L’OCDE s’en mêle massivement

par Reinhard Koradi

L’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) s’est déjà à maintes reprises posée comme arbitre et également comme lobbyiste actif pour un nouvel ordre économique déréglementé au goût des puissants. Dans leurs activités, ces donneurs de leçons autoproclamés ne font preuve d’aucun respect des règles fondamentales démocratiques. Cette organisation manque aussi du respect nécessaire pour la souveraineté des Etats-nations libres. Sans aucun mandat et sans légitimité politique, l’OCDE pousse des Etats indépendants à introduire des réformes qui devraient être décidées uniquement à l’échelon national et selon les processus décisionnels démocratiques du pays.
Suite à l’ingérence de l’OCDE dans les affaires internes, la Suisse a déjà plusieurs fois été mise au pilori et lésée. Citons par exemple les litiges fiscaux, les réformes dans les secteurs de la santé et de l’enseignement et récemment un commentaire sur la politique agricole suisse.
Les lecteurs d’Horizons et débats savent que la politique agricole de la Suisse se trouve sur le banc d’essai. Les réformes agricoles en cours ont mené à des pertes considérables dans les domaines de la sécurité de l’approvisionnement et de la souveraineté alimentaire. L’initiative populaire sur la sécurité alimentaire de l’Union suisse des paysans a déjà été déposée au Palais fédéral avec un grand nombre de signatures. D’autres initiatives populaires allant dans le même sens sont au stade de la récolte de signatures et permettent de mener la discussion au sein de la population sur la future politique agricole du pays.

L’OCDE, un cheval de Troie?

Il est curieux que justement à ce moment-ci une étude de l’OCDE sur la politique agricole suisse («OECD Review of Agricultural Policies: Switzerland 2015») soit publiée. Cette étude affirme bien que la Suisse a déjà fait d’importants pas pour renouveler sa politique agricole. Mais il précise qu’il ne faut pas cesser ces efforts réformateurs. D’autres doivent suivre.
On invite la Suisse à réduire les entraves existantes au commerce ainsi que les paiements directs accordés aux agriculteurs.
L’OCDE propose concrètement d’organiser les paiements accordés aux agriculteurs de deux façons. D’une part, les paysans doivent recevoir des paiements pour le maintien de la campagne cultivée et de la biodiversité. D’autre part, ils doivent obtenir des subventions pour rendre les exploitations agricoles «plus compétitives». Pour l’OCDE il s’agit d’un soutien aux investissements ou au développement de scénarios de sortie.
Il semble que ce think tank néolibéral recommande à la Suisse d’abandonner la protection à la frontière pour les produits agricoles, de continuer à diminuer les prix à payer aux producteurs et de continuer à promouvoir le changement des structures déjà entamé dans la voie de l’«agriculture industrielle».
C’est un mystère de quel droit l’OCDE se mêle de la politique agricole de la Suisse. Le soupçon persiste jusqu’à ce jour que des cercles intéressés en Suisse aient commandé cette étude. C’est cependant un fait avéré qu’il y a un besoin de réformes. Car au sein de la population, on ressent de plus en plus de résistance contre la réduction de l’autosuffisance basée sur des denrées alimentaires indigènes de haute qualité.

Soumission ou souveraineté?

L’agriculture n’est qu’un exemple de ce qui peut arriver au secteur économique d’un Etat souverain dans le cadre de la mondialisation et de la dérégulation. L’ingérence dans les affaires internes d’un pays (par des organisations internationales, l’UE etc.) est systématique et ne poursuit qu’un seul but: l’affaiblissement des Etats nations et l’adoption d’un ordre économique néolibéral. L’exigence que la politique doit être soumise à l’économie en fait également partie.
Des infrastructures florissantes qui fonctionnent à merveille sont désaffectées pour pouvoir les soumettre au prétendu marché libre. Nous pouvons interchanger l’agriculture par le système éducatif ou sanitaire, par les transports publics, l’approvisionnement en énergie et en eau. Même la sécurité (armée et police) ainsi que la jurisprudence (accords internationaux) risquent d’être soustraites à la souveraineté étatique. Les discussions traitant de la politique fiscale montrent un autre champ de mines pour la souveraineté nationale. On pourrait aller encore plus loin. Voilà juste encore le résumé d’un article paru dans le «Dolomitenzeitung» au Tyrol du Sud. «Dans le Tyrol du Sud, le sauvetage en montagne est organisé par des aides volontaires, à l’échelon communal. Les sauveteurs s’engagent dans leur temps libre (lors d’exercices et d’engagements de sauvetage) et risquent leur vie de manière désintéressée quand il s’agit de sauver des personnes accidentées en montagne. Le sauvetage en montagne fait la fierté de tout village, et il fonctionne parfaitement. Maintenant, il a filtré que l’UE a l’intention de transformer le sauvetage en montagne avec l’argument que ‹le bénévolat des sauveteurs était du travail au noir›.» (Dolomitenzeitung, avril 2015)
Il est difficile de justifier le remplacement du système de milice par un système de marché néolibéral de manière plus absurde.
Les intentions sont claires. A l’avenir, ce sont le marché et le profit qui doivent gouverner notre vie. Ce qui n’est pas apte au marché est mis au rebus. Ou bien, exprimé différemment: le temps est mûr pour mettre une fin à tout ce nonsense centraliste, à l’ingérence dans les affaires intérieures des pays et à la sape de notre droit à l’autodétermination. •

Comment des décisions de l’OCDE peuvent-elles entrer dans la législation suisse?

mw. Même si l’OCDE est dirigée par l’étranger (USA–GB–UE), les employés de notre Administration fédérale portent la responsabilité du transfert des décisions de l’OCDE vers la Suisse. C’est à lire sur le site du SECO (Secrétariat d’Etat à l’économie).
Car l’OCDE (fondée en 1961 comme union de 34 Etats occidentaux siégeant à Paris) n’a aucun pouvoir décisionnel, mais c’est un pur forum de discussion – forum qui est quand même doté d’un budget annuel de pas moins de 354 millions d’euros, avec 2500 employés et 250 publications par an.
«L’OCDE réunit 34 Etats membres dans un cadre qui leur donne la possibilité de discuter, de réviser et d’améliorer leur politique économique, des finances, de l’éducation, scientifique, sociale, de l’environnement et de développement. Dans le contexte de la mondialisation, l’OCDE permet aux gouvernements d’échanger des informations et des expériences et de s’efforcer de trouver ensemble des solutions à des problèmes similaires. Une très grande importance est consacrée à une meilleure coordination et cohérence en matière de politique économique nationale et internationale.» www.seco.admin.ch/themen
En clair: les gouvernements des Etats dominants occidentaux et les instigateurs des grandes entreprises imposent leurs «solutions communes» aux Etats plus petits tel la Suisse. Bien qu’il faille théoriquement prendre les décision à l’unanimité au sein de l’OCDE, c’est-à-dire qu’aucun Etat ne peut être obligé à faire quelque chose à son encontre, l’infiltration des «décisions» dans les pays se fait par le biais de leurs propres délégués auprès de l’OCDE – des délégués triés sur le volet.
La délégation permanente suisse auprès de l’OCDE se compose de 7 délégués sous la direction d’Ulrich Lehner et représente «les souhaits et les intérêts de notre pays» au sein des organes dirigeants de l’OCDE – souhaits et intérêts étant comme on le sait affaire d’opinion – et c’est cette délégation qui fait aussi entrer les «solutions» de l’OCDE dans l’administration fédérale puis dans la politique suisse: «Notre délégation participe activement aux réunions et aux travaux de l’OCDE, et soutient ainsi les quelques 500 délégués suisses qui viennent annuellement à Paris pour participer aux comités et groupes de travail de l’Organisation.» [Mise en relief par Horizons et débats]
Bilan: l’Administration fédérale suisse fournit à l’OCDE les complices qui, aux frais du contribuable, montent chaque année sur Paris pour finalement réaliser les projets des multinationales.