Dans l’intérêt de tous les pays: travailler pour la paix en Syrie – maintenant!

par Karl Müller

Plus de sept ans après le début de la guerre en Syrie, les présidents de la Turquie, de la France et de la Russie, ainsi que la chancelière allemande ont trouvé un consensus sur des points essentiels pour un processus de paix. De nombreux commentateurs occidentaux ont avant tout cherché la petite bête. Effectivement, il faudra travailler par la suite les points névralgiques restants. Néanmoins, le texte de la déclaration commune du 27 octobre 2018 adoptée à l’issue de la conférence organisée par le président turc à Istanbul, représente une lueur d’espoir à l’horizon. Dans l’intérêt des habitants de la Syrie, des réfugiés et des personnes déplacées, mais également de quiconque est touché directement ou indirectement par cette guerre, nous espérons fortement que des démarches concrètes aboutiront.

Ce serait une bénédiction, si effectivement la politique mondiale commençait à bouger et si un des foyers de cette crise politique mondiale pouvait se calmer. Les événements en Syrie représentent à plusieurs égards l’évolution de toute la région du nord de l’Afrique et du Proche- et Moyen-Orient.

Des mouvements dans la politique mondiale?

On constate des mouvements dans la politique mondiale …:

  • Encore une année en arrière, il aurait été impensable que les représentants politiques de pays s’opposant sur les fronts de la guerre en Syrie puissent se rencontrer et réussissent à trouver un compromis pour les points essentiels d’un processus de paix.
  • Le fait que les gouvernements des Etats-Unis et de la Grande Bretagne – deux des acteurs principaux du théâtre de guerre – n’aient pas participé au sommet d’Istanbul, n’est pas nécessairement un défaut. Il se peut que le président français et la chancelière allemande aient agi en entente étroite avec les gouvernements américain et britannique. Si par contre le président français et la chancelière allemande ont agi de façon indépendante, cette démarche vaudrait la peine d’être mentionnée et serait d’une grande importance politique.
  • Le fait que le président russe ait trouvé un accord avec le président turc, nous a montré une politique russe intéressée à la diplomatie vivante et des progrès concrets et réels, et non pas l’ergotage dans le statu quo. L’élargissement avec la France et l’Allemagne a été convenu cet été et pourrait se trouver sur la même voie.
  • On constate des signes dans la politique russe témoignant de la volonté de s’entendre avec les grandes puissances européennes, ainsi qu’avec l’UE en tant qu’institution, pour désamorcer les conflits en question. Un indicateur important, bien que peu médiatisé, était peut-être la conférence de la femme politique russe Veronika Kracheninnikova à l’occasion du Forum germano-russe du 18 octobre 2018 à Berlin.1 La conférencière se distança clairement d’une politique de déstabilisation de l’Union européenne par des forces politiques qu’elle titula d’«extrême droite», mais qu’on pourrait aussi appeler «critiques envers l’UE». Ainsi, elle s’alignait sur l’argumentation usuelle de l’UE. Il est intéressant de lire ce que le site Internet du Forum germano-russe dit sur l’intervention de la politicienne russe: «Dans sa présentation, elle a souligné que la Russie est un Etat multiethnique avec diverses religions –des musulmans, des chrétiens orthodoxes et des bouddhistes. Pour un tel Etat, le soutien de forces extrémistes de droite représenterait un énorme risque. ‹Nous portons une responsabilité non seulement pour notre pays mais également pour l’Europe›, a-t-elle souligné, ‹une Europe forte et solidaire est essentiel.› Puis, elle a rappelé le rôle important que l’Allemagne et la France ont joué dans le passé.»

La Syrie et la question des migrations

Il est évident qu’un processus de paix en Syrie ne concerne pas que la Syrie, et pas non plus uniquement les voisins directs de la Syrie, mais, comme la déclaration le dit très justement, la «sécurité et la stabilité mondiale» – et cela pas seulement sur le plan militaire.
La déclaration d’Istanbul prend également en compte le sort des réfugiés et des déplacés. Dans son dernier livre intitulé «Kritik der Migration. Wer profitiert und wer verliert» [«Critique de la migration. Qui sont les profiteurs et qui les perdants»], l’auteur autrichien Hannes Hofbauer a analysé entre autres les causes de la migration musulmane. Pour ce chapitre, il a choisi un titre pertinent: «La moteur principal: la guerre». En effet: les guerres des Etats membres de l’OTAN et de leurs alliés contre de (prétendus) dictateurs et terroristes ont déclenché d’énormes effusions de sang et d’immenses destructions en Afrique du Nord et au Proche- et Moyen-Orient, en attisant massivement, dès 1991, des émeutes dans ces régions du monde. Hannes Hofbauer cite dans ce contexte Willy Wimmer, ancien secrétaire d’Etat parlementaire et spécialiste de la politique étrangère de l’Union chrétienne-démocrate (CDU): «Sous le dictat de l’OTAN, on réduit en cendres toute la région entre l’Afghanistan et le Mali. Des millions de personnes sont expulsées de leurs patries par les bombardements. Il n’y a plus d’avenir dans ces pays, ni de vie possible pour les habitants. […] La guerre et les troubles entre le Bangladesh et le Nigéria, mais également des raisons économiques, poussent les gens à fuir leur pays.»

Le «recul» [«blowback»] d’une politique impérialiste

Il y a 18 ans déjà, l’Américain Chalmers Johnson a écrit dans son livre intitulé «Un empire se décompose. Quand le siècle américain se terminera-t-il?» que la politique impérialiste américaine doit anticiper un effet de «blowback» (recul) et que l’impérialisme américain se vengerait sur son propre pays. Les Etats européens, après avoir soutenu inconditionnellement l’impérialisme et la politique de guerre contre l’Afrique et le Proche- et Moyen-Orient, risquent également d’y être soumis. Pour eux aussi la guerre était la continuation de leur propre politique impérialiste avec d’autres moyens. Qu’en serait-il, s’ils commençaient à penser autrement et à corriger leur politique …?

L’exemple de l’Allemagne

Cette politique erronée a, par exemple, déstabilisé l’Allemagne sur le plan politique et sociétal. Ce pays du «miracle économique» peut parfaitement être appelé impérialiste. C’est un pays déchiré à l’interne – la liberté, la démocratie et l’Etat de droit sont sérieusement menacés. Les débats publics y sont devenus hystériques. Cela mène à une escalade dangereuse. Les grands chamboulements lors des élections des années passées ne sont que la pointe de l’iceberg. L’annonce de la chancelière Angela Merkel de ne plus être candidate à la présidence du CDU en décembre 2018 et de ne plus vouloir briguer un nouveau mandat en tant que chancelière, est la conséquence logique, bien que tardive, des fausses décisions politiques dont Angela Merkel est politiquement responsable. Les partis gouvernementaux allemands, ayant tous déclaré vouloir se concentrer sur les problèmes concrets, doivent maintenant être pris au mot.
La situation doit être prise au sérieux. L’accord avec la France, la Turquie et la Russie dans une déclaration commune concernant le processus de paix en Syrie est un pas dans la bonne direction. Si le gouvernement allemand encore en fonction devait effectivement contribuer à la paix en Syrie, ce serait une sorte de réparation pour les fausses décisions politiques prises au cours des années passées.     •

1    Cf. www.deutsch-russisches-forum.de/forum-im-dialog-am-18-oktober-2018-in-berlin/905768

Déclaration conjointe du sommet quadripartite sur la Syrie

Le Président de la République de Turquie Recep Tayyip Erdogan, le Président de la République française Emmanuel Macron, le Président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine et la Chancelière de la République fédérale d’Allemagne Angela Merkel se sont réunis à Istanbul le 27 octobre 2018 pour un sommet quadripartite sur la Syrie.

Les présidents et la Chancelière ont:

  • passé en revue les développements récents concernant le conflit en Syrie et ont exprimé leurs préoccupations communes sur les risques et les menaces émanant du conflit pour la sécurité et la stabilité régionale et globale;
  • réaffirmé leur ferme engagement envers la souveraineté, l’indépendance, l’unité et l’intégrité territoriale de la République arabe syrienne ainsi qu’envers les buts et principes de la Charte des Nations Unies;
  • rappelé leur ferme conviction qu’il ne pourrait y avoir de solution militaire au conflit en cours et que le conflit pourrait être réglé uniquement par le biais d’un processus politique négocié s’alignant sur la Résolution 2254 du Conseil de Sécurité des Nations Unies. A cet effet, ils ont mis l’accent sur l’importance d’une coordination accrue entre toutes les initiatives internationales visant à contribuer à une solution crédible et durable au conflit syrien;
  • réaffirmé leur détermination à combattre le terrorisme en Syrie dans le but final d’éliminer l’Etat Islamique, le Front Al-Nosra et tous les autres individus, groupes, entreprises et entités associés à Al-Qaïda, à l’Etat Islamique ou aux autres groupes terroristes désignés comme tels par le Conseil de Sécurité des Nations Unies;
  • exprimé leur détermination à refuser les agendas séparatistes visant à saper la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Syrie de même que la sécurité nationale des pays voisins;
  • accueilli le Mémorandum de stabilisation de la situation dans le zone désescalade d’Idleb, signé par la République de Turquie et la Fédération de Russie à Sotchi le 17 septembre 2018;
  • salué les progrès concernant le retrait des armes lourdes et des groupes radicaux des zones démilitarisées établi dans le cadre du Mémorandum;
  • souligné l’importance d’un cessez-lefeu durable, tout en insistant sur la nécessité de continuer à combattre le terrorisme à travers la pleine application de mesures effectives telles qu’envisagées dans le Mémorandum et le respect de ces dispositions par les parties concernées;
  • réaffirmé leur forte opposition à l’utilisation par toute partie d’armes chimiques en Syrie et ont exigé le respect strict par tous de la Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’usage d’armes chimiques et sur leur destruction;
  • exprimé leur appui à un processus politique inclusif de toute les parties élaboré et exécuté par les Syriens qui serait facilité par les Nations Unies et ont appelé à une participation active de la part des parties syriennes;
  • appelé à la mise en place et à l’organisation d’ici la fin de l’année, en raison des circonstances, d’un Comité constitutionnel à Genève qui accomplirait la réforme constitutionnelle, ouvrant ainsi la voie à une élection libre et équitable. Cette dernière se déroulerait sous la supervision des Nations Unies et conformément aux hautes normes internationales en matière de transparence et de responsabilité, et inclurait tous les Syriens ayant le droit d’y participer, les membres de la diaspora y compris;
  • souligné l’importance d’adopter des mesures susceptibles de redonner confiance servant à la viabilité du processus politique et à un cessez-le-feu durable. Ils ont exprimé leur appui à la libération des détenus/personnes enlevées et à la remise des corps ainsi qu’à l’identification des personnes portées disparues entreprises par les groupes de travail concernés avec la participation d’experts des Nations Unies et du CICR;
  • insisté sur la nécessité de garantir un accès rapide, sécurisé et sans entrave à travers la Syrie aux organisations humanitaires ainsi qu’une assistance humanitaire immédiate pour atteindre les personnes dans le besoin afin d’alléger les souffrances de la population syrienne. A cet égard, ils demandent à la communauté internationale, aux Nations Unies et à ses organismes humanitaires en particulier, d’accroître leur assurance à la Syrie;
  • réaffirmé leur solidarité avec les pays hôtes, en particulier la Turquie, le Liban et la Jordanie, et ont rappelé qu’ils continueront à s’engager pour le retour volontaire et en toute sécurité des réfugiés en Syrie dans des conditions conformes à la loi internationale;
  • souligné le besoin de créer des conditions favorables au retour volontaire et en toute sécurité en Syrie des réfugiés et des personnes déplacés dans leur pays. Ils ont rappelé que les rapatriés doivent être protégés des conflits armés, des persécutions politiques et de détentions arbitraires, ils doivent également avoir accès à des infrastructures humanitaires qui incluent de l’eau, de l’électricité et des services sociaux et de santé. Ils ont insisté sur la nécessité d’une coordination entre les parties concernées, ce qui inclut le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et les autres organismes internationaux spécialisés;
  • exprimé leur engagement à travailler ensemble afin de créer des conditions favorisant la paix et la stabilité en Syrie, à favoriser une solution politique et à renforcer le consensus international sur ce point.

Les Présidents de la République française et de la Fédération de Russie ainsi que la Chancelière de la République fédérale d’Allemagne ont exprimé leur sincère reconnaissance au Président de la République de Turquie Recep Tayyip Erdogan pour avoir accueilli le sommet quadripartite à Istanbul.

Istanbul, le 27 octobre 2018

Source: http://www.elysee.fr/communiques-depresse/article/joint-statement-by-the-presidentsof-the-republic-of-turkey-the-french-republicthe-russian-federation-and-the-chancellor-of-thefederal-republic-of-germany/

(Traduction de l’anglais Horizons et débats)