«Les frontières – lignes de séparation spatiales et sociales au cours des époques»

Présentation d’une analyse historique d’un phénomène intemporel

par Manfred Strankmann

ISBN 978-3-85371-434-8

La maison d’édition Promedia fait paraître un excellent ouvrage pratique d’Andrea Komlosy* sur l’actuelle situation européenne au sujet des frontières dans une perspective globale. Andrea Komlosy, professeure viennoise d’histoire économique et sociale s’élève dans ses écrits contre le fait de styliser unilatéralement les frontières, soit comme représentation idéale ou comme barrière contre l’ennemi. Elle démontre que le développement des frontières et leur usage ont évolué au cours de l’histoire et explore ainsi le potentiel de domination, mais aussi de protection et de libération des frontières. Pour Andrea Komlosy, le débat au sujet des frontières n’est pas limité au sujet, c’est aussi une méthode: «Une méthode de reconnaissance de l’inégalité, de sa mise en œuvre et de son travestissement, et une méthode de développement et de mise au point de la justice sociale». (p. 10) C’est ainsi qu’elle le formule en résumé: «Une tâche primordiale consiste à remplacer la manipulation par la frontière par l’autodétermination de la frontière». (p. 10) Avec le livre «Frontières», Andrea Komlosy a présenté une analyse historique tout à fait lisible d’un phénomène intemporel, qui pour l’essentiel contribue à une réflexion concrète, argumentée et reflétant une discussion sur un sujet très actuel.

«Frontières fermées» contre «no border»

Le livre «Frontières» est construit comme suit: il s’ouvre par une introduction et un court texte de rappel historique. S’ensuivent les trois chapitres principaux «Chronologie de la territorialité», «Typologie des frontières» et «Régime et politique des frontières», suivis de perspectives sous forme d’une postface.
Dans l’introduction, Andrea Komlosy décrit les antipodes de la discussion actuelle au sujet des frontières et démontre que l’«espace sans frontières proclamé». (p. 7) ne s’est pas matérialisé. Avec la chute du Rideau de fer, l’idéologie de l’espace sans frontières aurait dû triompher en Europe. Les barrières entre capitalisme et communisme, établies par le système, étaient tombées. A l’intérieur de l’espace Schengen de l’UE, les frontières intérieures avaient été levées. Il semblait alors que dans un laps de temps très court il n’y aurait bientôt plus aucune frontière.
Mais l’euphorie autour de l’espace sans frontière proclamé bascula rapidement. Il s’en suivit un appel au rétablissement des frontières: contre les migrants, contre la mainmise des entreprises étrangères, contre l’islamisation de la société européenne et beaucoup d’autres influences «étrangères».
Selon Andrea Komlosy, l’époque des frontières ouvertes se fondait sur une isolation rigide simultanée envers les individus provenant d’Etats tiers. Les frontières n’étaient pas vraiment levées, mais seulement déplacées vers les limites extérieures de l’UE. A l’inverse, l’actuel «réapparition» de frontières ne signifie nullement la fin de l’intervention occidentale illimitée partout dans le monde, que ce soit sur le plan économique ou militaire. Les organisations internationales financières et commerciales dominées par l’Occident (le FMI, la Banque mondiale, la OMC) préconisent la libre circulation des capitaux et le libre-échange. C’est ainsi qu’ils prennent en main les instruments du pouvoir des pays du sud mondial afin de protéger leurs propres marchés et de procurer à leurs propres citoyens, emplois et revenus. Les efforts naissants de développement et d’intégration interrégionale de ces pays sont combattus par tous les moyens. C’est une des conséquences de cette lutte que ses victimes, de plus en plus nombreuses, cherchent leur salut en se réfugiant vers le nord opulent. C’est là que se mettent en place des écluses pour migrants, afin de pouvoir sélectionner les mieux formés et les plus accommodants pendant que les autres atterrissent sur le marché du travail au noir ou sont renvoyés chez eux par la force.
Ce dernier développement a cependant aussi des effets à l’intérieur de nos sociétés. Andrea Komlosy écrit: «Sur cet arrière-plan, la déchirure se propage aussi dans la société d’abondance du nord mondial. A travers tous les camps idéologiques du monde, s’ouvre un conflit opposant deux fractions: l’un qui ‹exige des frontières›, l’autre qui scande ‹no border›. [...] Derrière les idéologies diverses se dissimulent des intérêts tangibles: du côté des entrepreneurs, on salue la dérégulation du marché du travail; la nouvelle classe moyenne se réjouit du multiculturalisme de la gastronomie et de l’avantageuse disponibilité des services familiaux; la main-d’œuvre traditionnelle, menacée par la compétition sur le marché du travail, souhaite de plus hautes barrières douanières qui découragent les indésirables». (p. 7) Qu’ils soient xénophobes ou favorables aux étrangers, les deux camps tombent d’accord sur un point: ils instrumentalisent les frontières dans la perspective ou elles contribuent – par leur renforcement ou leur abolition – à la prospérité de leur propre groupe social.

Les hommes ont besoin de frontières

Andrea Komlosy s’élève contre le fait de styliser unilatéralement les frontières soit comme idéal rêvé, soit comme repoussoir.
Des deux côtés, il s’agit là d’une surestimation de ce que peuvent entraîner les barrières, les murs, les visas et les quotas de l’immigration, du marché du travail ou du droit d’asile. Dans les frontières, tout comme dans un monde sans frontières, on projette des espoirs que ces derniers ne peuvent satisfaire. A l’inverse, les frontières permettent réellement la mise en place de mécanismes par lesquels les Etats ont la possibilité d’établir des jalons économiques et politiques et d’en obtenir des avantages ou des inconvénients pour les citoyens et la main d’œuvre.
Mettre en pratique une frontière est beaucoup plus complexe que ne veulent l’admettre les idéalistes des «frontières fermées» et ceux du «no border». Andrea Komlosy démontre à ses lecteurs que les gens ont besoin de frontières. Pour eux, la frontière est un instrument dans la représentation des relations humaines et ne peut pas vraiment être supprimée, car elle interagit en tant que besoin de liaison spatiale et d’identification. Les frontières sont une constante principale dans le vivre-ensemble des individus et des communautés. Pour ne rappeler que les plus importantes, il existe des frontières politico-administratives, militaires, économiques, sociales, culturelles, sexuelles et idéologiques. Toutes ces frontières font, selon elle, l’objet de conflits d’intérêts et de décisions politiques. Il y a partout des questions de démarcation et de passage des frontières. Sans frontières, on ne peut ni préserver ni franchir quoi que ce soit.

Territorialité et perspective historique

La territorialité désigne l’aspect spatial de la frontière. C’est elle qu’utilise Andrea Komlosy comme concept général, «ce qui relie les gens en général, mais notamment les groupes sociaux et les communautés politiques dans leur représentation d’un commun accord avec un territoire déterminé». (p. 13)
Dans le 1er chapitre «Chronologie de la territorialité», l’auteur développe cinq aménagements du territoire: 1) la territorialité des sociétés traditionnelles agissant au niveau suprarégional, des cités-Etats et des empires jusqu’au XIIIe siècle, 2) le kaléidoscope médiéval de la territorialité en chevauchement du XIIIe au XVe siècle, 3) le territoire-Etat précédant l’époque moderne, avec extension impériale ou coloniale du XVIe au XIXe siècle, 4) l’ordre souverain des Etats-nations du XVIIIe au XXe siècle et 5) le système d’Etat dénationalisé par la Global governance au tournant du XXe vers le XXIe siècle. Ces cinq classifications ne s’articulent pas simplement l’une avec l’autre au cours du temps; au contraire elles se sont souvent, l’ancienne comme la nouvelle, empiétées.
La territorialité des sociétés traditionnelles interrégionales, des cités-Etats (la Polis des Grecs, les Mayas, les Aztèques entre autres) et des empires (assyrien, persan, romain entre autres) est fondée sur l’extension de la domination par des moyens militaires. En cela, il ne s’agissait pas d’unité territoriale sous forme de superficie ou de frontières extérieures, mais de points, chemins et réseaux élargissant l’espace.
Au Moyen-Age, Andrea Komlosy parle d’un kaléidoscope. Cela «était caractérisé par les dynasties, l’Eglise et la noblesse, la culture des villes libres (les bourgs) de marchands et de négociants, ainsi que des couches inférieures mobiles de la population, reliés par des réseaux (telle la Hanse) et interagissant en un patchwork naturel». (p. 227) A partir du XVIe siècle s’installe une tendance à la représentation dans l’espace de l’ordre politique et social dans les mères-patries européennes, leurs domaines d’extension extra européens et leurs colonies. Entre le XVIe et XIXe siècle, les différentes parties successives du monde est-européen et extra-européen ont été intégrées dans un système mondial dominé par l’Europe occidentale. Le droit des régions mondiales colonisées et dépendantes à régir elles-mêmes leur propre politique frontalière s’est ainsi trouvé limité ou imposé par la force. Graduellement, au XIXe siècle, au cours de la transformation des anciens empires en Etats constitutionnels nationaux, puis lors de la décolonisation progressive (XIXe et XXe siècle), l’ordre de l’Etat colonial s’est transformé en ordre d’Etat international. C’est alors, avec le début de la globalisation (transformation des moyens de production centralisés en chaînes de production globales incluant des pôles de fabrication répartis sur le globe), que cet ordre se serait trouvé en opposition à la souveraineté nationale de l’Etat et de sa protection par le droit international. Andrea Komlosy le formule ainsi: «Bien que les Etats et les institutions internationales existent toujours, ils se trouvent depuis les années 1980 pris dans le bouleversement de la Global governance, au sein de laquelle les intérêts des Etats et l’équilibre de ces intérêts dans leurs institutions démocratiques reculent en faveur d’un ordre global agissant uniquement dans l’intérêt du capital. C’est ainsi que les Etats occidentaux passent de l’Etat-providence à l’Etat de concurrence, s’engagent dans la voie d’une déconstruction des institutions orientées vers le bien public, et ce dans l’intérêt de l’évaluation des fonds propres, acceptant de plus en plus les formes autoritaires du pouvoir». (p. 228)
L’auteur établit la simultanéité suivante: au moment même, où les Etats occidentaux s’écartent du principe de souveraineté nationale et de sa protection de droit international, les pays nouvellement industrialisés du sud mondial émettent des droits à une collaboration égalitaire sur le plan légal dans l’ordre international, sur la base du succès compensé de leur développement économique. Selon Andrea Komlosy, «la démocratisation des relations internationales exigée – dans le sens d’un ordre universel multipolaire – a jusqu’à maintenant échoué, suite à la véhémence avec laquelle les grands consortiums occidentaux rattachent la libre circulation des capitaux et des marchandises – ce qu’ils appellent ‹libre-échange› – à la protection de leurs propres marchés envers la concurrence des pays nouvellement industrialisés, et font de ce libre-échange les protégeant la condition de leur participation à l’économie mondiale». (p. 229)

Quelles sont les frontières en jeu?

Dans le 2e chapitre «Typologie des frontières», Andrea Komlosy établit un ordre dans la multiplicité des frontières. Il y est traité aussi bien des frontières élémentaires de l’être humain que des frontières politiques, militaires, culturelles, économiques et sociales. Elle ne se limite pas en cela qu’à l’aspect spatial de la frontière. Les frontières peuvent être visibles (reconnaissables par les poteaux-frontières, les bâtiments douaniers, les fortifications etc.) ou invisibles (frontières linguistiques, administratives, monétaires, seuils de pauvreté, etc.). Ce que l’auteur désigne comme frontières élémentaires est le résultat du développement personnel de l’individu, de la relation entre individu et nature et de la différenciation sociale. Selon Andrea Komlosy, cela a trait à la psychologie du développement et aux étapes au sein desquelles l’enfant commence à se voir comme une personnalité distincte et par là même, trace la première frontière entre lui-même, ses proches et l’environnement. La recherche du bon équilibre de cette délimitation de l’individu avec son rattachement à la communauté accompagne tout individu jusqu’au terme de son existence. La pensée et la parole sont les stades suivants de la segmentation dans le développement de l’individu. Le raisonnement, qui permet d’accéder à la pensée, permet à l’individu de différencier les choses les unes des autres. «Pour différencier, comparer, définir, limiter, confronter, fixer une date, classer les choses selon un ordre donné et les ordonner dans des contextes, il faut avoir la capacité de différenciation analytique, et donc de la création de frontières». (p. 93) Pour pouvoir vivre en société, l’individu doit également apprendre les frontières morales, telles les valeurs, les coutumes et les règles de conduite.
Parmi les frontières élémentaires, Andrea Komlosy compte également la relation entre l’homme et la nature, qui n’a cessé d’évoluer au cours de l’histoire. Les premiers hommes ont pendant des siècles été des chasseurs-cueilleurs et se voyaient comme partie intégrale de la nature; ils n’auraient établis aucune ligne de partage entre eux-mêmes et leur environnement naturel. Ce n’est qu’avec l’introduction des techniques agricoles que l’individu s’est détaché de cette unité et a opposé la nature, à présent définie comme sauvage, à la culture. Les hommes ont construit des agglomérations durables, entourées de remparts. Selon Andrea Komlosy, le village était devenu une endosphère, définie comme l’univers de ses habitants qui se distinguait ainsi du dehors, l’exosphère. Pour comprendre à quel point cette distinction était vitale, son explication se trouve dans la citation suivante: «être exilé dans l’exosphère, était jusqu’au Moyen-Age une condamnation plus lourde que la peine de mort». (p. 94)
La séparation de l’homme et de la nature a aussi trouvé son expression dans le message chrétien sur les relations avec la nature: «Dominez la terre et soumettez-la» (Genèse I, p. 28). Pour Andrea Komlosy, la hiérarchie visible se trouvant à la base de cette démarcation ne peut s’appréhender totalement qu’au travers de la sécularisation liée à l’époque des Lumières. Au travers du développement de la science, la relation de l’homme à la nature a été repensée à l’aide de la technique. La frontière entre endosphère et exosphère a été détruite et «l’exploitation, la colonisation et l’‹apprivoisement› de la nature est devenu l’incarnation du progrès de l’humanité, qui lui-même ne connaissait plus aucune frontière». (p. 96) Afin de préparer la nature au service de son utilisation, de son exploitation et de sa valorisation, on a élargi les frontières de la domination. Cela est arrivé dans leurs propres régions aménagées et aussi dans les régions des conquêtes coloniales, «dont la relation symbiotique existant entre les populations indigènes et la nature les a fait immédiatement assimiler à des sauvages». (p. 96)
Selon Andrea Komlosy, des frontières élémentaires ont également été établies dans le domaine sociétal. Les frontières horizontales sont marquées par des portes, des seuils, des clôtures, des murs, des barrières, des plaques signalétiques. Les frontières verticales existent entre les sexes, les tranches d’âge, les pauvres et les riches, les groupes professionnels, les groupes spécifiques, les classes, les membres d’une religion ou les groupes ethniques. Ici, ce n’est pas la restriction spatiale qui se trouve au premier plan, mais l’appartenance sociale. Tout individu entreprend sans cesse dans sa vie quotidienne des classifications au sein desquelles il se classe lui-même et les autres par rapport à son propre groupe ou à d’autres groupes. Ce fait de classifier serait ancré dans la pratique et l’expérience et il est souvent vu comme une pratique naturelle au point qu’il n’est pas perçu comme l’établissement conscient d’une frontière, mais comme une conduite naturelle. Les frontières horizontales et verticales peuvent aussi s’empiéter: ainsi, «dans une ville, la disparité des richesses entre habitants pauvres et riches peut créer une polarisation socio-spatiale, si bien que la frontière sociale se transforme en frontière spatiale». (p. 97) Dans les cas extrêmes, une trop grande disparité sociale peut mener à une concentration des pouvoirs, à des conflits ou même à des guerres.

Frontières politiques

Andrea Komlosy traite les frontières politiques comme un aspect central de la compréhension des frontières. Elle explique comment, par les frontières politiques, les communautés sont définies dans le domaine d’application du droit et de la loi au niveau spatial et personnel. Le genre des communautés peut varier des plus petites aux grandes unités d’autodétermination et d’autonomie administrative, incluant une participation politique d’importance variée. «Ces unités spatiales peuvent être un village, une ville, un arrondissement, une province, un Etat, une fédération, une union, s’ils disposent de l’autodétermination politique et de l’autonomie administrative et ne sont pas seulement des organes d’exécution des instances politiques subordonnées». (p. 98)
Les frontières entre les entités (par exemple la fédération, les cantons, les länder, les communes) sont des frontières politiques. Selon l’unité de référence elles peuvent être des frontières intérieures ou extérieures. «La frontière extérieure d’une commune est une frontière politique qui représente, dans la perspective de l’arrondissement, du canton, ou de l’Etat auquel cette commune appartient, une frontière intérieure». (p. 99)
Les frontières politiques sont aussi déterminées lors de la fondation, de la désintégration, de la séparation, de la refondation d’Etats ou lors d’une recomposition de fédérations d’Etats ou de blocs. Ces frontières politiques interagissent souvent avec les frontières sociales, économiques et culturelles: «Le statut social, la prospérité et l’identité culturelle livrent aussi des explications à l’instauration de frontières spatiales: désir d’unité, de maintien, de sécession, de séparation, de rejet de certaines entités régionales ou, au contraire, d’union avec d’autres Etats ou régions. (p. 229)
Pour Andrea Komlosy, la cession de compétences politiques aux organes supranationaux de l’UE intervient dans la relation entre frontières intérieures et extérieures. Par le Traité d’Amsterdam (1997, en vigueur depuis 1999) qui intégra la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) dans le traité de l’UE, les Etats-membres cédaient encore davantage de leurs pouvoirs de décision à un niveau subordonné à leur propre Parlement. Pour Andrea Komlosy, cette cession de compétence est préoccupant sur le plan politico-démocratique car au niveau législatif, le Conseil de l’UE n’est pas légitimé démocratiquement, mais se compose des gouvernements (pouvoirs exécutifs) des Etats-membres. Avec les Accords de Schengen, faisant partie du Traité d’Amsterdam, l’abolition des frontières intérieures a été reprise dans le cadre juridique de l’UE. «L’abolition des postes-frontières et du contrôle individuel à la frontière a été préconisée comme un jalon sur la voie d’un monde sans frontières et fêtée comme telle». (p. 105) On ne précisa cependant pas qu’ainsi les frontières nationales ne disparaissaient pas, mais étaient seulement déplacées vers les frontières extérieures de l’Union européenne. En outre, selon Andrea Komlosy, les frontières nationales des Etats-membres de l’UE étaient ainsi transformées en «murs extérieurs de la forteresse-Europe semblant d’autant plus séduisante que la traversée de la frontière extérieure procurait aux entrants un accès prétendument illimité à toute l’Europe». (p. 105)

Aménagement des frontières par une politique de la frontière

Le 3e chapitre est consacré aux régimes des frontières et aux débats relatifs à la conception d’une politique de la frontière. Andrea Komlosy explique qu’une politique de la frontière s’exerce continuellement dans tous les domaines dans lesquels les frontières sont maintenues, outrepassées, supprimées ou que leur mode de fonctionnement change. Cela concerne non seulement l’aspect spatial de la frontière, mais aussi les frontières sociales, économiques et culturelles. La politique de la frontière se manifeste dans certains régimes frontaliers, compris en tant que normes, règles et habitudes en rapport avec les frontières. Pour Andrea Komlosy, politique et frontière s’influencent mutuellement. Elle écrit: «Politique de la frontière, frontière vue comme une politique signifie plus que la variabilité du territoire, de la souveraineté étatique et des différents types de frontière qui en découlent. La frontière comme politique renvoie à la frontière pensée comme un processus, un devoir, une activité. Les acteurs sont non seulement les gouvernements aux divers niveaux de l’Etat, mais encore tous ceux, individus et institutions, qui utilisent la grande variété des fontières interdépendantes et superposées». (p. 230)
Selon Andrea Komlosy, les gouvernements et les citoyens appréhendent différemment la possibilité de réalisation des frontières. Les gouvernements définissent les conditions légales «pour régler, et autant que possible contrôler, la gestion des frontières étatiques extérieures et de toutes les sortes de frontières intérieures à l’Etat. Les citoyens concernés façonnent les frontières existantes par l’utilisation qu’ils en font: en les acceptant, en les contournant, en les violant, en les dépassant, ou en tentant de les remodeler ou de créer un nouveau comportement envers elles». (p. 230) La marge de manœuvre des citoyens est clairement plus limitée que celle des gouvernements.

Exemple de la politique des réfugiés: de la phase d’accueil à la gestion des migrations

Le 31 août 2015, Angela Merkel proclamait l’ouverture des frontières allemandes aux réfugiés en utilisant la formule «Nous y arriverons», préfigurant ainsi la «phase d’accueil». L’Allemagne et l’Autriche incitèrent à l’abandon des réglementations de Schengen et de Dublin en abandonnant les contrôles douaniers aux frontières extérieures de l’Union européenne et permirent ainsi le libre passage aux réfugiés vers le pays d’accueil de leur choix. Par ce procédé, qui se répandit comme un feu de broussailles dans les médias sociaux, les responsables déclanchèrent un afflux de réfugiés inconnu jusqu’alors, qui remettait en question la pérénnité de la protection sociale et de la sécurité publique. Et plus la situation dérapait, plus les responsables politiques tout comme les citoyens se trouvaient devoir accepter la mise en place d’une nouvelle gestion de la situation des réfugiés et des migrants. Selon Andrea Komsoly, la phase d’accueil, pendant l’automne et l’hiver 2015/2016, se révéla par la suite comme un test. C’est ainsi que non seulement les autorités et le pouvoir exécutif apprirent à gérer le transport, le logement et l’approvisionnement de la masse des réfugiés, mais encore, l’industrie des réfugiés, à qui fut de plus en plus externalisée l’administration.
Selon Andrea Komlosy, il y a déjà longtemps que, dans les régions du monde en crise, les réfugiés sont utilisés comme sujets pour des tests concernant des formes d’enregistrement, de contrôle et d’administration numérisées et biométriques. Ainsi l’UNHCR (Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés) pratique depuis 2002 l’enregistrement biométrique pour les occupants des camps qu’il dirige. Concrètement, on a ainsi pu le mettre en pratique, par exemple depuis 2016 dans le camp de réfugiés jordaniens de Zaatari, avec les bons d’achat consentis aux réfugiés dans le supermarché du camp, enregistrés automatiquement par iris-scan à l’occasion d’un achat effectué à cet endroit. Et pour chaque achat effectué par un réfugié, un pourcent va à la société qui a livré le scanner oculaire, une société dont le siège se trouve aux Iles Cayman, et qui échappe donc à toute fiscalité. Si le test se passe avec succès, cette technologie pourra aussi être reprise pour des paiements réguliers.
Les sommets des Nations-Unies sur le thème des migrations et des réfugiés incluent des salons de vente, où sont proposés des produits, tels des drones, de la technologie de surveillance, des infrastructures de camp ainsi que des solutions financières. Les sociétés privées correspondantes sponsorisent l’UNHCR et reçoivent les commandes correspondantes à cet effet. En 2016, le plus grand donateur était IKEA; en retour, IKEA a pu livrer 30 millions de tentes.
D’après Andrea Komlosy, les Etats européens ont eu, suite au défi de la phase d’accueil, une phase-test pour observer les réactions de la population. Celle-ci s’est divisée entre passionnés et sceptiques. A partir de mars 2016, on en tira les conséquences. Entre temps, d’après Andrea Komlosy, un accord sur l’optimisation des frontières extérieures de l’UE se dessine au travers tous les groupes politiques, pour en faire un rempart imprenable. Cette perspective est aussi dans la tradition de la supériorité occidentale, d’assurer sa prospérité héritée suite à sa domination historique de l’économie mondiale par le colonialisme et le régime de libre-échange post-colonial.

Résoudre les conflits frontaliers par un équilibre des intérêts

A la fin de son livre, Andrea Komlosy traite – en guise de perspectives – les conflits frontaliers en fait quelques recommandations pour la résolution des conflits. Chaque frontière présentant au moins deux côtés, elle peut être conçue et utilisée différemment de chaque côté. Si de cette façon des groupes et des intérêts divers entrent en contact, des conflits frontaliers peuvent se produire. Ceux-ci peuvent être traités de manière conflictuelle ou disposée au compromis. Pour Andrea Komlosy, la condition indispensable pour toute solution en cas de conflit est d’admettre la valeur du point de vue de l’autre partie et de reconnaître qu’elle aussi peut utiliser la frontière selon sa propre logique. Les deux parties doivent alors aspirer à un équilibre des intérêts avec lequel elles pourront vivre toutes les deux. Le droit international offre certaines dispositions aptes à la résolution des conflits frontaliers entre Etats souverains, bien que celles-ci sont régulièrement violées lors de guerres d’agression et d’interventions militaires. Mais le droit international n’offre pas de mesures adaptées au détournement et à la mise en danger de la souveraineté économique d’autres Etats suite aux interférences du capital transnational.
Tout au contraire, explique Andrea Komlosy, l’OMC et les organisations financières internationales interdisent aux Etats non dominants (pays en voie de développement, pays nouvellement industrialisés etc.) d’avoir leur propre politique des frontières: «Elles la leur interdisent sous le couvert de la liberté de concurrence et du libre-échange mondial et imposent cette interdiction en menaçant que toute promotion et protection des entreprises locales et du développement économique entraîneraient l’exclusion de la totalité des flux financiers et commerciaux internationaux». (p. 232)

Les frontières comme méthode et ultime plaidoyer

Le débat au sujet des frontières est pour Andrea Komlosy non seulement le sujet, mais aussi la méthode pour reconnaître l’inégalité, sa réalisation et son occultation, et la méthode pour le développement et la mise en oeuvre de la justice sociale. Elle établit que les discours prédominant aujourd’hui dans les centres occidentaux sur l’inégalité globale ne sont pas adaptés – en raison de leur fixation sur leur propre point de vue – à reconnaître les destabilisations et les bouleversements historiques provoqués chaque jour par les structures et les institutions de l’économie mondiale. La paupérisation ainsi provoquée et le déracinement de grandes parties de la population mondiale sont certes perçus comme un danger pour la paix sociale en Europe, mais pas la responsabilité européenne ou occidentale dont résulte cette situation. Et le plus souvent, on en tire des conclusions inexactes dans le déni du rapport de cause à effet, alors que le remède prescrit – c’est-à-dire, encore davantage de commerce international (échange inégal), plus de crédits et de prétendue aide au développement, plus d’accord partenariaux et de coopération militaire – engendre faim, misère, exil et rupture. L’engagement envers les besoins locaux du Sud mondial n’est pas du tout dans les habitudes du Nord/de l’Occident. Il ne s’agit que de préserver sa propre prospérité en la confinant derrière des murs/des frontières. Ce qui se passe dans les pays d’origines reste dissimulé, même pour ceux qui seraient désireux d’accueillir plus, voire tous, ou au moins le plus grand nombre possible de réfugiés et de migrants économiques.
Andrea Komlosy conclut son livre par un plaidoyer demandant de permettre aux personnes, aux mouvements sociaux et aux gouvernements des pays du Sud mondial d’utiliser leurs frontières au profit de leurs propres intérêts. Cela inclut également d’exiger et de promouvoir la fin des interventions qui empêchent l’usage autonome de la frontière. Pour Andrea Komlosy, nous sommes entrés dans une époque où les frontières sont davantage remises en question. Il importe donc grandement «de mener une politique des frontières pour mettre en œuvre un ordre mondial socialement plus juste à partir du chaos dans lequel nous nous trouvons déjà partiellement». (p. 234)    •

* Andrea Komlosy, née à Vienne en 1957, enseigne à l’Institut des sciences économiques et sociales de l’Université de Vienne. Elle travaille sur des thèmes de l’histoire globale et de ses interdépendances avec les relations régionales. Sa dernière publication parue aux Editions Promedia est intitulée Arbeit. Eine globalhistorische Perspektive. 13. bis 21. Jahrhundert. [Le travail. Une perspective de l’histoire globale du XIIIe au XXIe siècle].

(Traduction Horizons et débats)