Le Congo «post-Mobutu»: les Etats-Unis misent sur la carte rwandaise

Kleptocratie sans fin? (partie 4)

par Peter Küpfer, ancien président de l’«Association pour la Paix et l’Entente en Afrique» (APEA)

 

Le Congo ne trouve pas la paix. Ces derniers temps, les seuls rares articles de presse concernant ce pays martyrisé depuis des décennies, tournent autour du président Joseph Kabila et sa volonté de rester au pouvoir. A l’instar de Robert Mugabe du Zimbabwe, le président Joseph Kabila semble avoir des difficultés à se tenir au texte de la Constitution qu’il a adoptée lui-même et à préparer la voie pour un successeur et des élections véritablement démocratiques. Les spécialistes connaissant d’une part les développements récents dans le pays et d’autre part l’énigmatique politique présidentielle présument que les motifs de son comportement sont assez similaires de ceux ayant incité Robert Mugabe à tout faire pour rester au pouvoir aussi longtemps que possible: tenter d’empêcher d’être traduit en justice pour des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité devant la Cour pénale internationale de La Haye. Joseph Kabila est un ancien frère d’armes du président ruandais Paul Kagamé. Celui-ci a planifié, réalisé et participé à la soi-disante rébellion congolaise (qui était en réalité une guerre d’agression des armées du Ruanda, de l’Uganda et du Burundi) sous la direction de Laurent Désiré Kabila (père Joseph Kabila) dans les années 1996/97. Dans ce contexte de graves crimes contre l’humanité ont été commis, notamment contre la population civile du Congo oriental et contre les membres hutus ruandais qui se sont réfugiés au Congo. Cela sera décrit plus en détails par la suite. Joseph Kabila a donc, comme un grand nombre des chefs d’Etats actuellement en fonction, de bonnes raisons pour s’accrocher au pouvoir. Protégé par l’immunité que lui offre sa fonction, il ne peut pas être traduit en justice, tout comme ses mentors politiques et amis d’armes Paul Kagamé et Yoweri Museveni – président dictateur de l’Uganda depuis 1986, s’étant octroyé le pouvoir par un coup d’Etat militaire et se trouvant sous la protection des grandes puissances occidentales, notamment des Etats-Unis et de la Grande Bretagne.

La carte illustre les riches ressources naturelles présentes dans le sous-sol du Kasaï et des deux provinces orientales du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, limitrophes du Burundi, du Ruanda et d’Uganda. Les parties marquées d’une ligne noire correspondent aux régions occupées lors de la 2e guerre du Congo 1998/99 par les soi-disantes «troupes rebelles» et leurs alliés. Actuellement, ces «troupes rebelles», soutenues par le Ruanda, l’Uganda et le Burundi, se sont retirées. Cependant, ces pays continuent à soutenir au niveau logistique de prétendues milices, œuvrant sous un nom fantaisiste grandiloquent tel que «Congrès démocratique pour la libération du peuple» (CLDP, sous la direction du commandant Ngundabatware, actuellement retourné au Ruanda). C’est une «milice», ayant perpétré au Nord-Kivu (Masisi) dans les régions conquises, diverses atrocités, dont la décapitation systématique à la machette de tous les adolescents masculins. Ces milices de la terreur ont toujours la même démarche: elles terrorisent la population civile, pour la chasser, afin de s’assurer militairement l’exploitation plus ou moins légale de mines «sauvages». Le centre de vente de ces ressources se trouve à Kigali, la capitale du Ruanda. Autrefois, on y vendait du thé et du café, actuellement se sont de l’or, des diamants (le Ruanda est le deuxième exportateur de diamants au monde!) et du coltan – des matières premières n’existant pas au Ruanda. La légende ci-dessus précise que dans cette région, 4 à 5 millions de personnes (majoritairement civiles) sont mortes entre 1998 et 2008, directement ou indirectement, des effets de la 2e guerre du Congo (1998–2003). (Cette carte est tirée de: Baracyetse, Pierre. L’Enjeu géopolitique des transnationales minières au Congo, Dossier SOS Rwanda-Burundi, Belgique, p. 36)

Dans le cas du Congo, les observateurs sérieux rappellent cependant qu’il ne faut pas perdre de vue les véritables problèmes. Ceux-ci soulèvent les questions suivantes:

  • comment expliquer qu’aujourd’hui encore, et cela depuis 25 ans, des centaines de milliers de civils congolais sont encore en danger de vie dans leurs situations de déplacés internes dans les provinces congolaises orientales;
  • comment expliquer pourquoi l’armée nationale congolaise, parfaitement équipée, n’est toujours pas capable d’identifier, de désarmer et de traduire en justice les «milices» et formations guerrières toujours changeantes, actives dans les provinces frontalières du Nord- et Sud-Kivu, formées en réalité par des mercenaires rwandais et ougandais;
  • comment expliquer que malgré la présence des missions de l’ONU en RD Congo (MONUC/MONUSCO) sur le terrain depuis trois décennies, les atrocités les plus abjectes sont toujours et encore perpétrées contre les populations civiles en sachant pertinemment que certains éléments des forces onusiennes ont eux-mêmes participé à de tels crimes;
  • comment expliquer que des hauts gradés appartenant à des armées étrangères – se trouvant il y a quelques années seulement en état de guerre avec le Congo – ont obtenu des fonctions politiques suprêmes dans le pays … et les ont toujours;
  • comment expliquer que de ceux-ci aient pu prononcer pendant de longues années des ordres exigeant de commettre de graves crimes contre l’humanité, tels que des exécutions en masses au sein des populations civiles, sans que la communauté internationale et les institutions concernées (telle l’ONU) donnent l’alarme et traduisent ces criminels de guerre en justice;
  • comment expliquer que dans les rapports internes de l’ONU se trouvent de très nombreuses preuves flagrantes de ces crimes avec peu de risques pour les auteurs d’être livrés à la justice (règne de l’injustice);
  • comment expliquer que les milices, opérant à partir du Rwanda et de l’Ouganda et logistiquement entretenues par les gouvernements de ces deux Etats, commettent, sous des étiquettes changeantes, toujours les mêmes crimes, sans en être empêchées. Leur but est de dépeupler, par la terreur systématique des territoires entiers du Congo oriental, afin de s’emparer de manière illicite des ressources minières de cette région pour s’en enrichir sur le marché noir international en dissimulant la provenance. Cela ne constitue rien d’autre qu’un vol qualifié, institutionnalisé et toléré au niveau international depuis plusieurs décennies aux dépens des réels propriétaires de ces richesses: la population congolaise totalement appauvrie.1 Les chercheurs spécialisés dans la situation prévalant au Congo oriental ont calculé que dans cette partie du pays très riche en ressources minières, 4 à 5 millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont perdus leur vie suite aux effets directs ou indirects de cette guerre «cachée» sévissant de 1998 jusqu’à nos jours sans que l’opinion publique internationale s’en émeuve. Et tout cela sous les yeux du contingent de l’ONU ayant comme tâche principale de garantir la protection de la population civile!

La malédiction des richesses naturelles

Les contributions précédentes (parties 1–3), parues dans Horizons et débats sous le titre «Le Congo: kleptocratie sans fin» en série irrégulière, ont tracé l’histoire récente du Congo (Zaïre, puis République démocratique du Congo [RDC]).2 Elles avaient pour but de fournir des éléments de réponse aux questions soulevées ci-dessus, étayés par les faits.
Les contributions publiées jusqu’à présent ont montré que cet immense pays au cœur de l’Afrique est hanté, depuis des décennies, par toutes les forces dévastatrices imaginables. Elles ont également désigné ces forces et leurs motivations anciennes et toujours actuelles. Nous avons démontré comment les très riches ressources naturelles du Congo oriental ont éveillé – depuis l’époque de la colonisation jusqu’à aujourd’hui – la rapacité des grandes puissances économiques et politiques. Alors qu’au début du XIXe siècle, il s’agissait de s’accaparer le caoutchouc et les bois précieux, il s’agissait au XXe siècle de se procurer le cuivre du Katanga et les diamants du Kasaï. Ces dernières décennies, l’avidité occidentale se concentre en outre sur l’or, le cobalt, le zinc et le coltan présentes en grandes quantités dans les sous-sols du Nord- et du Sud-Kivu mais également du Kasaï.3 Entre-temps, le coltan est devenu une des ressources les plus convoitées, puisque très rare. Dans le monde entier, ni ordinateur, ni téléphone portable, ni missile, ni drone ne fonctionnent sans ce minerai. Coltan est un mot-valise pour l’association des deux minerais colombite et tantalite, dont le Nord- et le Sud-Kivu disposent 80% des réserves mondiales connues. Ce n’est donc nullement fortuit que ces deux provinces orientales, limitrophes au Rwanda, à l’Ouganda et au Burundi, aient été le parte d’entrée pour les troupes ennemies ayant déclenché les deux guerres du Congo les plus récentes entre 1996 et 2003, dont les populations souffrent jusqu’à nos jours des effets désastreux.

Exploitation d’une mine à ciel ouvert incluant des enfants. Le fait de négliger les dispositions légales crée non seulement des conditions de travail inhumaines, mais également la contamination de l’eau et des pâturages par des substances toxiques. (photo keystone)

La nouvelle politique africaine des Etats-Unis

Il est important de bien comprendre que cette guerre incessante contre les populations civiles du Congo oriental a des dimensions internationales et géostratégiques.4 Dans ce contexte, le projet GHAI, le «Greater Horn of Africa Initiative» forme la pierre angulaire pour un nouveau centre de pouvoir est-africain sous tutelle américaine. Il s’étendra de Djibouti à Dar es Salam en intégrant le Congo oriental si riche en ressources naturelles. Cela présuppose cependant la «balkanisation» de l’immense Etat du Congo, afin de l’affaiblir comme entité politique – un objectif clairement atteint par les deux guerres congolaises de ces derniers temps. La nouvelle donne dans ce contexte est que les Etats-Unis ont abandonné les anciennes règles diplomatiques, demandant de respecter les intérêts et les zones d’influence traditionnelles des autres pays, avant tout françaises dans le cas spécifique de la RDC. Le principe était simple: «America first», cela longtemps avant Donald Trump.
Dorénavant, le principe américain – bien installé dans la majeure partie du monde – sera également introduit en Afrique sans aucun scrupule politique ou moral: ce qui est utile aux Etats-Unis est juste et bon. Dans la personne de Yoweri Museveni, ancien leader de la résistance ougandaise (dans les années 1980) et actuel très controversé dirigeant autocrate de l’Ouganda, les Etats-Unis avaient déjà «fidélisé un serviteur» sur lequel ils comptaient pour mener à bien les changements nécessaires au Congo avec son leader affaibli Mobutu Sese Seko. Ils purent donc profiter de leur soutien militaire et logistique de longue date offert à l’époque au mouvement de résistance NRA (National Resistance Army) de Museveni, dans sa lutte contre l’ancien potentat ougandais Milton Obote. En 1991, après avoir pris le pouvoir, Museveni fut distingué par les Américains en tant que «leader africain d’un nouveau genre». Ils firent l’impasse sur le fait que cet autre inamovible souverain (Museveni a également aboli par décret la limitation constitutionnelle de la durée du mandat présidentiel!) foule du pied tous les principes démocratiques en se réservant des droits dictatoriaux.
Dans la personne de Museveni, les Etats-Unis avait trouvé un fidèle allié idéologique et de surcroit géostratégique, car il soutenait la Lord’s Resistance Army, opérant à partir du territoire nord-ougandais contre le gouvernement central soudanais, représentant pour les Etats-Unis un des importants «centre du Mal». Quand il s’avéra, au début des années 1990, que le dictateur congolais Mobutu, un ancien fidèle des Etats-Unis, s’affaiblissait au niveau personnel et politique, rendant douteuse sa capacité de tenir, dans l’avenir, les brides de cet empire aux dimensions géantes, les choses évoluèrent rapidement. Pour les Etats-Unis, il était exclu que le Congo, leur réserve de matières premières, tombe, après Mobutu, dans les mains de forces patriotiques et nationales. Les deux enjeux étaient, d’une part, de pouvoir maintenir les droits à l’exploitation des mines, jusque là très avantageux pour les Américains. D’autre part, il fallait absolument que toutes les options militaires et géostratégiques liée au Congo restent entièrement aux mains des Etats-Unis.
Au sein du complexe militaro-industriel américain, l’existence d’un plan visant à ériger, en Afrique orientale, un rempart anti-islamique et pro-américain intégrant le vaste territoire du Congo oriental, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et même une partie du Kenya – donc, un territoire s’étendant de Djibouti à Dar es Salam, y compris l’arrière-pays correspondant, datait depuis longtemps. Ce plan servait à contrôler efficacement le golf d’Aden et le canal de Suez formant un important axe international au niveau commercial et militaire. Il faut donc inscrire le plan inspiré par les Américains de renverser activement le régime du dictateur congolais de longue date Mobutu, pour le remplacer par un autre satrape dévoué aux Etats-Unis dans le cadre du projet GHAI mentionné ci-dessus.5
Pour des raisons purement tactiques, le choix des Etats-Unis ne se fixa pas sur l’Ouganda mais sur l’Etat-nain du Rwanda, car ainsi le véritable enjeu de l’action militaire, semblant inévitable à cette nouvelle alliance pro-américaine, pouvait mieux restée cachée. Au Ruanda, Paul Kagamé, disciple assidu de Museveni et de sa puissance protectrice américaine, était au pouvoir du pays depuis 1994 et offrait les garanties nécessaires au niveau personnel et politique.

Un sinistre partenaire

Paul Kagamé, dictateur rwandais et le nouvel homme fort du pays, est fortement redouté – et pour cause – par tous les véritables démocrates africains. Il a été le disciple politique de Museveni et de sa puissance protectrice. En tant que tel, il a eu l’occasion de «se former» dans le domaine de la guérilla au Fort Leavenworth (Kansas, USA), un haut centre de transmission des expériences militaires américaines faites depuis la guerre du Viêt Nam. On y retrouve les nouvelles générations des alliés américains provenant de formations militaires régulières et irrégulières de toutes les régions du monde.
Paul Kagamé a grandi en Ouganda, issu de parents rwandais (exilés en Ouganda dans les années 1960) appartenant à l’élite tutsie. Ses parents abandonnèrent le Rwanda au moment où la majorité hutue, traditionnellement opprimée par la minorité tutsie, commença à gagner en influence politique au Ruanda. A l’instar de beaucoup de jeunes Tutsis exilés en Ouganda, il servit comme jeune soldat dans la formation de guérilla NRA (National Resistance Army) sous le commandement de Museveni. Il s’est rapidement fait connaître par son habileté et sa brutalité.6
Dans le Etat policier de Museveni, il fit carrière dans les services secrets ougandais et en devint directeur adjoint. Kagamé a été l’un des fondateurs du mouvement guérilla FPR (Front patriotique rwandais; RPF en anglais), formé par des Tutsis rwandais exilés en Ouganda, et représentant l’aile militaire de la minorité rwandaise tutsie exilée. Son but était de reconquérir le pouvoir au Rwanda par les armes et d’y rétablir un régime de répression de la majorité hutue.
En 1990, lorsque le FPR décida de déclencher la guerre civile rwandaise, Museveni rappela de toute urgence Paul Kagamé au pays, car il se trouvait alors «en formation continue» à Fort Leavenworth. Aussitôt de retour, Kagamé se plaça à la pointe de son organisation de guérilla et dirigea cette formation pendant quatre ans jusqu’à sa victoire définitive en été 1994. Cette guerre ne fut pas seulement menée militairement avec une extrême brutalité, mais dès le début, Kagamé fut très attentif d’accompagner les combats d’une propagande finement élaborée, en répandant à l’usage des médias des messages selon des règles bien précises, manipulant jusqu’à nos jours les médias ayant accompagné sa lutte. Pour mieux comprendre cet aspect, il nous faut analyser de plus près l’histoire douloureuse de l’opposition difficilement réconciliable entre les deux principales ethnies rwandaises, les Hutus et les Tutsis.

Les Hutus et Tutsis rwandais – un conflit datant d’une époque très ancienne

Dans le lot de littérature rendant compte des évènements meurtriers du printemps 1994 au Rwanda, on parle beaucoup des actes indicibles perpétrés par la majorité des Hutus sur la minorité des Tutsis. On ne peut nier ces actes. Ils représentent un terrible mémorial dans l’histoire de l’Humanité. On parle pourtant beaucoup moins des actes monstrueux perpétrés pendant des siècles par l’élite tutsie rwandaise sur les membres de la majorité des Hutus dominés. Tous les témoins oculaires sérieux et honnêtes nous livrent des preuves accablantes: il y a eu deux génocides.7 Parallèlement, il y eut aussi un génocide perpétré par les Tutsis vainqueurs sur les Hutus, avant, pendant et après les évènements d’avril 1994.
On apprend peu sur les précédents de la catastrophe de 1994. Le conflit entre les deux populations rwandaises est aussi ancien que leur histoire commune. Tout comme l’Etat voisin du Burundi, le Rwanda était une monarchie jusqu’à l’indépendance acquise en 1962. L’élite monarchiste, l’appareil d’Etat ainsi que le corps des officiers étaient tous originaires du groupe des Tutsis. Ils étaient traditionnellement des éleveurs de bétail, immigrés depuis le nord dans la nuit du temps, selon leur propre légende en tant que «nilotes», en établissant bientôt leur domination sur les Hutus résidant auparavant déjà dans la région. Dès le début, ils traitèrent les Hutus, une tribu bantou, avec dédain et en les déconsidérant socialement. Encore dans les années 1950, un Hutu n’était guère accepté dans l’enseignement secondaire et était exclu de tout travail pour l’Etat. Toute carrière militaire était exclue, bien que les Tutsis élitistes ne comptaient qu’un dixième des populations du Burundi et du Rwanda. Pour eux, les Hutus étaient des garçons d’écurie nés et des domestiques tandis qu’eux-mêmes cultivaient le prestige de l’intelligente couche dominante «naturelle». Les colonisateurs du Rwanda et du Burundi, d’abord allemands, puis belges, partagèrent en grande partie cette approche idéologique de la situation ethnique complexe au sein de ces deux pays. Ils louaient la bonne coopération avec l’élite dominatrice rwandaise. Des gouverneurs, des missionnaires influents, mais aussi les ethnologues de l’époque se montraient charmés par le soi-disant «talent inné de domination» des Tutsis. En même temps, ils sous-estimaient le potentiel, et les déceptions vécues par les Hutus opprimés auxquels les colonisateurs n’apportaient guère de soutien.

Un archevêque suisse comme témoin de l’époque

Un témoin fiable et exempt de tout soupçon est l’archevêque André Perraudin. Perraudin grandit comme simple chevrier dans le Valais francophone. Dans les années 1950, il arriva au Rwanda en tant que prêtre missionnaire et accéda rapidement aux plus hauts grades du sacerdoce. Grâce à son engagement en faveur des populations et de l’Eglise, il devint archevêque. Dans son autobiographie complétée par de nombreux documents authentiques, il rendit minutieusement compte de cette accession pendant les années décisives de 1956 à 1962.8 A l’encontre de ses prédécesseurs, il reconnut rapidement le clivage dans la population rwandaise comme situation fatale. Il dénonça donc l’exclusion de la majorité hutue de l’administration de l’Etat et des postes de responsabilité comme indigne pour tout chrétien. Cela lui valut de nombreux ennemis parmi les Tutsis, qui l’accusèrent par la suite de racisme anti-tutsi – un reproche absurde. Bien que cette situation compliquée et tragique soit compréhensible, les circonstances se compliquèrent encore lors de la déclaration d’indépendance du Rwanda. Lorsque la majorité des Hutus se prononça énergiquement en faveur d’une démocratisation du système étatique, les Tutsis s’opposèrent catégoriquement à la participation démocratique des Hutus dans la direction de l’Etat. En 1958, dans un communiqué officiel de la direction politique, les dirigeants de l’élite tutsie justifièrent leur opposition à tout dialogue de la manière suivante: «Les rapports entre nous autres Tutsis, et eux, les Hutus, reposent depuis toujours jusqu’à aujourd’hui sur le servage; entre eux et nous, il n’y a donc aucune base pour de la fraternité. […] Etant donné que nos rois ont conquis le pays des Hutus et ont tué leurs rois en asservissant ainsi les Hutus – comment peuvent-ils maintenant prétendre être nos frères?»9
Rien de constructif ne pouvait résulter de cette attitude tout à fait contraire à l’esprit de la Déclaration des droits de l’homme de l’ONU. Tout au contraire. Jean-Pierre Chrétien, l’un des historiens reconnus et ayant une approche équilibrée de la région africaine des Grands lacs, décrit cette mentalité, à juste titre, comme variante d’un «racisme africain».10 Dans l’histoire très mouvementée du Rwanda et du Burundi, il s’est développé, pour des raisons similaires, une profonde méfiance entre les deux groupes de populations.
Après 1959, lorsque ces pays eurent acquis leur indépendance, les coups d’Etat militaires, les persécutions, les exécutions de masse, puis de nouveaux putschs militaires et de nouvelles persécutions se relayèrent. Lorsque la participation proportionnelle des Hutus dans les divers domaines de la société s’imposa au Rwanda, elle fut suivie de persécutions envers les anciens dominateurs. Dans les années 1959–61, cela mena à l’émigration de nombreux Tutsis vers l’Ouganda, dont la famille de Paul Kagamé, faisant partie des familles tutsies les plus influentes du Rwanda. Des cercles radicaux parmi l’ancienne élite tutsie émigrée créèrent le FPR (Front patriotique rwandais) et commencèrent les préparatifs pour lancer une guerre civile revanchiste au Rwanda. Comme il était impossible de réinstaller leur traditionnelle prédominance minoritaire par des élections démocratiques, ils étaient décidés de la regagner par les armes. Ils pouvaient compter sur le soutien de Museveni et de sa puissance protectrice américaine.
La dite «guerre civile» rwandaise entre l’armée du pays et des milices majoritairement hutues et les milices tutsies soutenues par l’Uganda fut menée avec une grande brutalité des deux parties et dura de 1990 jusqu’en avril 1994. Le 6 avril eut lieu l’attentat fatal perpétré contre le président du Rwanda Juvénal Habyarimana. Peu de temps plus tard, Kagamé entra dans Kigali, la capitale du Rwanda, à la pointe de son FPR comme le soi-disant sauveur après toutes les atrocités survenues auparavant dans la ville. Ce que le public n’a jamais appris (suite à l’imposition d’un silence total) est le fait que le principe génocidaire envers les Hutus était déjà appliqué par les soi-disants sauveurs tutsis au cours de la guerre civile dans tous les territoires rwandais dits «libérés» et continua au cours des années suivantes.
Lorsque la minorité tutsie fut réinstallée au pouvoir, au Rwanda, la nouvelle doctrine d’Etat imposée par Kagamé déclara que toute personne contestant la domination tutsie (envers la majorité hutue) était «raciste» ou «génocidaire». Toute critique fut donc interprétée comme un appel à l’«élimination» des nouveaux dirigeants, ce qui était un procès d’intention inacceptable. Malheureusement, de telles argumentations et instrumentalisations du terme génocide nous rappellent d’autres contextes et régions du monde.

Sacrifier sa propre ethnie

Ce fut le moment, où un attentat cynique fit exploser la situation politiquement tendue depuis belle lurette. Le soir du 6 avril 1994, un avion du type Falcon-50 s’approchant de la piste d’atterrissage de l’aéroport de Kayibanda (Kigali) fut touché par un missile SAM-16 et s’écrasa au sol. Tous les passagers trouvèrent la mort. Il s’agissait de plusieurs personnes de haut rang: le président rwandais Juvénal Habyarimana (un Hutu cherchant un équilibre acceptable), son chef d’état-major et quatre autres de ses proches collaborateurs ainsi que le président burundais Cyprien Ntaryamira (Hutu modéré) avec deux de ses ministres. L’avion avait un équipage français de trois personnes. Il se trouvait sur le chemin du retour d’une conférence en Tanzanie ayant eu lieu sous l’impulsion du FPR de Kagamé. Le fait que l’attentat fut dirigé contre deux dirigeants politiques hutus modérés et leurs plus proches collaborateurs ainsi que les circonstances de cette attaque conduisirent les milieux hutus extrémistes à la certitude qu’il avait été effectué par le FPR, donc «les Tutsis». Quelques heures plus tard, les milices hutues extrémistes lancèrent l’attaque. C’est ainsi que débutèrent plusieurs mois de massacres contre les Tutsis restés dans le pays.
Au cours des années suivantes parurent plusieurs publications oppressantes, indépendantes les unes des autres.11 Selon elles, Kagamé et ses alliés auraient organisé eux-mêmes cet attentat sur le président rwandais Habyarimana. Ils savaient pertinemment – et l’utilisèrent cyniquement dans leur stratégie de guérilla – que cet attentat allait à nouveau déclencher des pogroms préparés depuis des mois par les formations extrémistes hutues (les fameux Interahamwe et leurs alliés) et fortement redoutés par les Hutus modérés. Les stratèges des Tutsis intégrèrent ces évènements – sans aucun remord – dans leurs plans de guerre pour la reconquête ultime du pouvoir au Rwanda.
Au printemps 1994, le FPR était suffisamment bien armé et préparé pour se permettre d’attaquer Kigali, la capitale du Rwanda. Le terrain pour la bataille décisive devait, selon sa stratégie, être préparé en créant un immense chaos dans la capitale. A Kigali, mais également ailleurs dans le pays, la situation était hautement explosive depuis longtemps. Les forces extrémistes des Hutus s’appuyaient sur une propagande haineuse bien établie depuis des années diffusée par les émetteurs des radio (par exemple Radio Mille Collines) et des produits de presse appelant ouvertement à l’extermination des Tutsis se trouvant dans le pays: ils étaient accusés, dans une sorte de responsabilité collective, d’être responsables des épurations ethniques effectuées – selon des rapports de témoins oculaires12 et des comptes rendus médiatiques – à l’Ouest du Rwanda par les Tutsis victorieux du FPR. Au début du printemps 1994, il y eut les premiers avertissements concernant des groupes extrémistes hutus ayant préparé des dépôts d’armes à Kigali et dans les alentours ainsi que des listes contenant les noms des membres tutsis à éliminer. Notamment le général Romeo Dallaire, commandant canadien de la Force de protection de l’ONU (MINUAR) stationnée à Kigali, informa à temps le Secrétaire général des Nations Unies Boutros-Ghali que de nouveaux massacres pourraient éclater d’un moment à l’autre. Personne n’était mieux informé de ces préparatifs que Kagamé et ses services de renseignements.
Après tout, ce qui est actuellement connu de la stratégie sous-jacente concernant le Congo, la guerre civile rwandaise de 1990–1994 et la tragédie du double génocide n’étaient que le prélude d’événements encore plus cruels menant à de profonds changements en Afrique centrale. Ainsi, le FPR rwandais et son stratège en chef et leader Paul Kagamé ne se sont pas seulement accommodés du génocide des organisations extrémistes hutues envers les Tutsis se trouvant dans le pays, mais ils en ont volontairement profité dans leur stratégie de réinstallation du pouvoir de la petite minorité tutsie au Rwanda, déclenchée par l’attentat du 6 avril 1994. Ainsi, le stratège tutsi a sacrifié les membres de sa propre ethnie (les Tutsis restés dans le pays) pour des raisons stratégiques et de pouvoir.
Les circonstances et les acteurs de ce lâche attentat contre le président légal du Rwanda, déclenchant les massacres dans le pays, n’ont toujours pas été officiellement élucidés et les responsables n’ont pas été punis. Toutefois, il faut également prendre en compte que ces évènements n’auraient très probablement pas pu se dérouler ainsi sans le soutien tactique et technologique de forces étrangères puissantes (et de leurs services secrets) à l’arrière-plan.
La procureure en chef du Tribunal spécial de l’ONU pour enquêter sur les crimes de guerre au Rwanda, l’avocate suisse Carla del Ponte, décrit dans son autobiographie la pression qu’elle a subie lorsque elle a débuté ses enquêtes, notamment au sujet du FPR et des activités de l’époque de l’actuel Président du Rwanda Paul Kagamé.13 Peu de temps après, Carla del Ponte a été relevée de ses fonctions de procureure générale au sujet des crimes de guerre rwandais et remplacée par un successeur. De plus amples informations à ce sujet et d’autres faits concernant les implications internationales dans les guerres interminables de la région des Grands lacs se trouveront dans le prochain article de cette série.    •
(Traduction Horizons et débats)

1    cf. Bucyalimwe Mararo, Stanislas. La République démocratique du Congo dans le tourbillon d’Afrique orientale in: Horizons et débats no 20/21 du 10/8/15, où l’auteur présente en toute clarté la nouvelle politique africaine des Etats-Unis ainsi que le concept stratégique caché, souvent mentionné dans ce contexte, d’un «Grand Congo oriental», l’initiative «Greater Horn of Africa» (Grande Corne de l’Afrique) GHAI; ainsi que Küpfer, Peter. [https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2015/n-2021-10-aout-2015/la-republique-democratique-du-congo-dans-le-tourbillon-est-africain.html] Les massacres dans le Congo oriental se poursuivent – la diplomatie prend son temps, in: Horizons et débats no 48 du 2/12/08
2    Horizons et débats no 32/33 du 30/12/15: «Il y a 50 ans, Mobutu Sese Seko prit le pouvoir au Congo suite à un coup d’Etat (partie 1)» [https://www.zeit-fragen.ch/fr/ausgaben/2015/nr-3233-22-dezember-2015/vor-50-jahren-putschte-im-kongo-mobutu-sese-seko-teil-1.html] ; Horizons et débats no 6 du 21/3/16: «Il y a 50 ans, Mobutu Sese Seko prit le pouvoir au Congo suite à un coup d’Etat (partie 2)»; [https://www.zeit-fragen.ch/fr/ausgaben/2016/nr-6-15-maerz-2016/vor-50-jahren-putschte-im-kongo-mobutu-sese-seko-kleptokratie-ohne-ende.html] Horizons et débats no 2 du 17/1/17: «Kleptocratie sans fin? Les interminable troubles congolais (partie 3)» [https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2017/no-2-23-janvier-2017/la-nouvelle-politique-africaine-de-loccident-face-au-congo-kleptocratie-sans-fin.html]
3    cf. Carte tirée de: Baracyetse, Pierre. L’enjeu géopolitique des transnationales minières au Congo, Dossier SOS Rwanda-Burundi, Belgique 1999, p. 36
4    Dans ce contexte, il faut mentionner l’historien congolais émigré Stanislas Bucyalimwe Mararo, chercheur et collaborateur de longue date à l’Institut de recherche de l’Afrique des Grands Lacs de l’Université d’Anvers (Belgique), qui fournit des faits essentiels et des preuves concluantes dans de nombreuses publications. La déstabilisation du Congo et les tentatives de redessiner ses frontières sont décrites par Bucyalimwe comme la «balkanisation» du Congo voulue par les Américains. Le but en est de séparer le Congo oriental, très lucratif car riche en ressources naturelles, du reste du pays. Il s’agit donc de retracer la carte de l’Afrique orientale selon des concepts géostratégiques du complexe militaro-industriel américain et de ses soutiens politiques. Cf. entre autre Bucyalimwe Mararo, Stanislas. Manoeuvering for Ethnic Hegemony. A thorny issue in the North Kivu Peace Process, Bruxelles (Editions Scribe) 2014, préface et passim. Les humiliations infligées continuellement au Congo semblent vouloir continuer la destruction de l’Etat de l’intérieur.
5    Cette réorientation stratégique des Etats-Unis, fondée sur la guerre civile rwandaise et les conquêtes militaires dans le Congo oriental, est minutieusement présentée dans une publication d’Honoré Ngbanda Nzambo, conseiller personnel de longue date de Mobutu. Cet auteur exilé, très engagé pour une véritable réorientation démocratique en RDC, décrit dans son livre les activités néfastes et les noms des principaux responsables politiques œuvrant de l’extérieur pour la réorganisation des frontières congolaises: Honoré Ngbanda Nzambo. Crimes organisés en Afrique centrale. Révélations sur les réseaux rwandais et occidentaux, Paris (Editions Duboiris), 2004, ISBN 2-951159-9-6.
Cf. aussi Chossudovsky, M. Le génocide économique au Rwanda, in: Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial, Montréal 2004, p. 134–135;
Bucyalimwe Mararo, Stanislas. Manoeuvring for Ethnical Hegemony. A thorny issue in the North Kivu Peace Process, Bruxelles 2014 (Editions Scribe), Vol. I, p. 13s. et passim.
6    Onana, Charles. Les secrets du génocide rwandais, Paris, Ed. Duboiris, 2002, p. 22ss.
7    Cf. les témoignages détaillés d’un ancien officier du FPR ayant observé et participé à ces activités.
Il les a documentés de manière très détaillée dans le livre: Ruzibiza, Abdul Joshua. Rwanda. L’Histoire secrète, Paris (Editions du Panama) 2005, p. 334–347. L’auteur aurait été un des témoins principaux dans le procès (avorté) contre les crimes de guerre au Rwanda concernant également le président rwandais actuel Paul Kagamé. Le spécialiste allemand du Rwanda Helmut Strizek confirme, en se référant au chercheur belge Filip Reyntjens (Institut de l’Afrique de l’Université d’Anvers), que le FPR lui-même a (entre le 7 et le 9 avril 1994) assassiné ou fait assassiner 121 membre hutus, notamment des intellectuels dans le quartier
de Remera (Kigali) suite à une liste préparée à l’avance (Strizekm 1998, p.218, annotation 3).
8    Perraudin, André. Un Evêque au Rwanda. Témoignage, St. Maurice (CH) 2003
9    Strizek, Helmut. Kongo/Zaïre-Ruanda-Burundi – Stabilität durch erneute Militärherrschaft? München/Köln/London (Weltforum-Verlag) 1998, p. 60
10    Chrétien, Jean-Pierre. L’Afrique des Grands Lacs. Deux mille ans d’Histoire. Paris (Aubier) 2000, p. 278. Chrétien a décrit minutieusement, en tant qu’historien, la tension croissante entre les Hutus et les Tutsis. Il confirme l’aliénation des deux ethnies, en partie statistiquement (idem., p. 249) Dans son rapport monumental sur les conséquences néfastes de ce racisme dans la partie orientale de la République démocratique du Congo, l’historien Stanislas Bucyalimwe Mararo (originaire du Nord-Kivu) regrette cependant la vue unilatérale du connaisseur fréquemment cité de l’histoire des pays de la région des Grands lacs africains. Car, dans ce contexte, il suit la ligne «officielle» rejetant le fanatisme avant tout sur les Hutus et minimisant les effets désastreux des activités racistes des Tutsis. Cf. Bucyalimwe Mararo, Stanislas. Manoeuvring for Ethnic Hegemony. A thorny issue in the North Kivu Peace Process, Brüssel (Editions Scribe) 2014, Vol. 2, p. 168s.
11    De nombreuses publications témoignent de ces faits. Nous en citons ici que quatre: Onana, Charles. Les secrets du génocide rwandais, Paris, (Ed. Duboiris) 2002; Onana, Charles: Ces tueurs tutsi. Paris (Ed. Duboiris), 2009, p. 47ss.; Ruzibiza, Abdul Joshua, Rwanda. Histoire secrète, Paris (Ed. du Panama) 2005, p. 237ss.); Ngbanda Nzambo, Honoré. Crimes organisés en Afrique centrale. Révélations sur les réseaux rwandais et occidentaux, Paris (Ed. Duboiris) 2004, p. 119ss.
12    Les détails, avec les dates et les noms des commandants responsables du FPR se trouvent dans: Ruzibiza, Abdul Joshua, op. cit. Les tueries
du FPR contre la population civile hutue dans les régions conquises sont attestées notamment par Honoré Ngbanda et Charles Onana ainsi que par de nombreux groupes de droits de l’homme, entre autre le Groupe Jérémy du Congo oriental, dont les informations proviennent de témoins oculaires se trouvant sur place.
13    Del Ponte, Carla. Im Namen der Anklage. Meine Jagd auf Kriegsverbrecher und die Suche nach Gerechtigkeit, 2009 (Fischer Taschenbuch-Ausgabe), p. 302–314