel. On retrouve encore aujourd’hui le terme de sel en latin – sal – dans le mot salaire. C’est ainsi que le sel devint l’«or blanc». A partir du Xe siècle après Jésus Christ la conservation des aliments devint toujours plus importante. On utilisait le sel pour conserver la viande et le fromage pour le commerce, le transport et les stocks de nourriture, ce qui permit d’éviter les disettes.
Le sel était très recherché, mais les gisements étaient repartis inégalement. On transportait le sel dans des régions où il en manquait, par des routes du sel préhistoriques. C’était un bien précieux permettant à de nombreuses villes de s’enrichir par le transport et le commerce du sel de cuisine.

Une petite cuillère chaque jour

Le sel de cuisine (chlorure de sodium) est le minéral le plus important pour les êtres humains et les animaux. Pour les êtres humains, il en faut quotidiennement entre 4 et 6 grammes (soit une cuillère à café). C’est une matière nutritive anorganique vitale que l’organisme ne peut produire lui-même et qui donc doit être apportée avec la nourriture. Aucune cellule du corps ne peut survivre sans sel, le cœur ne pourrait pas battre et le système nerveux serait paralysé. La circulation sanguine, le métabolisme, l’activation des muscles, la digestion et l’excrétion seraient impossibles, car le sodium règle l’hydratation dans le corps, les transmissions neuromusculaires et de nombreux métabolismes. Le chlorure est un apport important pour les sucs digestifs. Il provoque la formation d’acide chlorhydrique dans l’estomac qui divise les protéines de la nourriture et élimine les micro-organismes indésirables.
Importante fut également la découverte qu’en ajoutant du fluor au sel de cuisine on pouvait protéger les dents contre la carie. On avait déjà compris qu’en ajoutant du iode, on pouvait combattre la formation de goitres due précisément à un manque d’iode. Cette question réapparaît malheureusement depuis quelque temps du fait que les repas préparés à l’étranger se répandent. Ce sel ne contient très souvent pas d’iode.

Une matière première indispensable

Le sel est une matière première incontournable dans l’artisanat, l’industrie et le secteur pharmaceutique. Le sel ne peut être produit artificiellement. Il est indispensable pour la production de plus de 10 000 produits. Notre industrie utilise plus de 60% du sel, notamment pour la production de soda, d’acides, de solutions alcalines et de chlorure. Le sel est aussi indispensable pour la production de détergents, de colorants, de verre, de levure, de médicaments, de matières en PVC, d’ordinateurs, de smartphones, de savon ou d’aluminium.

Du sel pour la Suisse

Jusqu’en 1837, la Suisse dut importer des pays voisins l’entière quantité de sel dont elle avait besoin. Le commerce du sel était une affaire qui rapportait. Ceci est illustré par le magnifique Stockalperpalast de Brigue. Par la suite, on découvrit à divers endroits de la Suisse des gisements de sel, encore exploités aujourd’hui grâce à la technologie la plus moderne, afin de satisfaire le besoin en sel du pays.
Depuis plus de quatre siècles, on extrait du sel à Bex, dans le canton de Vaud. Une légende raconte que les chamois et les moutons se sentaient attirés par certains plans d’eau. Un garçon de la région, Jean de Brouillet, le remarqua. La raison de cette attirance était qu’il s’agissait d’eau salée. On se mit à l’exploiter, d’abord de façon manuelle, puis dès le XVIe siècle par des moyens industriels. Avec le temps les travailleurs créèrent un labyrinthe de tunnels de plus de 50 km de longueur. L’exploitation des mines de sel n’était pas simple, à tel point que les mines de Bex coururent plusieurs fois le risque d’être fermées. Le fameux Sel des Alpes nous vient de Bex.
Lorsque en 1836 l’Allemand Carl Christian Friedrich Glenck, spécialiste des mines, vint en Suisse, il voulut, lui aussi, trouver et l’exploiter cet or blanc préhistorique. Là aussi, il y eut de nombreux échecs. Dans 8 cantons, on entreprit 17 forages – sans résultat. Dans cette aventure, il perdit toute sa fortune. Peu avant sa faillite, le professeur de géologie bâlois Peter Merian attira son attention sur la région de Bâle. Le 30 mai 1836, sa dernière tentative fut couronnée de succès. Dans deux forages, il atteignit à 137 mètres de profondeur un gisement de sel de 13 pieds et 2 pouces. Ce fut la première saline et le 1er août de l’année suivante on livra à Liestal les 90 premiers quintaux de sel du Jura. Le terme de Schweizer«halle» est un nom traditionnel pour les endroits où l’on produit du sel. «Halle» vient du mot grec hals qui signifie sel. En 1843, on créa la saline de Kaiseraugst, en 1844 la saline de Rheinfelden et finalement en 1848 la saline de Riburg. C’est ainsi que furent créées en l’espace de 12 années dans un rayon de 20 kilomètres quatre salines près du Rhin qui se firent une rude concurrence.

Se regrouper pour l’avenir

Au lieu de se livrer à des combats de concurrence, les salines de Rheinfelden, Kaiseraugst et Riburg se sont regroupées en 1874 pour former les «Salines suisses du Rhin SA» afin de mieux se défendre contre Schweizerhalle. En 1909, les salines de Schweizer­halle, Rheinfelden et Riburg furent achetées et fusionnées par les cantons. Schweizerhalle devint le siège de la nouvelle entreprise. Dans ces salines, les gisements de sel gemme sont extraits avec de l’eau. Le sel concentré est produit par l’ébullition de la saumure.
Le canton de Vaud continua à exploiter sa propre saline à Bex, où le sel était récupéré dans les couches rocheuses par des techniques minières. Au fil du temps, la production de sel fut considérablement augmentée grâce à divers acquis techniques. Alors qu’en 1909, on produisait 52 000 tonnes de sel, on en exploite aujourd’hui annuellement jusqu’à 600 000 tonnes.

Apprendre à partir de ses erreurs

Certains se souviendront encore de l’hiver très enneigé et froid de 1999. L’année s’est gravée dans l’histoire des Salines suisses du Rhin. Pour la première fois, les entrepôts de sel de déneigement étaient vidés en quelques semaines. Les camions et les trains faisaient la queue pour transporter le sel nécessaire pour le déneigement des routes. Le sel commandé à l’étranger n’arrivant pas à temps, l’approvisionnement n’était plus garanti en Suisse. On en tira aussitôt les conclusions et cela aboutit, en automne 2004, à la construction d’un autre dépôt de stockage à Riburg. Depuis août 2005, on y trouve donc le plus grand bâtiment avec dôme d’Europe construit en bois, permettant de stocker 80 000 tonnes de sel. Désormais, la Suisse peut faire face avec sérénité à d’autres hivers rigoureux, car elle peut subvenir seule à ses besoins dans tous les domaines.
En 2012, un deuxième grand dépôt de sel fut construit par les Salines suisses à Riburg, garant de la sécurité d’approvisionnement. Les Salines suisses SA emploient 200 personnes sur leurs sites de Riburg, Schweizerhalle et Bex et produisent environ 600 000 tonnes de sel par an. Elles assurent ainsi l’approvisionnement national de tous les types de sel en contrôlant la production, le stockage et le commerce jusqu’aux régions les plus reculées de la Suisse. Un kilo de sel de table suisse, enrichi en fluor et en iode, coûte moins qu’un litre de lait, dure très longtemps et se conserve sans aucune date limite de consommation.

La souveraineté du sel – un privilège important

Pour nos autorités, ce fut toujours une tâche de haute responsabilité d’assurer l’approvisionnement en sel pour tout le pays. Au Moyen-Age, le sel était encore un bien de luxe tandis qu’aujourd’hui, il est accessible à tous. Nous le devons à la régale des sels dans les cantons, c’est-à-dire leur droit souverain à son extraction. En 1973, ce droit fut transféré par les cantons (à l’exception du canton de Vaud) aux salines sous forme d’un concordat (accord entre cantons). Le nouveau canton du Jura y adhéra en 1979, le canton de Vaud finalement en 2014. Les Salines suisses du Rhin SA avec la Saline de Bex SA s’unirent la même année. Depuis lors, l’entreprise se nomme Salines suisses SA. Il s’agit d’une société privée détenue exclusivement par les 26 cantons suisses et, depuis 1990, également par la Principauté du Liechtenstein. Les Salines suisses garantissent des prix uniformes, stables et solidaires. Ces prix fixes d’hiver et d’été illustrent la solidarité envers les régions périphériques suisses. En d’autres termes, le sel est livré au même prix à la ville de Bâle toute proche et au val Poschiavo (à grande distance, de l’autre côté des Alpes). Les fournisseurs étrangers de sel ne connaissent pas cette solidarité. Durant l’hiver fortement enneigé de 2012, le sel à dégeler s’est fait rare pour les routes suisses et à l’étranger. Grâce au monopole du sel, les prix sont toutefois restés stables en Suisse alors qu’ils augmentèrent à l’étranger.
Depuis 2014, suite à la libéralisation des spécialités produites avec le sel de table, le monopole du sel n’est plus absolu.

Le peuple suisse a droit à la régale sur les sels

Bien que la population suisse puisse compter sur un approvisionnement en sel fiable et performant, un groupe de parlementaires cantonaux tenta, en 2006, d’abolir la régale sur les sels à l’aide d’une initiative parlementaire. Le gouvernement cantonal s’y opposa à juste titre et recommanda son rejet.
En 2016, un professeur d’économie bernois a trouvé, dans les statuts du concordat, ce qu’il considérait relever d’un règlement inhabituel obligeant à tort les cantons à acheter leurs sels exclusivement aux salines suisses. Un règlement, n’ayant pourtant dérangé personne depuis cent ans et ayant à tout moment garanti à la Suisse un approvisionnement régulier, rentable et performant, semble soudainement se transformer en problème. C’était bien sûr donner de l’eau au moulin à tous les partisans du marché libre – y compris en cédant les besoins fondamentaux de la population. Heureusement, le Conseil d’Etat bernois a gardé la tête froide et a rejeté en 2016 une motion parlementaire demandant la suppression de la régale sur les sels. Les avantages l’emportaient haut la main: «Le Conseil d’Etat ne voit aucune raison de supprimer le système suisse d’approvisionnement en sel, ayant fait ses preuves, contre une procédure incertaine. Les Salines suisses ont par exemple veillé à ce qu’il y ait toujours suffisamment de sel à dégeler pour les routes et les chaussées. En outre, les prix du sel suisse sont restés ‹équitables et constants›, les longs trajets de transport peuvent être évités – et les salines contribuent à la prévention de la santé en ajoutant du iode et du fluor au sel de table.»
A cela, il ne reste rien à ajouter!    •
(Traduction Horizons et débats)

L’article s’appuie, entre autres, sur de nombreuses informations rassemblées lors d’une visite guidée de Schweizerhalle ainsi que sur les excellentes fiches d’information des salines suisses.
Canton de Zurich. Initiative parlementaire KR-Nr. 13/2006, réponse du Conseil d’Etat du 9/1/07
Canton de Berne. Initiative parlementaire. Réponse du Conseil d’Etat no 111-2016; no de dossier 2016 RRGR.569
«Le monopole du sel est sous pression»: «Der Bund» du 19/12/16
«Le monopole cantonal du sel demeure»: «Berner Zeitung» du 22/11/16

«De la saumure aux cristaux de sel»

Film documentaire sur le sel suisse

Ben. La «Arbeitsgemeinschaft für Film und Fernsehen» de Zurich a produit en 1997 un impressionnant documentaire intitulé «Le sel suisse. De la saumure aux cristaux de sel». Il dure 23 minutes et convient aux niveaux secondaires I et II. De manière instructive, le film nous fait voyager dans l’histoire de la Terre et nous montre la production maritime de sel dans les salines d’Aigues-Mortes, dans le midi de la France, et dans les profondeurs de la terre, dans la immenses mines de sel de Borth, en Allemagne.
Lorsqu’on roule sur l’autoroute en direction de Bâle, on ne peut ignorer la saline Schweizerhalle à l’hauteur de Pratteln. A proximité se trouve le Wartenberg, dans le paysage pittoresque du Jura. Dans la terre, la colline locale a conservé un trésor précieux durant plusieurs millions d’années. Dans les profondeurs du sol se trouvent des épaisses couches de sel gemme. L’équipe de tournage a aussi visité les Salines suisses du Rhin et a informé de manière détaillée à propos de l’extraction de sel à l’aide de la saumure en introduisant de l’eau douce dans les cavernes de sel. Par un procédé d’évaporation, la saumure brute obtenue doit être cristallisée.

On peut commander le film «Le sel suisse. De la saumure aux cristaux de sel» (en français, allemand et italien) auprès de Salines suisses du Rhin, case postale, 4133 Pratteln, Tél: +41 61 825 51 51