Julian Assange est soumis à la torture

Par Nils Melzer, Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture à l’occasion de la Journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture du 26 juin 2019

ef. Le Rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, le Suisse Nils Melzer, a publié le 26 juin une tribune [«Op-Ed» en anglais, ndlr.] sur les pressions extrêmes exercées sur Julian Assange – avec toutes les accusations sans fondement portées contre lui. Assange craint son extradition vers les Etats-Unis, où il risque d’être jugé pour espionnage et trahison (cf. «Horizons et débats» n° 12 du 27 mai et n° 13 du 10 juin). Le ministre britannique de l’Intérieur a déjà approuvé une demande d’extradition en provenance des Etats-Unis, mais en fin de compte, un tribunal se prononcera à ce sujet. La tribune de Melzer a jusqu’à présent été ignorée par les principaux médias occidentaux. Les raisons avancées vont de, il ne s’agissait pas de notre principal domaine d’intérêt jusqu’à, il ne figurait pas suffisamment en tête de notre programme d’information. Commentant le silence des médias concernant son rapport, Melzer a déclaré envers «Russia Today»: «Mais quand il s’agit d’une contribution sérieuse voulant démasquer le ‹narratif›» et présenter les faits, ils ne s’y intéressent pas. Voici le texte intégral de sa tribune:

Je sais, vous pensez peut-être que je me fais des illusions. Comment la vie dans une ambassade avec un chat et un skateboard peut-elle être assimilée à de la torture? C’est exactement ce que j’ai pensé, moi aussi, quand Assange a fait appel à mon bureau pour se protéger. Comme la plupart des gens, j’avais été inconsciemment empoisonné par la campagne de diffamation incessante diffusée au fil des ans. Il a donc fallu frapper une deuxième fois à ma porte pour attirer mon attention à contrecœur. Mais une fois l’examen des faits de cette affaire terminé, ce que j’ai trouvé m’a rempli de répulsion et d’incrédulité.
Je me suis dit qu’Assange devait être un violeur! Mais ce que j’ai découvert, c’est qu’il n’a jamais été accusé d’une infraction sexuelle. Certes, peu après que les Etats-Unis eurent encouragé leurs alliés à trouver des raisons de poursuivre Assange, deux femmes ont fait la une des journaux en Suède. L’une d’entre elles a affirmé qu’il avait déchiré un préservatif et l’autre qu’il n’en avait pas porté un, dans les deux cas lors de rapports sexuels consentis – ce qui ne correspond pas exactement aux scénarios de «viol» dans toute autre langue que le suédois. Rappelez-vous, chaque femme a même soumis un préservatif comme preuve. Le premier, supposément porté et déchiré par Assange, n’a révélé aucun ADN, ni celui d’Assange, ni celui de la femme, ni de qui que ce soit d’autre. Allez comprendre … Le second, utilisé mais intact, aurait prouvé qu’il s’agissait d’un rapport sexuel «non protégé». Allez comprendre, encore une fois. Ces femmes ont même envoyé un texto disant qu’elles n’avaient jamais eu l’intention de porter plainte, mais qu’elles avaient été «poussées» à le faire par une police suédoise zélée. Allez comprendre, encore une fois! Depuis lors, la Suède et la Grande-Bretagne ont tout fait pour empêcher Assange de faire face à ces allégations sans avoir à s’exposer simultanément à l’extradition américaine et donc à un procès spectacle suivi d’une peine de prison à vie. Son dernier refuge avait été l’ambassade de l’Equateur.
D’accord, pensai-je, mais Assange doit sûrement être un hacker! Cependant, ce que j’ai découvert, c’est que toutes ses révélations lui avaient été divulguées librement, et que personne ne l’accuse d’avoir piraté un seul ordinateur. En fait, la seule accusation défendable de piratage informatique contre lui a trait à sa tentative infructueuse de briser un mot de passe qui, si elle avait réussi, aurait pu aider sa source à couvrir ses traces. Bref: une chaîne d’événements plutôt isolée, spéculative et sans conséquence; un peu comme essayer de poursuivre en justice un conducteur ayant tenté sans succès de dépasser la limite de vitesse, mais a échoué parce que sa voiture n’était pas assez puissante.
Eh bien, je me suis dit qu’au moins nous savions avec certitude qu’Assange est un espion russe, qu’il s’est ingéré dans les élections américaines et qu’il a causé la mort de personnes par négligence! Mais tout ce que j’ai trouvé, c’est qu’il publiait constamment des renseignements véridiques d’intérêt public sans aucun abus de confiance, de contrepartie ni allégeance. Oui, il a dénoncé des crimes de guerre, de la corruption et des abus, mais ne confondons pas sécurité nationale et impunité gouvernementale. Oui, les faits qu’il a révélés ont permis aux électeurs américains de prendre des décisions plus éclairées, mais n’est-ce pas simplement la Démocratie? Oui, il y a des discussions éthiques sur la légitimité de divulgations non expurgées. Mais si un préjudice réel avait réellement été causé, comment se fait-il que ni Assange ni Wikileaks n’aient jamais fait l’objet d’accusations criminelles ou de poursuites civiles pour une juste indemnisation?
Mais alors, me suis-je retrouvé à plaider, Assange doit sûrement être un narcissique égoïste, faisant du skate à travers l’ambassade de l’Equateur et étalant des excréments sur les murs? Eh bien, tout ce que j’ai entendu des membres du personnel de l’ambassade, c’est que les inconvénients inévitables de son hébergement dans leurs bureaux ont été traités avec respect et considération mutuels. Cela n’a changé qu’après l’élection du président Moreno, lorsqu’on leur a soudainement demandé de trouver des calomnies contre Assange. Ceux qui ne l’ont pas fait, ont rapidement été remplacés. Le Président a même pris sur lui d’offrir ses ragots au monde entier, et de dépouiller personnellement Assange de son asile et de sa citoyenneté équatorienne sans aucune procédure légale.
Finalement, j’ai compris que j’avais été aveuglé par la propagande et qu’Assange avait été systématiquement calomnié pour détourner l’attention des crimes qu’il avait exposés. Une fois déshumanisé par l’isolement, le ridicule et la honte, comme les sorcières que nous brûlions sur le bûcher, il était facile de le priver de ses droits les plus fondamentaux sans provoquer l’indignation publique dans le monde entier. C’est ainsi qu’un précédent juridique est en train d’être établi, par le soutien inconscient de notre propre complaisance, qui peut et sera appliqué à l’avenir tout aussi bien aux divulgations du «Guardian», du «New York Times» et d’ABC News.
Très bien, me direz-vous, mais qu’est-ce que la diffamation a à voir avec la torture? Eh bien, c’est une pente glissante. Ce qui peut sembler n’être qu’une simple «calomnie» dans le débat public, devient rapidement une «intimidation» lorsqu’elle est utilisée contre des personnes sans défense, et même de la «persécution» lorsque l’Etat est impliqué. Maintenant, il suffit d’ajouter le caractère intentionnel et les souffrances aiguës, et ce que vous obtenez est une torture psychologique à part entière.
Oui, vivre dans une ambassade avec un chat et un skateboard peut sembler une bonne situation quand le reste des mensonges semble crédible. Mais quand personne ne se souvient de la raison de la haine que vous subissez, quand personne ne veut entendre la vérité, quand ni les tribunaux ni les médias ne demandent des comptes aux puissants, alors votre refuge n’est vraiment qu’un bateau en caoutchouc dans une piscine remplie de requins, et ni votre chat ni votre planche à roulettes ne vous sauveront la vie.
Même ainsi, vous direz vous peut-être, pourquoi dépenser autant d’énergie pour Assange, alors que d’innombrables autres personnes sont torturées dans le monde entier? C’est parce qu’il ne s’agit pas seulement de protéger Assange, mais d’empêcher un précédent susceptible de sceller le sort de la Démocratie occidentale. Quand pour la première fois, dire la vérité sera devenu un crime, alors que les puissants jouissent de l’impunité, il sera ensuite trop tard pour corriger le tir. Notre voix aura capitulé face à la censure et notre destin face à la tyrannie sans limites.
Cette tribune a été proposée pour publication au «Guardian», au «Times», au «Financial Times», au «Sydney Morning Herald», à «Australian», au «Canberra Times», au «Telegraph», au «New York Times», au «Washington Post», à Reuters et à Newsweek.
Aucun n’a répondu positivement.

Source originale: https://medium.com/@njmelzer/demasking-the-torture-of-julian-assange-b252ffdcb768. Source de la version française: www.les-crises.fr, 27/6/19. 

Traduit par Olivier Berruyer pour Les-crises.fr