Quel avenir pour le Brexit?

par Nicola Ferronato, politologue suisse

En juin 2016, le peuple britannique avait voté en faveur du divorce avec l’Union européenne (UE) dans le plus grand exercice démocratique de l’histoire du Royaume-Uni. Les grands partis politiques, les conservateurs tout comme les travaillistes, avaient déclaré qu’ils feraient tout pour mettre en œuvre la volonté du peuple. Seulement, le Royaume-Uni, qui devait officiellement quitter l’Union en mars de cette année, est toujours membre de l’UE, si bien que les Britanniques ont participé aux élections européennes de fin mai.
Hélas, le sinistre amalgame de l’incompétence du Gouvernement britannique et de l’esprit vindicatif et destructeur de l’UE a voulu que le Brexit soit reporté à plusieurs reprises et que la démocratie britannique soit mise à mal. A présent, la date de sortie officielle est le 31 octobre, choisie avec précaution pour concorder avec la fête des morts, autrement dit, Halloween. Certes, les choses n’avançaient guère sous le Gouvernement de Theresa May, étant elle-même une «remainer» au moment du référendum, donc pour que le Royaume-Uni reste dans l’UE. Plus les négociations entre les divorcés avançaient, plus l’espoir d’une réelle sortie de l’UE s’estompait. Toutefois, les choses ont changé récemment: la dynamique du Brexit a pris une toute autre dimension en cette fin mai 2019.
Effectivement, la question du Brexit est particulièrement intéressante en ce moment et mérite une attention vive pour plusieurs raisons. D’abord, le Premier ministre britannique Theresa May a reconnu ne pas avoir atteint ses objectifs et a démissionné le 24 mai dans une déclaration larmoyante. Le chef de Gouvernement démissionnaire quittera son poste le 7 juin. Deuxièmement, on sait d’ores et déjà que son remplacement sera effectif la semaine du 22 juillet et les candidats pour lui succéder sont bien connus. Ensuite, l’équilibre des pouvoirs au sein de l’UE est renversé suite aux élections européennes du 26 mai: on note que les partis eurosceptiques sont montés fortement en puissance. Plus encore, le Brexit Party de Nigel Farage est devenu le premier parti politique du Royaume-Uni. Et finalement, les hauts fonctionnaires de la Commission européenne vont, pour certains, quitter leur poste en 2019, y compris Jean-Claude Junker, l’actuel président de la Commission. Comment interpréter ces évènements? Et qu’est ce que cela signifie pour le futur du Brexit?

Le départ de Theresa May

La période de May se termine en juin – le jeux de mots est tentant. Son départ implique un changement majeur dans la dynamique du Brexit. Il importe de rappeler que Mme May a pris le poste de Premier ministre avec courage dans un moment de crise et d’incertitude et qu’elle a travaillé dur pour défendre ses idées. Mais certaines erreurs capitales qu’elle a commises l’ont mené droit vers l’échec. Parmi ces erreurs, le manque de fermeté dans les négociations avec l’UE et son entêtement et opiniâtreté à vouloir faire accepter son nullissime accord par le Parlement. Car le deal qu’elle avait concocté avec l’UE n’était rien d’autre qu’un nouveau traité européen qui aurait fait du Royaume-Uni le vassal de l’UE pour un long moment. Seul un pays ayant dû capituler suite à une défaite de guerre aurait signé un tel accord. Une autre erreur majeure a été l’exclusion d’une sortie de l’UE sans accord, autrement dit l’exclusion d’un no deal, car dans une négociation difficile, il faut laisser ouvertes toutes les options. Le fait que Mme May semblait désespérée à vouloir un accord pour éviter le désaccord a fait que les fonctionnaires de Bruxelles profitassent d’elle. Si elle avait mis plus de pression sur ces derniers et joué la carte du no deal, elle aurait peut-être eu un meilleur accord. Et puis finalement, elle n’a pas réussi à tenir parole puisqu’elle avait dit – 108 fois au total! – que le Brexit aurait lieu le 29 mars, et pas un jour après. La confiance dont elle jouissait s’était rapidement dilapidée après cette date.
Son départ signifie aussi que son deal, sur lequel elle a travaillé durant l’entièreté de son mandat, sera mis aux oubliettes, et tant mieux. Le Royaume-Uni quittera donc l’UE sur une autre base que l’accord qu’avait négocié la locataire du 10 Downing Street: ce sera soit un accord de libre échange gagnant-gagnant pour les deux parties, ou alors une sortie sans accord, le fameux no deal scenario. Le premier est le plus souhaitable, bien qu’une sortie no deal signifierait la mise en place de relations basées sur les termes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Malheureusement, le/la successeur de Mme May aura bien de la peine à négocier un accord de libre échange, puisque l’UE a formellement rejeté l’idée de nouvelles négociations, en martelant que l’accord de Mme May «est le seul et unique accord possible et ne pourra être renégocié». Prenant en compte que le Parlement britannique ait rejeté à trois reprises ledit texte, le désaccord sur l’accord semble total. La conclusion qu’en tirent, à juste titre, la plupart des candidats au poste de Premier ministre c’est qu’il est temps de se préparer sérieusement pour un scénario no deal.

Vers un nouveau Premier ministre

La mission du futur Premier ministre conservateur est d’ores et déjà claire: fournir un Brexit sans équivoque et tranchant. S’il n’arrive pas à fournir le Brexit le 31 octobre sur des termes favorables au Royaume-Uni, ce sera peut-être la fin du parti conservateur. Bien que les candidats qui se sont manifestés jusqu’à présent soient pour la plupart de haute qualité, on peut les différencier en deux groupes.
Premièrement, il y a les héritiers de Theresa May, qui ont à plusieurs reprises voté en faveur de son deal, comme par exemple Michael Gove, Kit Malthouse, James Cleverly, Matt Hancock, Rory Stewart, Jeremy Hunt ou encore Sajid Javid – parmi les derniers nommés, certains avaient même voté contre le Brexit. Il est sûr que si l’un d’eux est élu, il devra éviter de mener la même stratégie que celle de Theresa May.
Le deuxième groupe de candidats est fait de ceux qui se détachent clairement de l’héritage de Mme May. Parmi eux, Dominic Raab, ancien Secrétaire d’Etat pour le Brexit ayant démissionné du Gouvernement pour désaccord avec la stratégie de Mme May. C’est lui, en qualité de négociateur en chef du Royaume-Uni pour le Brexit, qui a longtemps mené les pourparlers avec l’UE. Durant de nombreux mois, il a été «harcelé» à Bruxelles, disait-il dans une interview télévisée pour Good Morning Britain. Pendant les négociations, l’UE a mené une campagne arrogante «d’intimidation et de chantage», selon lui. Il soutient un accord de libre échange avec l’UE et propose une solution «technologique» pour la frontière irlandaise. Aussi, il est pour un no deal en cas d’échec des négociations, car il refuserait, s’il est élu, de reporter la date du 31 octobre une fois de plus: «on n’a pas besoin de plus de temps, on a besoin de plus de décisions», dit-il. Par ailleurs, on peut nommer dans ce groupe Mme Esther McVey, ancienne Secrétaire d'Etat au Travail et aux Retraites, ayant aussi démissionné, qui semble plus décidée que Mme May à vouloir quitter l’UE, et si nécessaire, sans accord. On note qu’une autre femme dans la course, Mme Andrea Leadsom, porte les mêmes idées. Et finalement, le notoire Boris Johnson, favori des candidats, se dit prêt à négocier avec l’UE, ou alors en sortir le Royaume-Uni sans accord si nécessaire, avec le sens de la diplomatie qu’on lui connaît.

Elections européennes

Mais les changements en personnel politique ne se feront pas qu’au Royaume des Bretons, mais aussi en Europe continentale, notamment à Bruxelles. Le scrutin qui s’est achevé dimanche 26 mai annonce un ébranlement dans l’équilibre des pouvoirs au sein de l’UE. Pour la première fois depuis vingt ans, le taux de participation aux élections européennes a augmenté alors qu’il était en constant déclin (50,5 % en 2019). Il semble néanmoins que plus de participation n’est pas synonyme avec plus de satisfaction des peuples avec l’UE, au contraire: les mouvements eurosceptiques sont vigoureusement montés en puissance, alors que les partis traditionnels de gauche comme de droite ont souffert de lourdes pertes. Certains mouvements alternatifs, comme les verts ou les Lib Dems (libéraux-démocrates) sont aussi sortis vainqueurs de la course. Ainsi, les socialistes perdent 40 sièges et le centre-droit 37, alors que les eurosceptiques en gagnent 34. Les verts reçoivent 17 sièges en plus et les Lib Dems conquièrent 41 sièges supplémentaires. Il n’est pas encore possible de déterminer l’influence qu’aura ce changement de dynamique sur les politiques européennes, mais il sera certainement passionnant d’observer. Des changements imminents au sein de la Commission sont aussi à garder à l’œil.

Nigel Farage et son Brexit Party

Sur le plan national du Royaume-Uni, cependant, les résultats des élection permettent d’entrevoir de manière réaliste le futur du Brexit, et ce, pour une raison très simple. Le Brexit Party de Nigel Farage est devenu le premier parti du pays, seulement six semaines après sa création. Ayant remporté près de 32 % des suffrages, le parti vieux de 45 jours envoie un message puissant au Gouvernement et aux médias: il semble qu’une majorité du peuple souhaite toujours quitter l’UE n’ayant pas changé d’avis malgré les annonces apocalyptiques des grands médias, qui tentent de renverser le Brexit. D’ailleurs, on note que les électeurs du Brexit Party avaient une seule et unique raison de voter pour lui: le Brexit. Il est vrai, on peut avoir plusieurs raisons de voter vert, socialiste ou Lib Dem, puisque ces partis ont un programme politique vaste et varié. Mais on vote Brexit Party pour une seule raison: on veut quitter l’UE; on l’a dit en 2016 et on le répète! Dans le cas improbable, où le Royaume-Uni ne quitterait pas l’UE le 31 octobre, on peut s’attendre à ce que le parti de M. Farage devienne une force au Parlement britannique après les élections locales. Le parti conservateur joue gros dans les prochains mois: soit il livre le Brexit et survivra, soit il se fera dépasser par des partis alternatifs.

L’UE devra renégocier ou faire face au «no deal»

Tous les candidats au poste de Premier ministre sont – officiellement ou officieusement – en faveur d’une renégociation de l’accord. La Commission européenne n’aura donc pas le choix, elle devra retourner à la table avec le voisin d’outre-Manche, ou dans le cas contraire, faire face à une sortie no deal, qui sera tout aussi compliquée pour l’UE que pour les Britanniques.
Une chose est certaine, la stratégie punitive de l’UE à l’encontre du Royaume-Uni n’aura pas fonctionné. Il est à présent improbable que les Britanniques signent un accord de capitulation, tel que l’UE l’aurait souhaité. En réalité, il est davantage probable qu’Albion [ancien nom pour la Grande-Bretagne, ndlr.] se renouvelle, s’ouvre au monde et connaissent une croissance confortable à long terme, alors que la vieille Europe, prisonnière de sa propre bureaucratie, continue «unie dans la médiocrité».    •