La formation sous ses multiples aspects

De quelle préparation à la vie nos enfants bénéficient-ils?

par Konrad Paul Liessmann*

L’avenir de la jeunesse nous concerne tous. La formation, la clé pour l’avenir, est donc sur toutes les lèvres. Il n’existe guère de terme qui soit utilisé de manière aussi universelle dans autant de combinaisons différentes que le terme «formation»: les établissements de formation, les perspectives de formation, l’équité en matière de formation, les réformes de l’enseignement, les catastrophes de l’éducation, les experts en éducation, les politiciens spécialisés dans le domaine de la formation, les perdants et les gagnants du système de formation et de nombreuses autres combinaisons. Les continuels changements des concepts de l’enseignement et les utopies éducatives sont depuis belle lurette un objet important de l’intérêt public. Les crèches font-elles partie des établissements de formation? Quelle position un pays occupe-t-il suite aux tests PISA? Où la réorganisation de l’enseignement selon les compétences nous mène-t-elle? Comment compenser les déficits de formation des immigrants et des personnes socialement discriminées? Quelle formation prépare-t-elle le mieux aux emplois de l’avenir? Comment découvrir et exploiter les réserves de talents? Faut-il chercher le salut dans la numérisation de l’enseignement et dans la remise de tablettes à tous les élèves? Le rôle de l’enseignant va-t-il réellement changer? Les accompagnateurs d’apprentissage, les «coaches» et les spécialistes des questions sociales domineront-ils à l’avenir toutes les activités de formation? Dans l’ère de l’information, sera-t-il encore nécessaire et opportun de transmettre des connaissances? – Toutes ces questions, pouvant être multipliées à l’infini, préoccupent de plus en plus les gens.

«Depuis belle lurette, il n’y a plus d’accord sur la signification réelle de la formation. Sont concernés les domaines de la maîtrise des techniques culturelles de base, des qualifications professionnelles, des savoirs comportementaux, de la formation des compétences, du développement de la personnalité, de la capacité à s’orienter, de la capacité à participer à la vie politique, de la formation à la responsabilité, de la transmission des valeurs, de la production de taux d’universitaire plus élevés ou alors de l’acquisition des connaissances fondamentales. La formation c’est tout et tout est formation. Si quelque chose est tout, ce n’est rien. La formation est devenue une coquille vide pouvant être remplie par n’importe qui, à volonté et en fonction des intérêts politiques ou économiques. Une réflexion sur les significations fondamentales de la formation, de ses exigences, mais aussi de ses limites est urgente.»

De nombreuses exigences envers la politique …

Tout cela laisse des traces dans la société: différentes personnes aux intérêts divergents se regroupent autour de multiples dimensions de la formation. Commençons par là où la responsabilité pour la formation dans toutes ses facettes est volontiers assumée – donc en politique. Ici, on aime être généreux, et donc, il se peut par exemple qu’une chancelière allemande proclame, il y a plusieurs années, la «République de la formation». Aussi facile est-il de proclamer une république de la formation, aussi difficile est-il de la remplir de vie. Les ministres et les hauts fonctionnaires font face à de gros problèmes. De toutes parts, ils sont pressés de faire enfin le bon choix. Une fois, c’est le public, puis ce sont les médias, une autre ce sont les experts, puis les nombreuses fondations et les entreprises élaboratrices de tests, une autre fois encore ce sont les lycéens qui tweetent, puis les puissantes associations exigeant de la politique les bonnes réformes, les bonnes initiatives, les bonnes structures, la bonne didactique, les bonnes universités, les bonnes écoles, la bonne formation – mais ce qui est «bon/juste» se rapporte toujours aux intérêts individuels, limités et idéologiquement saturés des acteurs/quémandeurs.

… et le problème de l’air du temps

La politique de l’enseignement lutte avant tout avec cet air du temps qu’elle a souvent invoqué et qui limite actuellement de manière considérable sa marge de manœuvre. L’air du temps s’exprime dans les phrases avec lesquelles les politiciens confrontent la population: la formation est la ressource la plus importante pour un pays pauvre en ressources naturelles, personne ne doit être exclu de l’enseignement, la formation doit s’occuper de toutes les formes de l’intégration et de l’inclusion, la formation doit compenser les déficits sociaux de la société, elle est la clé d’un avenir prospère, elle procure des avantages concurrentiels pour tous, elle protège contre les simplificateurs et les séducteurs politiques. Et tout cela sera possible si l’enseignement se modernise et priorise la numérisation et le système des compétences. De cette manière, les politiciens s’exprimant dans ce domaine deviennent les victimes de leurs propres dogmes. Ils promettent trop de belles choses que d’autres – les enseignants et les élèves, les professeurs et les étudiants – doivent accomplir. En général, cela se passe mal et ne fait qu’accentuer la pression.

Une «réforme» pourchasse l’autre

La qualité d’un politicien s’occupant de l’enseignement se mesure aux réformes institutionnelles qu’il initie et met en œuvre ou qu’il fait analyser par des bureaux spécialisés. Pour échapper à la menaçante catastrophe dans le domaine de la formation – souvent évoquée, notamment en Allemagne –, le politicien responsable de l’enseignement place la «formation» au même niveau que ses réformes. Chaque mode pédagogique se transforme donc en projet de réforme dont la mise en œuvre est confiée à la politique de formation. Et comme aucun politicien s’occupant de l’enseignement ne veut passer pour un opposant aux réformes – ce serait politiquement une condamnation à mort –, une réforme pourchasse l’autre, les plans d’études scolaires et universitaires sont constamment modifiés, adaptés, révisés et réécrits, les méthodes pédagogiques sont impitoyablement adaptées tant à la fureur de l’innovation pédagogique qu’au progrès technique, les types d’école et les domaines d’études sont multipliés, les matières scolaires sont redéfinies, mixées, abolies ou remises en question, les enseignants ne sont plus formés pour transmettre des connaissances spécialisées et des techniques culturelles, mais des compétences sociales de toutes sortes, et tous les participants sont soumis à un constant processus d’incertitude. Cela facilite la gouvernance, mais complique l’acquisition d’une bonne formation. Le fait que cette acquisition soit tout de même possible n’est pas dû au succès des politiciens responsables, mais plutôt au fait que de nombreux acteurs et les personnes concernées s’opposent tacitement aux directives de la politique et font ce qu’ils considèrent être juste et qu’ils ont toujours fait.

«L’orientation sur les compétences et la numérisation est censée rendre les jeunes gens aptes à occuper les emplois de l’avenir. Outre le fait que la formation ne doit jamais être liée de manière unidimensionnelle aux exigences de l’économie, cette approche n’est juste que dans une mesure très limitée. Quiconque ne veut former que les compétences oublie que celles-ci ne peuvent jamais être une fin en soi, mais seulement un moyen pour acquérir les connaissances et pour savoir traiter les questions qui caractérisent notre culture avec toutes ses tensions la déterminant à l’avenir.»

La prédominance de la «recherche empirique dans le domaine de la formation» … et ne parlons surtout pas d’éducation!

La politique aime se référer à la science, tout comme la politique de la formation. Il n’y a donc guère d’autre branche de la science qui ait connu un tel essor au cours des dernières années que celle de la recherche empirique dans le domaine de la formation. D’une part, cela est dû à un simple changement de nom: les pédagogues et les spécialistes de l’éducation sont devenus des chercheurs dans le domaine de la formation. Il n’y a aucun doute, cela fait beaucoup mieux. Alors que pour ceux ne connaissant pas exactement l’étymologie du terme «pédagogie», dans lequel on reconnaît toutefois «garçon» ou «enfant», qu’il faut mener sur la bonne voie, le terme «éducation» a depuis les années 60 un arrière-goût. Ce n’est qu’avec l’adjectif «antiautoritaire» qu’elle pouvait survivre. Vouloir éduquer les jeunes d’aujourd’hui n’est pas compatible avec la croyance dans les talents et les dons de l’enfant, qui n’attendent que leur développement, ni avec l’autonomie des petits sujets, ne tolérant plus aucune directive pédagogique. Toutes ces connotations ambiguës et impopulaires ont été écartées par le chercheur dans le domaine de la formation. Faire des recherches sur la formation, c’est tout autre chose que se demander comment une jeune génération devrait être enseignée ou éduquée. D’autre part, la carrière des chercheurs dans le domaine de la formation repose sur une considération aussi simple que séduisante: il n’est pas nécessaire de savoir ce qu’est la formation, il suffit de la mesurer. Nous mesurons donc jour après jour ce que l’on soupçonne faire partie de la formation.

Evaluez, évaluez, évaluez tout

Vous pouvez évaluer ce qui est présent ou alors ce que vous arrangez pour être évalué dans une procédure de test spécialement conçue à cet effet. Tout sert à la collecte de données qui seront proposées à la politique de la formation comme outils décisionnels. C’est pourquoi, depuis un certain temps, nous testons et évaluons, comparons et recueillons, établissons des corrélations et prédictions avec grand plaisir. Les acquis d’apprentissage des élèves de trois ans sont testés de manière généralisée, tout comme les compétences clés des jeunes de 15 ans. Les compétences d’équipe des adolescents font tout autant l’objet d’études comparatives internationales que les capacités mathématiques des seniors, les dépenses financières par élève, tout comme la durée de la vie active des enseignants avec et sans les récréations, les notes du bac allemand [«Abitur»] avant et après la centralisation des examens doivent être enregistrées avec grande précision, tout comme le nombre d’heures d’études avant et après l’introduction des plans d’études conformes au système de Bologne.

Les «experts en formation» et leur vision du monde

Ces données doivent être traitées, interprétées et mises en pratique. La formation a depuis longtemps cessé d’être l’affaire des personnes éduquées, ce ne sont plus que les experts en formation qui ont droit au chapitre. Et il y en a un nombre considérable. Jamais auparavant autant de personnes avaient autant de connaissances sur la formation qu’aujourd’hui. Les spécialistes de la formation se trouvent partout: dans les rédactions et les réunions de parents, dans les antichambres du pouvoir et dans les feuilletons, dans les débats télévisés et sur le campus. Dans leurs vies antérieures, ils étaient psychologues ou chercheurs travaillant sur le cerveau, philosophes ou entrepreneurs, physiciens ou ésotéristes, maintenant ils savent comment la formation réussit. Malgré toutes les différences d’origine, on retrouve des croyances fondamentales frappantes partagées par les experts en formations. Presque tous sont de bons Rousseauistes, c’est-à-dire qu’ils sont convaincus que les nouveau-nés, les bébés et les enfants en bas âge sont des êtres merveilleux, compétents, polyvalents, très talentueux et créatifs qui sont corrompus, brisés et détruits uniquement suite au système de formation désuet. Le monde de l’expert en formation est un monde dans lequel tous les êtres humains ne se ressemblent que dans leurs particularités. Tous sont très doués, mais chacun à sa façon. Dans de telles conditions, il n’est pas surprenant que l’air du temps pédagogique, flanqué de la génétique et de la recherche sur le cerveau, ne craigne rien autant que la moyenne et la médiocrité. La normalité est le nouveau spectre d’une époque où la particularité est devenue la norme: ne tombez pas dans le piège de la moyenne, ne soyez pas ordinaire, ne soyez pas normal, car dans la compétition mondiale on ne peut marquer des point uniquement avec l’extraordinaire. Nous devons donner libre cours, sans conditions pré-établies au potentiel des enfants – voilà le credo qui révèle déjà mieux les réelles raisons de cette «attention» face aux enfants.

«Il y a surtout une donnée contredisant la thèse de la préparation au monde nouveau du travail par la numérisation de l’enseignement. Numériser signifie automatiser tout ce qui peut être automatisé, mettre en réseau tout ce qui peut être mis en réseau. Bien qu’une poignée de techniciens et d’experts sera toujours nécessaire pour maintenir ces technologies, les jeunes disposant de connaissances et de compétences ne pouvant être numérisées ou accompagnant l’automatisation de manière critique et réfléchie auront les meilleures chances sur les marchés du travail de l’avenir.»

«Aucune pierre ne restera à sa place»

Les experts en formation ont en commun, la critique fondamentale des établissements d’enseignement récents: ils sont désuets, figés dans l’esprit des écoles militaires du XIXe siècle, y domine l’enseignement frontal. Les élèves pris individuellement ne sont ni perçus ni promus dans leur particularité et leur individualité, le monde nouveau avec ses merveilleuses possibilités techniques passe à côté de ces institutions sans laisser de traces et toute créativité est détruite. C’est précisément la raison pour laquelle l’expert en formation ne demande pas une ou deux réformes supplémentaires, non, il exige la «révolution de la formation». Aucune pierre ne doit rester à sa place, tout doit changer: comment apprendre, quoi apprendre, où apprendre, avec qui apprendre. Il n’y a pas de limites à l’imagination, et on peut s’imaginer beaucoup de choses. Au départ, deux points sont décisifs: l’identification croissante de l’apprentissage et de la vie et en parallèle la disparition de l’enseignant et de l’école. S’il n’y a plus rien à transmettre, parce que seules les questions directement liées à la vie des jeunes ont un intérêt, alors l’enseignant est superflu. Il n’a plus rien à enseigner, car la vie s’apprend de manière autonome. Non, pas entièrement de son propre chef, un peu de supervision ne peut pas faire de mal. Selon une partie des experts de la formation, c’est la raison pour laquelle l’enseignant doit se transformer en «coach», en «compagnon d’apprentissage» et l’élève devient un «partenaire d’apprentissage». On se rencontre «sur un pied d’égalité», l’accompagnateur offre de l’aide uniquement si le partenaire d’apprentissage l’exige. En principe, l’apprenant apprend de manière autonome, autodéterminée, et il contrôle également lui-même ses progrès d’apprentissage. Le dysfonctionnement d’une telle pratique et le fait que les adolescents issus de milieux socialement défavorisés et ayant peu d’affinité pour la formation soient désespérément dépassés ne préoccupe guère les experts.

Nouveaux dogmes pédagogiques

Les experts de la formation et leurs adeptes en politique comme dans le public ont réussi à créer des croyances pédagogiques ne pouvant être contredites qu’au prix d’être considéré comme désespérément réactionnaire. Il s’agit notamment des thèses populaires selon lesquelles il n’y a rien de pire que l’enseignement frontal et rien de mieux que le travail de projet. Il faut y ajouter l’idée que tout ira au mieux quand les classes d’âge seront dissoutes et les leçons schématisées auront disparu. Un autre dogme est la croyance que l’enseignement doit être individualisé, alors que l’enseignement doit être collectivisé par un «enseignement en équipe». Il en est de même avec la ferme conviction concernant les notes en chiffres jugées injustes, les évaluations verbales adaptées à l’air du temps, aux attentes des parents et à la phraséologie de l’empathie estimées équitables et l’idée de la dissolution des matières et disciplines traditionnelles pour créer des réseaux, des clusters, et des ensembles thématiques pour résoudre les problèmes.

Combattre le «blocage des réformes» …

Le réformateur de la formation représente la forme appliquée de l’expert de la formation. Il tente d’appliquer les conseils. Tantôt il siège dans un gouvernement, tantôt dans les départements ministériels responsables de la science, de l’éducation et de l’enseignement, tantôt il fait partie du cercle restreint de la bureaucratie de l’enseignement public, tantôt il est sous-traité. Parfois, il était enseignant ou didacticien, directeur d’école ou secrétaire de parti, parfois il était consultant en relations publiques ou coach. Pour lui, le progrès signifie réforme, plus il y a de réformes, meilleur sera le monde. Mais le monde, notamment le monde de la formation s’avère intransigeant et tend à être hostile à la réforme. Où qu’il regarde, il voit un blocage des réformes. Il lutte donc sans relâche contre ceux qui bloquent et refusent les réformes. Lui-même est, bien sûr, adeptes des réformes, il sait que le progrès est de son côté. Car deux choses sont exclues dans une société moderne et le renforcent dans tous ses projets de réforme, ce sont l’immobilisme et l’impossibilité de revenir sur une réforme.

… par des «réformes de la formation» discutables

Les réformateurs de l’enseignement nous ont imposé le système de Bologne, le Plan d’études Plus, le Plan d’études 21, les grilles de compétences tridimensionnelles, les manuels de modules illisibles et la constante création de nouveaux types d’enseignement. Ces réformateurs nous ont également infligé le changement des méthodes d’enseignement, la merveilleuse invention de l’enseignement par projet et, plus récemment, la réalisation de l’apprentissage autonome. Cela correspond joyeusement à la Flipped Classroom* [La classe inversée (ou «renversée», en anglais: «flipped classroom») est une approche pédagogique qui inverse la nature des activités d’apprentissage en classe et à la maison. Les rôles traditionnels d’apprentissage sont modifiés selon l’expression «les cours à la maison et les devoirs en classe» (Source: wikipédia), ndt.] Ce n’est peut-être pas toujours aussi novateur que la rhétorique accompagnante le promet de manière propagandiste, mais autrefois, personne n’aurait eu l’idée d’appeler «Flipped classroom» le fait que les élèves lisent un texte de Franz Kafka à la maison pour ensuite en discuter en classe.

Le dernier cri: «la numérisation»

Toutes ces idées doivent d’abord surgir, et c’est pourquoi la proportion des réformateurs de la formation, évaluée par rapport au nombre total d’habitants de la république éducative, augmente régulièrement. En lien étroit avec les industries numériques, les fondations associées et une politique de formation tournée vers l’avenir, ils propagent la programmation, aussi appelée «Coding», comme une nouvelle technique culturelle et soutiennent les bulles des réseaux sociaux en tant que réalité pédagogique décisive. En fait, c’est kafkaïen. Mais Kafka ne fait plus partie d’aucun programme scolaire.

«Le concept de la formation a été vidé de son sens» ...

L’état sociologique des choses reflète une situation qui imprègne également les discours: le concept de la formation est devenu très flou. Depuis belle lurette, il n’y a plus d’accord sur la signification réelle de la formation. Sont concernés les domaines de la maîtrise des techniques culturelles de base, des qualifications professionnelles, des savoirs comportementaux, de la formation des compétences, du développement de la personnalité, de la capacité à s’orienter, de la capacité à participer à la vie politique, de la formation à la responsabilité, de la transmission des valeurs, de la production de taux d’universitaire plus élevés ou alors de l’acquisition des connaissances fondamentales. La formation c’est tout et tout est formation. Si quelque chose est tout, ce n’est rien. La formation est devenue une coquille vide pouvant être remplie par n’importe qui, à volonté et en fonction des intérêts politiques ou économiques. Une réflexion sur les significations fondamentales de la formation, de ses exigences, mais aussi de ses limites est urgente.

... et sera remplie par de l’idéologie

Cependant, on joue encore un autre jeu. Tout d’abord, on évoque une crise du système de formation sur la base de critères très douteux et, en règle générale, de résultats de tests ambigus, pour ensuite entonner le mantra de la nécessité d’une réforme de la formation en diffusant les modes annoncées. Soudain, tout le monde sait comment l’enseignement réussit. Et comment réussit-il? En se concentrant sur la numérisation, l’égalité des chances, l’inclusion, l’école à horaire continu, de bons repas et la formation des enseignants. Cela suppose que les futurs enseignants n’aient plus nécessairement à comprendre beaucoup de la matière qu’ils enseignent. Presque personne ne remarque que toutes ces bonnes idées concernent des aspects très différents – les intérêts des entreprises d’Internet, l’embellissement des statistiques, des utopies socio-romantiques et les impressionnantes notes au bac – mais très peu la formation. Et presque personne ne réalise qu’un certain nombre de ces concepts doit être appliqué à l’encontre des données empiriques qui sont sinon si volontiers utilisées par une politique de la formation voulant se baser sur des données probantes. En d’autres termes, la réalité de la formation est généralement ignorée pour des raisons idéologiques. Le fait que les classes utilisant des tablettes ou des ordinateurs portables soient moins performantes que les enfants enseignés par des moyens analogues est ignoré, tout comme les problèmes naissant de l’impératif de l’inclusion crée pour toutes les personnes concernées et affectées. Les faiblesses de lecture et de pensée des enfants et des adolescents ont aussi à voir avec une didactique de facilitation dévastatrice, allant de la malheureuse réforme de l’orthographe au «langage facile» pour présenter la formation comme une entreprise peu exigeante. Cela devrait lentement passer dans la conscience générale. Aussi longtemps que l’on ne peut parler d’éducation que par euphémismes, il n’est guère possible de mener des discussions sérieuses.

«La formation est liée au développement de la personnalité, à la transmission des fondements spirituels sur lesquels repose notre civilisation. […] Toutes les connaissances, toutes les compétences acquises et mises en pratique au cours d’un processus de formation ne servent pas seulement à intégrer une personne dans un monde donné de technologie et d’économie, mais sont aussi des conditions préalables à la formation d’une personne responsable. En fin de compte, la formation, selon un mot du pédagogue critique injustement oublié Heinz-Joachim Heydorn, reste la démarche de rendre humain l’être humain, une entreprise qui, contre toute forme de formation unilatérale, de qualifications professionnelles et de culture des talents orientée sur le marché, a pour but une réelle humanité, une expérience dont on ne sait si elle pourra réussir. Mais c’est la seule initiative qui vaut la peine d’être tentée.»

«Orientation sur les compétences» au lieu de Wilhelm von Humboldt

Suite à l’orientation sur les compétences à la suite des tests PISA et de la réduction de la formation à quelques compétences, et suite à l’espoir que la numérisation résoudrait tous les problèmes sociaux et didactiques de l’enseignement, on a éliminé toutes les dimensions de la formation humaine exigées par Wilhelm von Humboldt, qui semblent aujourd’hui plus importante que jamais. Ce concept englobe non seulement les techniques culturelles de base – ne faisant pas partie en soi de la formation, mais représentent une des conditions préalables –, mais aussi les connaissances et compétences décisives dont certains réformateurs de la formation ne veulent rien savoir. Tout ce qui a longtemps constitué le noyau de l’enseignement général – les langues étrangères mortes et vivantes, les connaissances historiques, les connaissances et compétences littéraires et esthétiques, la compréhension des cultures et des religions, la sensibilité morale – n’a plus aucune importance dans les tests PISA. Jusqu’à quel point fallait-il être abruti pour accepter les tests PISA comme indicateurs de l’état de la formation européenne?
L’orientation sur les compétences et la numérisation est censée rendre les jeunes gens aptes à occuper les emplois de l’avenir. Outre le fait que la formation ne doit jamais être liée de manière unidimensionnelle aux exigences de l’économie, cette approche n’est juste que dans une mesure très limitée. Quiconque ne veut former que les compétences oublie que celles-ci ne peuvent jamais être une fin en soi, mais seulement un moyen pour acquérir les connaissances et pour savoir traiter les questions qui caractérisent notre culture avec toutes ses tensions la déterminant à l’avenir. Hegel savait déjà que l’esprit libre et curieux des jeunes gens a besoin d’une matière pouvant le nourrir, l’aiguiser, l’allumer, le faire grandir et travailler. Cette matière, c’est-à-dire la question de ce qu’il faut apprendre et transmettre, devrait se trouvez au centre des débats sur la formation et l’enseignement. Il ne suffit pas de se préoccuper de la forme organisationnelle, de la composition sociale, des aides techniques avec lesquelles on apprend ou on n’apprend pas. Quiconque apprend des choses erronées de manière individualisée et avec accompagnement à l’aide de son ordinateur portable n’en tire aucun profit.

La «numérisation» n’est pas une bonne préparation au monde du travail

Dans le battage médiatique actuel sur la numérisation de la formation, une telle situation peut se constater. Outre toutes les objections psychologiques importantes à l’utilisation précoce des appareils numériques dans l’enseignement et l’indication tout aussi importante que l’utilisation critique de l’Internet, des réseaux sociaux et du monde numérique est nécessaire à juste titre comme condition préalable devant avoir son fondement dans le monde analogique, il y a surtout une donnée contredisant la thèse de la préparation au monde nouveau du travail par la numérisation de l’enseignement. Numériser signifie automatiser tout ce qui peut être automatisé, mettre en réseau tout ce qui peut être mis en réseau. Bien qu’une poignée de techniciens et d’experts sera toujours nécessaire pour maintenir ces technologies, les jeunes disposant de connaissances et de compétences ne pouvant être numérisées ou accompagnant l’automatisation de manière critique et réfléchie auront les meilleures chances sur les marchés du travail de l’avenir. La véritable tâche de la politique de formation actuelle consisterait à rechercher un concept qui pourrait très bien être fondé sur l’idée d’une éducation humaine.

Mais qu’est-ce que la formation en réalité?

Bien sûr, il ne faut pas se fier à l’idée de la formation pour résoudre tous les problèmes de ce monde et de son avenir. L’éducation n’est pas un substitut séculier aux promesses de salut faites par les religions, même si le geste du rédempteur est souvent utilisé par les experts de la formation. Mais la formation ne doit pas non plus se réduire à des mesures d’évaluation étroites, à des procédures de certification formelles, à des concours artificiels inutiles, à une répartition idéologique des possibilités, à une augmentation du nombre de diplômés à tout prix et à une production effrénée de compétences. La formation est liée au développement de la personnalité, à la transmission des fondements spirituels sur lesquels repose notre civilisation et aux connaissances, techniques et capacités qui sont absolument nécessaires pour s’orienter dans cette société et contribuer à façonner son avenir comme citoyens sûrs d’eux et responsables. La formation a donc toujours à voir avec l’élaboration de normes, ce qui inclut certainement l’examen critique des œuvres canoniques, des textes et des théories. L’idée d’exigences peut donc être réactivée, des objectifs peuvent être fixés et des connaissances peuvent être transmises et testées – non pas pour satisfaire des critères de tests ou de compétences, mais parce que la logique d’une chose, la revendication d’un contenu, la structure d’un objet, l’urgence d’un problème le requièrent. Quand il s’agit de la formation, toute personne sérieuse et responsable doit s’abstenir de toute rhétorique de compétitivité rituelle et de tout état d’esprit superficiellement empathique et pseudo-pédagogique.

Renforcer l’être humain pour qu’il devienne humain

Toutes les connaissances, toutes les compétences acquises et mises en pratique au cours d’un processus de formation ne servent pas seulement à intégrer une personne dans un monde donné de technologie et d’économie, mais sont aussi des conditions préalables à la formation d’une personne responsable. En fin de compte, la formation, selon un mot du pédagogue critique injustement oublié Heinz-Joachim Heydorn, reste la démarche de rendre humain l’être humain, une entreprise qui, contre toute forme de formation unilatérale, de qualifications professionnelles et de culture des talents orientée sur le marché, a pour but une réelle humanité, une expérience dont on ne sait si elle pourra réussir. Mais c’est la seule initiative qui vaut la peine d’être tentée.    •

* Konrad Paul Liessmann est professeur à l’Institut de philosophie de l’Université de Vienne, essayiste et journaliste culturel. En 2003, il a reçu le prix d’honneur de librairies autrichiennes et en 2010 le «Prix Donauland». Il a publié un certain nombre de livres, entre autres «Geisterstunde. Die Praxis der Unbildung. Eine Streischrift.» (2014). Le texte ci-dessus se base sur une conférence que M. Liessmann a donné le 21 novembre 2018 à la Haute école spécialisée de Saint-Gall.

(Traduction Horizons et débats)