Pour une économie humaine, solide et durable

par Reinhard Koradi, Dietlikon

Le message est très ambigu: les marchés libres favorisent la croissance économique et la compétitivité. Ils créent de nouveaux emplois et renforcent la prospérité, car la baisse des prix stimule la demande. L’accès déréglementé et illimité au marché est en outre une arme efficace contre la faim et la pauvreté. Une perspective séduisante pour un grand nombre de personnes – surtout pour celles vivant dans la pauvreté et sans emploi. Mais comment se présente donc la réalité? En Europe, on n’a jamais compté autant de personnes sans travail et la croissance prévue fond comme le beurre au soleil. Les pays en développement ne progressent pas vraiment dans la lutte contre la faim et la pauvreté et des économies entières sont prisonnières de leur politique d’investissement exubérante avec de l’argent emprunté. Aujourd’hui, ils sont forcés de brader le capital national et les services à l’origine publique à des investisseurs privés et à négliger leurs devoirs et leurs obligations envers la population locale.
Les crises financière et monétaire (économie de l’endettement aux Etats-Unis, crise du dollar en tant que monnaie de réserve et de l’euro en tant que monnaie unique européenne) ont mené le monde dans une grave crise économique et donc dans une crise politique. La dimension mondiale de la déstabilisation économique et politique met à nu le risque menaçant d’un ordre économique illimité. Ceux qui prônent aujourd’hui encore le libre-échange sans restriction se basent sur des faits erronés ou s’aventurent sur un chemin trompeur. Ce que nous vivons actuellement est une réalité détachée depuis longtemps des «forces de libération» du libre-échange et ne poursuivant plus que la voie du pouvoir et du plus fort. Sous le couvert du libre-échange ou de l’économie de marché, il s’est développé une lutte acharnée pour la domination du marché, dégénérée depuis longtemps en une guerre économique généralisée avec un potentiel existentiellement menaçant, notamment pour les petites économies nationales peu développées. Le leadership mondial des coûts a détruit de manière irréversible les économies nationales de nombreux pays qui fonctionnaient relativement bien auparavant. Les postes de travail, le potentiel d’innovation, la haute qualité des produits et la diversité de l’offre ont été sacrifiés pour favoriser des prix cassés, trompeurs et fictifs, suite aux subventions obtenues dans certains pays.
Sur les marchés, la compétition honnête et basée sur le rendement a du céder à la puissance du marché et au pouvoir politique d’une minorité. La faim et la pauvreté continuent à se propager et la lutte pour la survie prend des dimensions de plus en plus terribles. Aussi bien dans les pays moins développés que dans les pays très développés – débordant de richesses – la capacité d’autosubsistance se perd de plus en plus. Suite aux importations à prix cassés et aux incitations trompeuses, on crée de dangereuses dépendances toutes autres que celles concernant l’approvisionnement en denrées alimentaires; une amélioration n’est malheureusement pas (encore) en vue.
Il est effrayant de voir à quel point les gouvernements et les banques centrales sont désemparés face aux défis économiques actuels et finalement aussi aux défis politiques. A la place de solutions, on nous présente constamment de nouveaux foyers de conflits. En Ukraine, au Moyen-Orient, en Afrique, des guerres s’étendent, dont les causes profondes sont de nature géostratégique, notamment l’accès illimité aux matières premières et l’accès sans entrave aux voies de transit décisives.

Les crises ne sont pas terminées – elles prennent de nouvelles dimensions

Si l’Europe s’empêtre dans uns guerre avec la Russie, l’économie européenne sera considérablement affaiblie. Les sanctions émises pas les Etats-Unis le démontrent déjà clairement. Des centaines de milliers d’emplois en Europe sont fragilisés par ces sanctions. Les agriculteurs européens – luttant déjà pour leur survie avant les sanctions – n’arrivent plus à vendre leurs fruits et légumes. Des pertes qui ne peuvent pas être compensées facilement. Là, se pose la question suivante: à qui profite le déclin de l’économie européenne?
L’épuration des marchés – indépendamment des moyens utilisés – contribue toujours à préparer une entrée sur le marché. L’économie américaine très affaiblie, combinée avec le fardeau d’une dette astronomique a urgemment besoin d’une voie de sortie pour éviter la catastrophe. La dette nationale des Etats-Unis est évaluée à près de 17 billions de dollars. Mais la dette réelle est bien plus élevée. Si l’on inclus à côté de l’endettement public aussi l’endettement des entreprises, les prêts hypothécaires et les crédits à la consommation, la dette s’élève à environ 60 billions de dollars. Cela représente environ un quart de la dette mondiale. (Source: Deutsche Wirt­schafts Nachrichten)
Les «activités de renflouement américaines» dans le cadre de leur politique économique et monétaire ont toujours mis à contribution l’étranger sans jamais exclure le déclenchement de guerres. Nous ne pourrons nous libérer de la spirale de la violence que lorsque des forces raisonnables dans nos latitudes se mettront ensemble pour développer un système économique indépendant et humain.

Avoir le courage d’agir

Pourquoi poursuivre des intérêts nuisant à ses propres idées? Ne serait-il pas plus raisonnable de reconsidérer ses propres positions et d’en tirer les conclusions qui s’imposent? Personne – et notamment pas un Etat souverain ou un gouvernement se sentant responsable envers son peuple – ne peut être contraint de trahir ses propres intérêts. Une éventuelle guerre en Europe n’est certainement pas dans l’intérêt des Etats européens. Qu’est-ce que l’Europe peut gagner suite à des sanctions ou même une guerre contre la Russie? Absolument rien – l’Europe ne peut que perdre. Donc, il n’y a que la libération de la dépendance des Etats-Unis qui a un sens. Les Européens doivent s’opposer courageusement aux exigences hégémoniques du gouvernement américain, non pas pour protéger la Russie, mais pour se protéger soi-même.

Un projet pour l’avenir

Pourquoi les pays européens ne se recentreraient-ils pas sur leurs valeurs fondamentales?
Du point de vue de l’ordre économique, il convient de réaffirmer les conditions fondamentales pour une économie servant le peuple. Des notions telles que: intérêt général, sécurité de l’approvisionnement, plein emploi, confiance, fiabilité, stabilité et équilibre comme principes de base de la politique économique; honnêteté, qualité et fair-play dans la concurrence doivent être intégrés dans un tel nouvel ordre économique.
L’objectif de l’activité économique doit contribuer au bien commun. Etre au service de l’homme et donc un ancrage solide de l’économie dans la société. Cette attitude doit être prioritaire à tous les autres intérêts économiques. Cela exige également de l’économie qu’elle s’engage pour une place économique suisse puissante, forte et attractive.
Comme partie intégrante de la société, l’économie créera des emplois et assurera ainsi, autant que possible, de l’emploi pour toute la population apte au travail.
En prenant en compte les branches concernées, l’économie apportera sa contribution à une sécurité d’approvisionnement optimale à l’intérieur du pays.
La concurrence subit également un élargissement car ce ne sont pas les prix les plus bas possibles qui sont importants mais l’efficacité en général. Au lieu du principe du plus fort (puissance sur le marché), ce seront la qualité, la fiabilité, l’innovation et la durabilité – durable aussi dans le sens de longévité et de sécurité du produits – qui prévaudront. Le dumping et les pratiques de concurrence déloyale seront interdits.
Le commerce extérieur (exportation/importation) doit être équilibré dans le bilan consolidé. Les excédents sont à éviter dans la mesure du possible à la fois dans les domaines de l’importation et de l’exportation. Les produits importés sont soumis aux mêmes exigences que les produits suisses (principe du pays de destination). Si les conditions ne sont pas remplies, il est possible d’exiger des taxes compensatrices ou des interdictions d’importations. En raison d’intérêts de l’approvisionnement ainsi que d’intérêts sociaux ou économiques, il
est permis de protéger la production nationale.
Les services de base (transport, énergie, eau, éducation et santé) doivent être mis à disposition et encouragés par les pouvoirs publics pour l’ensemble de la population. Politiquement, il faut créer les conditions nécessaires pour que tout ce qui touche à l’approvisionnement de base reste sous le contrôle du peuple.
La politique de concurrence et de croissance doit en premier lieu prendre en considération les ressources disponibles au niveau national. Les prix du marché mondial ou européen (généralement déformés par des subventions) ne doivent pas être pris en compte pour définir le niveau des prix suisses.
Il faut favoriser les structures de production et d’approvisionnement locales et régionales dans l’intérêt de la sécurité de l’approvisionnement et de la politique de l’emploi. Il est inadmissible d’entraver ou de refuser l’accès au marché des petites et moyennes entreprises.
Il faut fondamentalement remplacer la croissance quantitative par la croissance qualitative. La production quantitative (de produits à courte durée de vie) doit être remplacée par une production avec plus-value (produits durables, pouvant être entretenus et réparés). Nous en Suisse, tout comme les autres Etats, devons mettre l’accent sur une économie basée sur le besoin, adaptée au pays et aux conditions-cadres naturelles et renoncer à l’idée de la croissance dans le seul but de croître.
La politique monétaire est subordonnée aux besoins de l’économie réelle. La croissance monétaire doit servir en premier lieu à la stabilité. La politique monétaire doit être conçue en fonction de la stabilité cyclique et des besoins politiques et soutenir ainsi l’économie nationale.
Même la politique budgétaire et fiscale, qui suite aux crises actuelles est de plus en plus subordonnée unilatéralement aux objectifs de la politique économique, doit de nouveau assumer sa fonction au sein de l’Etat. Le secteur public – que ce soit au niveau local, cantonal ou fédéral – doit maintenir strictement l’équilibre entre les recettes et les dépenses. Outre la renonciation aux allégements fiscaux en faveur de la promotion économique, il s’agit d’être réticent face aux investissements «nice to have» (par exemple, la construction de grands complexes scolaires afin de pouvoir mettre en œuvre des nouvelles formes d’enseignements, etc).

Il ne faut pas jouer l’économie nationale contre le commerce extérieur

Dans notre monde basé sur la répartition du travail, l’économie nationale doit être ouverte à l’étranger. Ce serait manquer de perspicacité de ne pas se mettre d’accord avec d’autres pays souverains partageant les mêmes idées dans le cadre d’accords économiques interétatiques. Mais un tel «marché commun» ne demande ni la perte de l’indépendance politique ni le droit d’exclure de l’accord certains intérêts économiques spécifiques. L’AELE (Association européenne de libre-échange) doit servir dans ce contexte comme modèle pour la conception des relations commerciales internationales. Un rapprochement économique des régions alpines ou des Etats neutres pourrait également être envisagé.  

Pas d’appel à d’avantage d’Etat, mais à d’avantage de sens des responsabilités, d’autodiscipline et d’orientation honnête sur les valeurs

La liberté s’arrête là où la liberté de l’un viole la liberté de l’autre. Il en va de même dans le domaine de la vie économique. L’Etat ne doit intervenir que là, où le secteur privé échoue. La question se pose de savoir s’il est possible de développer et de recentrer l’action sur des valeurs humaines essentielles (retour à la culture européenne) brisant le pouvoir de l’argent pour favoriser une économie humaine, solide et durable. Le but est d’installer une économie créant de la plus-value pour tous et pas seulement pour une petite «élite». Si nous atteignons cet objectif sur une base volontaire, il ne faudra guère de mesures de gestion par l’Etat. Cependant, en cas d’absence de clairvoyance, il faut que les citoyens donnent des instructions correspondantes à l’Etat.

La responsabilité des citoyens

L’innocence perdue du libre-échange implique la possibilité unique de pouvoir réfléchir sur le rôle et l’importance des Etats souverains. Par conséquent se pose la question de savoir quel est le rôle du citoyen en matière de politique sociale et économique dans notre démocratie directe. Somme-nous en tant que consommateur – c’est le rôle que nous transmet l’économie – conscients de la responsabilité que nous portons en tant que citoyen? Ne devrions-nous pas nous-mêmes assumer notre propre responsabilité?
La responsabilité reviendrait alors à chercher des réponses à la question suivante: comment créer une économie au service de l’être humain et non pas au service des puissants et quel doit être le rôle de l’Etat dans ce nouvel ordre économique?    •