Infirmière – un métier perpétuel

 par Moritz Nestor

«Le terme la ‹sœur› représentait la qualification honorifique de la dimension humaine des soins dispensés aux malades. Vider les pots de chambre et apporter les repas, ce sont des actes pouvant être accomplis par n’importe qui, mais soigner, c’est tout autre chose. Soigner n’est pas une technique et ne peut pas être programmé ou calculé.» (photo keystone)

Un collègue m’a récemment raconté que lors de son séjour à l’hôpital, une jolie jeune femme l’a salué: «Bonjour! Je suis Madame X, je suis votre spécialiste pour les soins [«Pflegefachfrau»], je suis votre personne de référence.» Pendant un millième de seconde la pensée de la renvoyer de sa chambre l’effleura mais il n’en fit rien. Elle n’a pas demandé: «Comment allez-vous?» – elle a tout de suite commencé à faire une anamnèse. La femme de ménage d’origine bosniaque, quant à elle, s’informait chaque matin, toute joyeuse, de son état de santé avant de se mettre au travail. Dès lors l’atmosphère de la chambre devenait plus chaleureuse.
Le médecin allemand Viktor von Weizsäcker (1886–1957) a décrit un jour la fonction essentielle du médecin: «Dans la famille, quand la petite sœur voit le petit frère souffrir avec ses douleurs, elle trouve sans le savoir une façon d’agir: hésitante sa main trouve le chemin, caressante, elle veut le toucher là où il a mal. Ainsi la petite sœur devient le premier médecin. Un savoir inné se révèle en elle, conduisant sa main dans un tendre effleurement. Car c’est ce réconfort qui va être ressenti par le petit frère: la main lui fait du bien. Entre lui et sa douleur se place la sensation d’être touché par la main de sa sœur et la douleur se retire devant cette nouvelle sensation. Et ainsi naît aussi la première notion du médecin, le premier act de la thérapie. En fait, l’existence du médecin repose entièrement dans la petite main … même si la main grandit et s’arme d’instruments ou prête sa force à des poisons guérissant ou à la voix s’exprimant, elle reste toujours, habile dans le toucher, pour s’approcher, se lover et rafraichir. Cela fait également partie de l’acte thérapeutique du médecin, dans la contemplation de la douleur, on ne peut pas rester immobile, soit il faut s’en rapprocher, soit s’en écarter. C’est au fond le sens du choix du métier de médecin, d’être prêt à s’approcher de la douleur.» Et on voudrait ajouter que ceci demeure valable pour tous les êtres humains.
Il y a des métiers qui surgissent et d’autres qui disparaissent, comme la mode. La profession du médecin est cependant, selon Viktor von Weizsäcker, «une activité perpétuelle», «parce que le fait de tomber malade et d’avoir besoin d’aide relève d’une destinée éternelle … Le médecin, et c’est vrai également pour l’infirmière et l’infirmier, n’est pas un métier défini par la mode. Car nous sommes des êtres vivants, et notre vie est fragile. Nous connaîtrons toujours la maladie – indépendamment de la qualité des techniques et des applications médicales.
Pourtant un aspect demeure également essentiel: le terme la «sœur» représentait la qualification honorifique de la dimension humaine des soins dispensés aux malades. Vider les pots de chambre et apporter les repas, ce sont des actes pouvant être accomplis par n’importe qui, mais soigner, c’est tout autre chose. Soigner n’est pas une technique et ne peut pas être programmé ou calculé. Dans toutes les cultures hautement développées, cela fait partie de la dignité de la femme de pouvoir donner la vie. Et c’est cette dignité que les femmes portaient en elles-mêmes lorsqu’elles sont devenues les «sœurs» des malades [«Krankenschwester»] – des infirmières. Pourquoi les femmes ont-elles commencé, à la fin du XIXe siècle, à sauver et à soigner des malades et des blessés dans les guerres menées par des hommes? Le fait que les femmes puissent servir en tant que sœurs non pas à la guerre mais à l’égard de la vie, représentait la lumière humaine se réfléchissant sur le visage des hommes souffrants, ce qui leur rendit un peu d’espérance. Il y a autre chose que la mort!
En 1943, mon père a passé plus d’une demi-année grièvement blessé dans l’hôpital militaire de Görlitz, jusqu’à ce que la balle dans sa tête et ses gelures furent guéries. Sur la seule photo de cette époque, on aperçoit autour du lit de malade, à côté des parents et de la fiancée, Sœur Hilde. Je ne sais pas comment mon père l’a retrouvée après cette guerre maudite. Tant que Sœur Hilde vivait, elle nous rendait régulièrement visite, et à la fin de sa vie, elle continuait à le faire avec ses cheveux blancs et son dos courbé. Mon père l’a toujours tenue en grande estime et la relation avec elle était importante. En sa présence il était, lui, qui se fâchait facilement, une toute autre personne. Il l’appelait cordialement ‹Sœur Hilde› et elle disait: «Comment vas-tu, Nestor?». Quand elle mourut à l’âge de quatre-vingts ans, elle nous laissa une canne noire avec une tête en argent, avec laquelle elle marchait pendant ses dernières années. Mon père l’a toujours tenue en grande estime. Elle fut pour lui une sœur dans la plus difficile phase de sa vie. A l’époque on ne survivait que très rarement avec une balle dans la tête.
Dans le livre de Gertrud Schwing intitulé «Ein Weg zur Seele des Geisteskranken»1 [Une voie vers l’âme du malade mental] se trouve l’histoire émouvante d’une patiente psychiatrique de trente ans, qui depuis plusieurs mois est catatonique et devait être nourrie artificiellement. «Pendant plusieurs jours, je prends place à côté du lit, toujours à la même heure, sans dire un mot. Dans la petite chambre, tout reste tranquille pendant trois, quatre jours. Puis, la couverture se lève un peu. Deux yeux sombres regardent prudemment à gauche et à droite. On y trouve de la peur et un sentiment de profonde blessure. Lentement, le visage apparaît en entier. Il est vide, mort, comme un masque. Je reste passive, ce qui la rassure. Elle se dresse et commence à m’observer. Et le lendemain, elle ouvre la bouche, restée si longtemps muette. ‹Tu es ma sœur?›, demande-t-elle. Suite à mon ‹non›, elle continue: ‹Mais chaque jour tu es venue chez moi, aujourd’hui, hier et avant-hier.›»
Cet exemple devrait faire réfléchir. Pourquoi la patiente demande-t-elle si l’infirmière Gertrud Schwing était sa sœur? Ne devrions-nous pas corriger cette stupidité et de nouveau dire sœur (donc «Krankenschwester» au lieu de «Pflegefachfrau»)?    •

1    Schwing, Gertrud. Ein Weg zur Seele des Geisteskranken. Zurich 1940.  Version anglaise: A Way to the Soul of the  Mentally Ill. New York 1954. Version préfacée par Frieda Fromm-Reichmann.