La Moldavie risque de répéter les erreurs de l’Ukraine

par James George Jatras,* directeur adjoint de l’«American Institute in Ukraine» (AIU)

L’élection parlementaire moldave, qui a eu lieu le 30 novembre passé, corrobore au mieux de manière informée la direction que la coalition pro-occidentale avait pris vers l’intégration à l’Union européenne. Ayant obtenu la majorité relative des voix (44%), l’alliance tripartite sortante est susceptible de se reconstituer avec une majorité de sièges (55 des 101 sièges). Pourtant, ce nombre reste inférieur aux 61 voix exigées pour élire un nouveau président. Cela signale que l’on risque de répéter l’impasse politique prolongée vécue en Moldavie entre 2009 et 2012, lorsqu’ un Parlement fragmenté n’était même pas capable de se mettre d’accord sur la répartition des sièges. Une telle impasse pourrait mener à des élections anticipées.
Néanmoins, les forces pro-européennes ont exprimé leur détermination de poursuivre avec vigueur un programme de réforme ayant pour but de mettre en pratique l’Accord d’association avec l’UE que Chisinau a ratifié en hâte au préalable l’année passée. Peu après la votation, l’ancien Premier ministre et leader des Démocrates libéraux, Vlad Filat a déclaré: «Nous avions déjà entamé des consultations sur la création d’une coalition pro-européenne. Il faut former une coalition tout de suite et aller de l’avant.» Le retard n’est pas dû principalement à la direction dans laquelle la coalition veut conduire la Moldavie, mais plutôt comment résoudre les problèmes chroniques, comme la corruption et les ambitions incompatibles.
«Le 4 décembre passé, les leaders de la nouvelle coalition gouvernementale ont communiqué que leur objectif principal serait la mise en pratique de l’Accord d’association avec l’UE. Néanmoins, l’électorat pro-européen craint que les leaders pro-européens autoproclamés le décevront à nouveau et que le nouveau gouvernement continuera à servir les intérêts des oligarques plutôt que ceux de la société. Les premiers signes ne sont pas prometteurs: des rapports non officiels suggèrent que l’obstacle principal aux négociations est, de nouveau, le contrôle politique de l’application des lois et des institutions judiciaires. Quelques-uns des partis pro-européens (et les oligarques qui les dirigent) veulent exercer un contrôle absolu de la lutte à venir contre la corruption ayant lieu au niveau suprême.»1
En attendant, la société moldave est profondément divisée quant aux options qui s’offrent au pays. Le nombre de ceux qui soutiennent l’intégration à l’UE sous forme d’une «association» et de ceux qui sont en faveur de l’Union douanière menée par la Russie est à peu près équilibré, même si ce dernier camp possède un léger avantage. (Bruxelles refuse de proposer à la Moldavie d’adhérer à l’UE, et cela même comme une perspective lointaine, tout comme elle le refuse à l’Ukraine.) Mais cela ne prend même pas en compte les opinions des habitants de la Transnistrie qui n’ont pas participé aux élections, bien que cela est toujours exigé par Chisinau.
Vu la soupçonneuse élimination à la dernière minute du parti «Patria» de l’élection, le grand vainqueur de l’opposition est le parti socialiste pro-Moscou qui promet une résistance vigoureuse au programme pro-UE. Quant au parti communiste, qui s’est montré ambigu face à l’Accord d’association, il est lui aussi susceptible d’adopter une approche plus musclée contre cet accord que dans le passé. Les socialistes tout comme les communistes ont critiqué l’élection entre autre pour un nombre insuffisant de bureaux de vote disponibles aux travailleurs moldaves en Russie. Dans le cas contraire, les partis de l’opposition auraient pu obtenir la majorité; et des actions en justice sont entamées.
Vu le contexte, on aurait espéré que la coalition pro-UE avancerait de manière très prudente. Tirant une leçon du chaos qui s’est ensuivi en Ukraine après que le pays a été forcé dans l’alternative de «l’Europe» contre la Russie, on aurait pensé que même les hommes politiques moldaves les plus europhiles comprendraient le besoin de chercher un équilibre et un compromis parmi leurs concitoyens tout aussi divisés. Cet enseignement est encore plus flagrant, car la Moldavie a déjà sa prochaine «Crimée» et «Nouvelle Russie»: la Transnistrie. Par ailleurs, il existe le danger que le pays se divise encore en Gagaouzie et d’autres régions dans le nord et le sud du pays.
De la même manière, ceux en Occident (aux Etats-Unis et en Europe) qui se présentent en tant qu’amis de la Moldavie devraient inciter à la prudence. La rhétorique du passé peut indiquer leur approche: au lieu de respecter les différences d’opinion légitimes parmi les Moldaves, les hommes politiques favorisant l’UE – encouragés par les gouvernements et médias américains et européens – pourraient voir toute objection comme preuve d’un «chantage» russe et comme une «cinquième colonne» d’un sous-prolétariat insuffisamment consciencieux défié par la «civilisation». Dans cette optique, la Moldavie (tout comme l’Ukraine auparavant) peut seulement être vue comme un champ de bataille du «nous contre eux» avec la Russie. Il n’est pas difficile de comprendre comment cette approche manichéenne est apte à déchirer le pays. Passer au bulldozer les objections d’environ la moitié de la population n’est qu’un simple obstacle sur le chemin vers un avenir radieux au sein de l’UERSS («Vous êtes sur la bonne route, camarades!») et risque de plonger la Moldavie dans un sort déplorable semblable à celui de l’Ukraine.
Partant du principe que les forces pro-européennes sont capables de former un nouveau gouvernement, elles devraient faire une pause dans l’avancement vers l’Accord d’association avec l’UE et, au contraire, ouvrir un débat national sur une approche véritablement équilibrée entre l’UE et la Russie. Un excellent premier pas serait d’écouter les voix de l’«American Institute in Ukraine» et d’autres qui demandent le lancement d’un référendum national au sujet de l’Accord d’association. Au lieu de considérer les citoyens en désaccord comme ennemis potentiels qu’il faut forcer à se soumettre à son point de vue, le gouvernement démontrerait, en organisant un referendum sur le choix de la Moldavie, son respect pour tous les Moldaves, sans distinction de leur identité ethnique, de la langue qu’ils parlent, de la région où ils vivent ou de l’alphabet qu’ils utilisent.    •
(Traduction de l’anglais Horizons et débats)

1    Victor Chirila: «Moldova’s last chance for reform», European Council on Foreign Relations, 9/12/14; www.ecfr.eu

«Vladimir Poutine voit le Donbass comme une partie de l’Ukraine et ne veut pas que cette région se transforme en une nouvelle Transnistrie. C’est ce que le chef d’Etat russe a déclaré lors du Forum ASEM1 de Milan, selon le président du Conseil européen Herman van Rompuy.» (Source: de.sputniknews.com du 17/10/14)

1    Asia-Europe Meeting

Moldavie

mw. La Moldavie a une superficie de 33 851 km2 et 3 583 288 habitants (juillet 2014). La capitale est Chisinau. A l’ouest la Moldavie est limitrophe de la Roumanie, au nord, à l’est et au sud, elle est entourée de l’Ukraine. La Moldavie est «la maison des pauvres de l’Europe»: le revenu moyen est de 160 euros, les pensions s’élèvent à 40 euros. Aucun pays limitrophe de l’Europe n’a enduré une misère similaire depuis la fin de l’Union soviétique. Selon la FAO, 11% de la population sont sous-alimentés. Cinq ans après la prise de pouvoir par des forces pro-européennes, la Moldavie est le fief de la corruption et de la criminalité organisée en Europe.
La population moldave a diverses origines ethniques: les Moldaves parlant le roumain forment la majorité avec 71,49%, ensuite les Ukrainiens avec 11,23% et les Russes avec 9,39%, dont beaucoup vivent en Transnistrie. Il y a également 3,85% de Gagaouzes, 2,02% de Bulgares ainsi que des Allemands, des Polonais, des Biélorusses, des Tatars etc. La langue officielle est le roumain et environ ¾ de la population le parle. On parle le russe avant tout dans les grandes villes et dans les domaines économiques (15% de la population). Le russe est langue officielle (à côté du gagaouze) en Gagaouzie, et en Transnistrie (à côté de l’ukrainien). En outre, il y a des minorités ukrainiennes, bulgares et chrétiennes-turques (gagaouzes).
Entre la Première et la Seconde Guerre mondiale, la Moldavie faisait partie de la Roumanie, après la guerre elle fut intégrée dans l’Union soviétique. En 1991, le pays s’est déclaré indépendant. Néanmoins, des troupes russes sont restées sur le territoire moldave, dans la partie orientale délimitée par le fleuve Dniestr, où elles soutenaient la région de la Transnistrie. La plupart de la population de la Transnistrie sont des Ukrainiens ou des Russes, mais il y a aussi une minorité moldave. Après une courte guerre en 1992, la Transnistrie s’est déclarée indépendante, ce que la Moldavie n’accepte pas.
En 2001, le communiste Vladimir Voronine a été élu président et il a quitté ce poste en 2009. Par la suite, quatre partis d’opposition ont formé une nouvelle coalition, l’«Alliance pour l’intégration européenne» (AEI), mais ils n’ont obtenu qu’une petite majorité au Parlement, ce qui n’a pas permis d’élire un nouveau président. (La Constitution exige une majorité de trois cinquième.) Après quelques turbulences politiques, on a pu élire un nouveau président en mars 2012. Depuis mai 2013, la coalition au pouvoir se nomme «Pro-European Coalition» aspirant à l’intégration au sein de l’UE. En novembre 2013, le gouvernement moldave a lancé des négociations sur un accord d’association avec l’UE et l’a ratifié le 24 juin 2014. Suite à cela, le gouvernement de la Transnistrie a demandé l’adhésion de son pays au sein de la Confédération de Russie. Michail Formusal, membre du gouvernement et chef de l’autonomie gagaouze, a également menacé de faire sécession.