«Les pères fondateurs de l’Europe étaient dans la main des Américains»

Entretien avec Philippe de Villiers* accordé à Alexandre Devecchio/Le Figaro

«Il apparaît que les ‹pères fondateurs› ne ressemblaient pas au portrait sanctifié du récit mythologique. C’étaient des gens fragilisés, voire compromis, dans la main des Américains.»

L’Europe flasque dont nous souffrons aujourd’hui n’est pas une dérive par rapport aux intentions des fondateurs du traité de Rome, mais l’application stricte de leur projet, accuse l’ancien candidat à l’Elysée.

Le Figaro: Votre dernier livre consacré à des «Pères fondateurs» de l’Europe subit le feu de la critique. Vous attendiez-vous à une telle polémique?

Philippe de Villiers: Oui, bien sûr. Depuis des décennies, l’Union avance, dissimulée. Elle est un être des abysses; ce qu’elle craint, c’est la lumière. Le faisceau lumineux soudain braqué sur le mensonge fondateur a mis le petit monde des histrions accrédités en panique. Trop tard. Le livre a décollé. Il flambe.

Pourquoi, selon vous?

Parce que ce n’est pas un livre d’imprécations qu’on pourrait balayer d’un revers de main savante. C’est un livre d’enquête, avec 111 pages de pièces à conviction, de documents déclassifiés. Les archives parlent d’elles-mêmes. La contre-attaque des affolés de la Parole officielle qui tentent d’établir un cordon sanitaire se heurte à la vérité dérangeante des preuves. Tout chancelle.
Il apparaît que les «pères fondateurs» ne ressemblaient pas au portrait sanctifié du récit mythologique. C’étaient des gens fragilisés, voire compromis, dans la main des Américains. Quant au projet de l’Europe originelle, ce n’était pas du tout celui d’une «Europe-puissance». Les Américains voulaient un marché annexe, avec une commission exécutive, c’est-à-dire une autorité technique, post-politique, dirigée par des fonctionnaires, hors du contrôle des Etats. On me parle de la guerre froide et de l’aide à l’anticommunisme. Mais j’ai découvert que Monnet s’est marié à Moscou le 13 novembre 1934 avec la bénédiction de Staline. L’anticommunisme n’était pas sa tasse de thé.

Que répondez-vous à ceux qui vous traitent de «complotiste»?

Le complotisme, ce sont des théories, des rumeurs, des fantasmes. Moi, c’est le contraire: je publie des documents. Mon livre est même la réponse au vrai complotisme. J’ai découvert que, pour échapper à l’emprise du Quai d’Orsay, Monnet dénommait son équipe un «commando de conjurés». La «construction européenne» s’est toujours entourée de secret. L’opacité était la règle. La «méthode Monnet» est conspirationniste, contre les peuples. Il ne s’en cache pas. Cette construction est en réalité un tueur en série de la démocratie en Europe.

Des historiens affirment qu’on ne vous a pas attendu pour savoir que Monnet était proche des Américains…

Mais on les a attendus en vain pour apprendre que cette proximité était une compromission: ce président du «Comité pour les Etats-Unis d’Europe» recevait des versements secrets par le canal de la «Fondation Ford», depuis les milieux de la CIA, et transitant par un compte de la Chase Manhattan Bank. Beaucoup de biographes reprennent le discours de Monnet qui soutenait avoir «exclu toute subvention d’origine gouvernementale». Or je prouve que c’est un mensonge en publiant toutes les pièces qui établissent les transferts secrets de sommes coquettes et les opérations d’influence qui en sont les contreparties. Ainsi que d’autres pièces qui montrent que Monnet était un agent du département d’Etat. Ces historiens ont commis quelques oublis!

«Le gène déconstructeur qui mine l’Union européenne était dans l’ADN des ‹pères fondateurs›. Le logiciel était présent dès l’origine. Ils savaient ce qu’ils faisaient, ce qu’ils voulaient: une gouvernance acéphale, pour aller vers un marché planétaire de masse. On est loin d’une Europe indépendante.»

Que répondez-vous à ceux qui disent: «on le savait déjà …»

Et pourquoi donc n’ont-ils rien dit? Moi, je ne savais pas. Apparemment, mes lecteurs non plus. Je ne savais pas que Schuman avait passé sa Première Guerre mondiale sous l’uniforme allemand, sa deuxième dans les monastères, après avoir été ministre de Pétain et avoir voté les «pleins pouvoirs». Je ne savais pas que l’architecte du traité de Rome et premier président de la Commission était un juriste nazi qui avait été chargé de définir le cadre de la «Das neue Europa», avant de devenir officier supérieur en instruction du nazisme puis d’être rééduqué par les Américains afin d’être proposé par eux pour de hautes fonctions européennes.

Qu’avez-vous voulu démontrer?

Que l’Europe d’aujourd’hui, sans corps, sans tête, sans racines, sans frontières, ne relève pas d’une dérive. Les archives publiées l’attestent: le gène déconstructeur qui mine l’Union européenne était dans l’ADN des «pères fondateurs». Le logiciel était présent dès l’origine. Ils savaient ce qu’ils faisaient, ce qu’ils voulaient: une gouvernance acéphale, pour aller vers un marché planétaire de masse. On est loin d’une Europe indépendante.
Les deux principes actifs, présents dès l’origine, la liberté de circulation et la non-discrimination, ont agi comme des grades de radium qui ont provoqué les deux bouleversements de civilisation que nous avons sous les yeux, l’Europe de Soros et du Pacte de Marrakech: le premier principe – la liberté de circulation – a préparé la fin de la frontière physique qui produit l’homme remplaçable, multidéculturé. Et le second, la non-discrimination, a préparé la fin de la frontière anthropologique qui produit la fabrique de l’homme de sable, sans humus et sans postérité.

Un chapitre est consacré à Orban. Pourquoi l’avoir rencontré?

Je voulais savoir la vérité. J’ai été très impressionné par cet homme réfléchi, inébranlable, à la pensée mûre, qui n’a pas d’autre ambition que de servir son pays. Il a été élu trois fois de suite. Alors, on dit à Bruxelles qu’il n’est pas démocrate. Il protège sa frontière, qui est celle de Schengen, et ne veut pas de la migration de masse que Bruxelles cherche à imposer au groupe de Visegrad. J’ai perçu la fracture entre deux Europe: celle qui ne veut pas être islamisée, et celle qui est déjà livrée aux mutual accomodations. C’est le choc entre les élites de l’Est, qui ont gardé leur fibre nationale, leurs patries intimes, et celles de l’Ouest qui, baignant dans leur névrose d’anciens vaincus, se méfient de toute ferveur, de toute exaltation, de tout sentiment national. Finalement, pour ceux-là, l’Europe de Monnet n’est que l’histoire d’un traumatisme en marche.

Ce livre est-il une manière de faire campagne pour les «partis populistes»?

Non, je ne suis pas un donneur de consignes mais un sonneur de tocsin. Je sonne, je sonne. Avant l’arrivée du muezzin. Le populisme, c’est le cri des peuples qui ne veulent pas mourir.

L’Europe que vous dépeignez est-elle réformable?

Vous me demandez si Le Corbusier peut devenir Viollet-le-Duc?1 La réponse est non. Le vice constitutif est dans une architecture post-politique, désincarnée, adémocratique et dotée d’un fédérateur extérieur. Avec un tropisme mondialiste et multiculturaliste généré par une «Union» qui détruit les ressorts intimes de notre civilisation. Ce n’est pas réformable.

Ne craignez-vous pas le chaos que sa chute pourrait entraîner?

Le chaos, nous y sommes déjà. La fracture entre l’Europe idéologique et l’Europe charnelle va s’agrandir. Le mur de Maastricht va tomber. Parce que le rêve de fusion des nations – le rêve des élites post-nationales – s’est évanoui dans le cœur des peuples. Il s’est désintégré, car il était tramé dans un tissu de mensonges. Le monde de demain qui pointe déjà à l’horizon, hors d’Europe, est celui de la déglobalisation et donc des souverainetés du droit des peuples à la continuité historique, et des frontières, qui sont les filtres pacificateurs de l’avenir.    •

*    Philippe de Villiers, né en Vendée en 1949, est un homme politique et essayiste français. Avec une interruption de trois ans, il a été membre de l’Assemblée nationale française de 1987 à 2004. Il a été membre du Parlement européen de 2004 à 2014. En tant qu’auteur, il a publié un grand nombre de livres historiques. En 2005, il a plaidé pour le maintien de la souveraineté française et a rejeté le traité constitutionnel de l’UE lors du référendum. Il est le fondateur du Puy du Fou, un complexe de loisir à thématique historique, l’une des attractions les plus populaires de France attirant environ 2 millions de visiteurs par an.

Source: © Alexandre Devecchio/Le Figaro du 26/3/19

1    Eugène Viollet-le-Duc était l’un des architectes français les plus célèbres du XIXe siècle, connu auprès du grand public pour ses restaurations de constructions médiévales, édifices religieux et châteaux. Il a également posé les bases de l’architecture moderne, par ses écrits théoriques marqués par le rationalisme. Il a vécu de 1814 à 1879. Le Corbusier a vécu de 1887 à 1965, ndlr.