«La majorité des Allemands ne souhaite pas de confrontation avec la Fédération de Russie»

Lettre ouverte à Vladimir Poutine

km. Le 7 avril, le «Wall Street Journal» s’est montré très inquiet dans un long article: en Allemagne l’opposition contre le rôle réservé par les Etats-Unis au pays, concernant le procédé agressif contre la Russie, est très importante. Ce n’est pas seulement le fait que trois anciens chanceliers – Helmut Schmidt (SPD), Helmut Kohl (CDU) et Gerhard Schröder (SPD), ayant gouverné le pays au total pendant 30 ans, – ont exprimé de grands doutes concernant la politique «occidentale» face à la Russie. Dans un sondage commandé par l’ARD [1re chaine de télévision allemande] de début avril, la majorité des citoyens allemands interrogés s’est exprimée contre une extension de l’engagement de l’OTAN dans l’Est de l’Europe et en faveur d’une plus grande distance face à la politique états-unienne. Dans la partie Est de l’Allemagne ce sont même plus de 60%. Rolf Mützenich, président suppléant de la fraction du SPD au Bundestag, a même rappelé que «la gratitude d’un grand nombre d’Allemands de l’Est face à la Russie s’explique par la politique de perestroïka de Gorbatchev, qui a rendu possible la réunification allemande. Les Russes étaient alors beaucoup plus ouverts à l’union qu’une grande partie des Etats occidentaux. Les gens n’ont pas oublié ces faits.» La lettre ouverte ci-dessus, adressée au président russe Vladimir Poutine et cosignée par environ 200 personnalités allemandes, renoue avec de telles expériences historiques et prouve que de nombreux Allemands ont d’excellents arguments en faveur de différents, de meilleurs rapports avec la Russie, que ceux souhaités ou imposés par les Américains. Une Allemagne qui emprunte une telle voie, est une bénédiction pour la paix en Europe.

Monsieur le Président!

Dans votre discours devant la Douma vous avez demandé la compréhension des Allemands.
Nous sommes des citoyens allemands qui ont vécu pour la plupart l’après-guerre en Allemagne occidentale. Lorsqu’en 1990, la guerre froide se termina et notre pays fut réunifié, un grand soupir de soulagement traversa le monde, car la menace constante d’un affrontement nucléaire, ayant des répercussions sur le globe entier, semblait être bannie. L’Allemagne aurait été détruite.
La contribution décisive à la libération de l’Europe du national-socialisme, est venue de l’Union soviétique qui a souffert de sacrifices incommensurables. Néanmoins, en 1990, elle était d’accord de soutenir la réunification allemande, de dissoudre en 1991 le Pacte de Varsovie et d’accepter l’adhésion de l’Allemagne réunifiée à l’OTAN. Cela n’a pas été honoré par l’Occident. Jack Matlock, ambassadeur américain à Moscou de 1987 à 1991, a confirmé il y a quelques jours dans le «Washington Post», que le président Bush avait convenu de ne pas profiter de la générosité du président Gorbatchev. L’extension de l’OTAN jusque dans les anciennes Républiques soviétiques, l’installation de bases militaires au sein d’anciens Etats membres du Pacte de Varsovie et la construction d’un système de défense antimissile en Europe de l’Est tout en se retirant unilatéralement du Traité ABM ne sont pas uniquement des parjures éclatants. Ces mesures ne peuvent, également de notre part, être comprises uniquement en tant qu’activités hégémoniques du pouvoir occidental, dirigées contre la consolidation étatique et économique de votre pays après  votre entrée en fonction en 2000. En 2006, Keir A. Lieber et Daryl G. Press ont en outre expliqué de manière convaincante dans leur article intitulé «The Rise of U.S. Nuclear Primacy» paru dans Foreign Affairs que le bouclier antimissile serait installé pour permettre une attaque nucléaire préventive afin de neutraliser la Russie au niveau nucléaire.
Ces antécédents illustrent de manière condensée l’arrière-plan à l’aide duquel nous jugeons les événements survenus en Ukraine depuis novembre 2013. Entretemps, il est clairement documenté que les Etats-Unis ont instrumentalisé les protestations justifiées de la population ukrainienne pour atteindre leurs propres objectifs. Cette manière de faire est connue d’autres pays: la Serbie, la Géorgie, l’Ukraine en 2004, l’Egypte, la Syrie, la Lybie, le Venezuela ...
Les éléments perturbateurs, donc l’Union européenne et l’OSCE, ont été très rapidement éliminés – en l’espace de douze heures après le changement de régime pacifique négocié par les ministres des Affaires étrangères du triangle de Weimar – à l’aide de forces fascistes. Si l’on veut savoir quelles forces se trouvent derrière le gouvernement putschiste actuel de Kiev, il suffit de consulter le site Internet Open Ukraine Foundation du Premier ministre en fonction.
Les questions de droit national et international concernant la sécession de la Crimée sont analysée de manières diverses. Ici, nous ne voulons pas évaluer et classer les procédés de manière juridique mais uniquement politique. Vu le développement en Europe depuis 1990, la dislocation d’environ 1000 bases militaires américaines dans le monde entier, le contrôle des divers détroits par les Etats-Unis et le danger que représentent les criminels du Maïdan pour la flotte russe de la mer Noire, nous comprenons la sécession de la Crimée comme une mesure défensive accompagnée d’un message: jusqu’ici et pas plus loin! La différence décisive, comparée avec la déclaration d’indépendance du Kosovo, est que l’OTAN a d’abord dû mener une guerre aérienne en violation du droit international – malheureusement avec la participation de l’Allemagne – pour y créer les conditions préalables.
Monsieur le Président, il y a un peu moins de quatre ans, vous avez déjà proposé d’instaurer une communauté économique entre Lisbonne et Vladivostok. Elle pourrait devenir la base économique de «la maison commune de l’Europe». L’Ukraine pourrait assumer une fonction de pont idéale pour la coopération future entre l’Union eurasienne, que vous appelez de vos vœux, et l’Union européenne – également du point de vue culturel. Nous sommes convaincus que la prise d’influence massive des Etats-Unis poursuit le but d’éliminer cette fonction de pont. Au sein de la Commission européenne, les forces soutenant la politique des Etats-Unis contre la Russie se sont imposées. Le discours de Pierre Vimont, secrétaire général exécutif du Service européen pour l’action extérieure, du 14 mars de cette année est, sur ce point très clair (EurActiv: «EU shunned from US-Russia meeting on Ukraine» [L’UE évincée de la rencontre USA-Russie sur l’Ukraine]).
Monsieur le Président, nous comptons sur le fait que votre discours historique de 2001 au Bundestag continuera d’être le fondement de votre attitude face à l’UE et à l’Allemagne. Les sondages actuels montrent que la majorité des Allemands ne souhaite pas de confrontation avec la Fédération de Russie et a beaucoup de compréhension pour la réaction russe face aux événements en Ukraine. Nous ne méconnaissons pas les difficultés auxquelles la politique allemande, en tant que membre de l’UE et de l’OTAN, est exposée par rapport à la Russie, elles vous sont connues. Nous attendons pour le moins que le gouvernement fédéral agisse selon l’ancien principe juridique romain audiatur et altera pars. Cela a été omis dans le contexte de la politique de voisinage de l’UE face à l’Ukraine.
Même au cours de la guerre froide, la Russie n’a jamais instrumentalisé les 27 millions de morts qu’elle a endurés pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette grandeur intérieure pour elle seule mériterait une autre qualité dans les relations entre nos deux pays. Les gens en Allemagne sentent bien le coup: lorsque en 1994 le «Groupe de l’armée soviétique en Allemagne» a pris congé de l’Allemagne par une représentation de son corps de musique sur la place, devant le Centre national d’art et d’expositions de Bonn, des scènes émouvantes ont eu lieu entre les nombreux spectateurs et les musiciens. Dans ce contexte, concernant les articles et les commentaires des médias allemands, il nous vient qu’un seul mot pertinent à l’esprit: «dégoutant!».
Monsieur le Président, avec nos moyens modestes en tant que simples citoyens, nous allons tout faire pour contribuer à ce que la scission préméditée de l’Europe n’ait pas lieu mais que les idées de Gottfried Wilhelm ­Leibniz puissent renaître. Ce n’est que si les Etats et les peuples du double continent eurasien règlent leurs affaires de manière pacifique, respectueuse et coopérative, sur la base du droit et sans ingérences de l’extérieur, que cela aura un rayonnement sur le reste du monde. Dans ce sens-là, nous vous considérons comme allié.
Pour votre mandat actuel et, espérons-le, également pour le prochain, nous vous souhaitons énergie, ténacité, bon sens et habileté.

Avec l’expression de notre considération distinguée Jochen Scholz,
ancien lieutenant-colonel de la Bundeswehr
Cette lettre ouverte a été signée par environ 200 personnalités allemandes. Les noms des signataires se trouvent entre
autre sur:  www.sputnik-travel-berlin.de/Mitteilungen/Offener_brief_2014.pdf
(Traduction Horizons et débats)