Un plaidoyer pour la citoyenneté et la démocratie

Sortir du conflit social – au lieu de se disputer sur les salaires minimums

par Ivo Muri, entrepreneur et chercheur (Zeitforscher), Sursee

En Hongrie, un enseignant gagne, avec un peu de chance, 300 euros par mois. En Autriche voisine, un enseignant obtient déjà 3000 euros. En Suisse, pays voisin, de l’Autriche, les enseignants gagnent 6000 francs suisses et même plus. Il n’y a rien à objecter, car les enseignants en Suisse accomplissent un travail d’une importance sociale majeure. Ils travaillent pour le bien-être de nos enfants et ont beaucoup investi dans leur formation. Vous allez certainement y consentir. Néanmoins, il faut se demander si ce n’est pas aussi valable pour les enseignants hongrois et autrichiens? Les enseignants en Hongrie fournissent, eux aussi, un apport important pour que la vie réussisse dans leur patrie.
Pourquoi, en Suisse, un enseignant doit-il gagner davantage qu’un enseignant en Hongrie – étant donné que nous avons des libres marchés?
Le principe de l’économie du libre marché est valable.
On pourrait objecter que pour un enseignant hongrois le coût de la vie est moins élevé que pour l’enseignant suisse. Il en va de même d’ailleurs pour les hommes politiques et les fonctionnaires. Eux aussi, en Suisse, gagnent beaucoup plus qu’en Hongrie. Et eux aussi, en Suisse, ont un coût de la vie plus élevé.
Les syndicats se réfèrent exactement à ce coût de la vie quand ils revendiquent un salaire minimum de 4000 francs suisses pour tous les travailleurs.
Les soi-disant «associations patronales» sont effarées. Dans le Jura, le coût de la vie est différent de celui de Zoug ou de Zurich. En Suisse, on ne peut pas garantir un salaire minimum aussi élevé – disent-ils. Les salaires des managers pourtant ne posent pas de problème. Il faut pouvoir les payer tout simplement, car le marché global des managers le demande.
Apparemment, il y a beaucoup de gens à consentir à cette argumentation.
Mais qu’est-ce qui ne va pas et d’où vient vraiment la dispute entre les associations patronales et les syndicats, lorsque, au fond,  tous les deux ont raison?
Pourtant, vous le savez, moi, je sais et nous tous, on pourrait le savoir depuis longtemps. Ce qui est faux, ce sont les théories économiques qu’on enseigne depuis 1989 dans nos universités et dans nos hautes écoles spécialisées.
Commençons par la phrase remarquable prise dans le livre «Volkswirtschaftslehre» [Economie politique] de Rolf Dubs, que tous les diplômés de l’Ecole supérieure de cadres pour l’économie et l’administration (ESCEA) doivent, aujourd’hui encore, apprendre par cœur:
«Ainsi, l’économie du libre marché continue à être une image idéale. A cause d’une fausse vision de l’homme, elle porte déjà en soi la tendance à l’autodestruction». Dubs écrit cela dans l’édition de son livre datant de 1982, et il n’en a rien changé dans l’édition récente de son livre.
Qu’est-ce qui s’est passé depuis? Pourquoi avons-nous dérégulé, mondialisé et privatisé malgré tout?
Les associations patronales et les syndicats, les hommes politiques de droite ou de gauche pensaient que la vie s’améliorerait pour tous les hommes si l’on établissait le libre échange, en Suisse et dans le monde entier. Le libre échange rend libre – croyaient-ils.
Tous les économistes avertissant que le libre échange, dans l’histoire de l’humanité, n’avait jamais marché furent, scientifiquement, mis sur une voie de garage. On leur rit au nez, publiquement et les désigna comme rétrogrades et utopistes et on les étiquetait de «communistes», «nationalistes» et, au pire des cas, de «néonazis».
Le débat sur les salaires minimums est cependant clair: Il n’y a pas, à longue terme des salaires minimums sans prix minimums. Et comme les entreprises dans un marché mondialisé, dérégulé et privatisé ne peuvent pas obtenir de prix minimums, ils ne peuvent pas, par conséquent, garantir des salaires minimums. Précisément les pays à standards sociaux et écologiques les plus élevés tels que la Suisse, sont perdants dans cette concurrence brutale progressive et détruisent ainsi  leurs propres institutions sociales. Les retraites ne sont plus garanties et les coûts de la santé explosent. Les niveaux des prix et des salaires, à l’intérieur de l’Europe et d’autant plus à l’échelle mondiale, diffèrent à un tel point qu’à la longue, aucun pays ne pourra garantir les salaires et ainsi des revenus assurés pour sa propre population – quand règne le libre échange. Cette connaissance ne date pourtant pas d’aujourd’hui.
C’est devenu visible il y a quelques années déjà. Les commerçants de Sursee se souviennent que le directeur des constructions de la ville de Sursee a déclaré lors d’un apéro de commerçants en 2006: «Il n’y a plus de protection pour les commerces locaux.» A l’époque, la grande majorité ne s’est pas rendu compte du risque que les salaires des fonctionnaires, des enseignants et autres pourraient également mis sous pression.
Pourtant il est de plus en plus évident: comme nous ne pouvons plus garantir la protection de la production locale dans le cadre de la mondialisation, nous ne pouvons pas davantage prendre la défense du salaire minimum et d’autres acquis sociaux, tels que nous les avons connus en Suisse au temps de l’économie de marché sociale.
Concrètement: nous nous appelons encore citoyens et citoyennes – mais nous ne pouvons plus nous porter garant pour l’autre. Aujourd’hui, dans une Europe centralisée, tous les Européens doivent se porter garant l’un pour l’autre. Par conséquent, en Europe actuelle, nous sommes responsables de tous les Européens – et en même temps de personne.
Encore plus concrètement: nous avons aboli en Suisse l’autodétermination et ainsi la démocratie directe.
Sauve qui peut – sera la devise dans une telle situation.
Mais qu’est-ce que nous pourrions faire pour sauver la démocratie directe en Suisse?
Est-ce que tout est déjà perdu?
Non, rien n’est encore perdu – mais nous ne pouvons plus continuer la voie bilatérale si nous voulons laisser à nos enfants une démocratie directe dans laquelle ils peuvent maintenir pour eux-mêmes et pour leurs concitoyens une existence économique assurée.
Que pourraient faire les syndicats?
Certes, les chefs des syndicats pourraient considérer qu’il serait agréable pour eux de travailler à Bruxelles en tant que collaborateurs cadre des syndicats internationaux, en s’engageant en faveur de la justice dans toute l’Europe, mais ils pourraient aussi se rendre compte qu’il serait peut-être plus sensé, dans le sens de notre démocratie directe, de s’engager ici sur place pour la protection du commerce local et de ses employés. Les syndicalistes pourraient reconnaître que le droit de protection du petit protège mieux la propre clientèle – soit les salariés – que le libre échange incontrôlable de marchandises, d’argent et de personnes.
Que pourraient faire les associations patronales
Les associations patronales pourraient se rendre compte qu’il est certes agréable d’être actifs autour du globe et d’atteindre des marges de rêve en produisant tout dans des pays à bas salaires, pour importer les produits ici en Suisse, mais que ça fait quand même mal au cœur de constater comment les jeunes gens, ici en Suisse, sont lancés dans un combat de travail pour le travail brutal et croissant avec des jeunes gens du monde entier. Un conflit social dans lequel nos enfants ne peuvent que perdre parce que nous, ici en Suisse, avons, justement à cause de nos assurances sociales fortes, d’autres structures de coûts fixes, alors que les jeunes gens dans les pays à bas salaires eux, sont prêts à travailler comme des esclaves pour un salaire de misère.
Qu’est-ce que je veux dire par là?
Arrêtons donc d’attiser, ici en Suisse, le conflit social. Commençons ensemble à reconstruire les structures de l’économie de marché sociale que nous avions encore au sein de l’A.E.L.E. et que nous venons de détruire. Rétablissons le libre-échange dans une mesure démocratiquement supportable, en nous autogouvernant de nouveau, au lieu de nous laisser gouverner par la main invisible du marché, par le capitalisme international.
Assumons plutôt la part de responsabilité de notre bien-être ici sur place, au lieu d’en déléguer la responsabilité à une formation anonyme, que la guilde globale des finances et des politiciens qualifie de «marché».
De quoi est-ce que nous avons besoin pour sortir du conflit social mené de manière de plus en plus polémique et par lequel nous continuons à détruire notre existence de base commune?
Nous avons à nouveau besoin d’un contrôle de la circulation du capital au lieu de la libre circulation du capital.
Nous avons besoin de taxes à l’importation au lieu d’une libre circulation de la marchandise.
Nous avons besoin d’un contingentement des forces de travail au lieu de la libre circulation des personnes.
Et de ça, nous n’en avons pas besoin parce que nous aurions peur d’un étranger économiquement plus fort. Nous n’en avons pas non plus besoin sous le prétexte que nous serions des nationalistes rétrogrades ou même des égoïstes.
Nous, les Suisses, sommes aujourd’hui encore le seul membre de l’ONU avec une démocratie directe. Et nous avons le droit de nous porter garants nous-mêmes en tant que citoyens et citoyennes ici sur place – de nous gouverner nous-mêmes au lieu de nous laisser gouverner par le capitalisme international.
Dans le système actuel du capitalisme international, tous les citoyens du monde essaient de se porter garants pour tous les citoyens du monde. Pourtant nous constatons de plus en plus: cela ne fonctionne pas parce que ça nous dépasse tous. L’idée du cosmopolitisme est trop loin de la mesure humaine et ainsi trop loin du domaine d’influence de chacun. Une Europe confédérée d’après le modèle suisse – c’est ce que nous avons eu avec l’A.E.L.E., et c’est ce que nous devrions rétablir.
Ou comme le président de Gaulle l’a déjà dit: «Nous avons besoin de l’Europe des nations et des régions». «Il n’est jamais trop tard de le (re)faire».    •
(Traduction Horizons et débats)