Pourquoi la guerre en Syrie?

par Karl Müller

Le 4 décembre 2015 – seulement trois jours après la décision du gouvernement allemand –, le Bundestag a décidé d’une nouvelle intervention de la Bundeswehr dans une région de guerre, cette fois en Syrie. S’y sont opposés tous les députés du groupe Die Linke et la majorité des députés du Bündnis 90/Die Grünen.
La justification officielle pour cette intervention belliciste est la suivante: après les attentats du 13 novembre à Paris et sur la base de la clause de défense mutuelle, contenu dans l’article 42.7 du Traité de l’UE, revendiqué par la France, l’Allemagne veut remplir ses obligations et se joindre à la coalition mondiale (plus de 60 Etats) contre le terrorisme de l’EI en Syrie et venir en aide à la France, notamment dans son engagement en Syrie.
Cette décision du Bundestag suscite cependant de nombreuses questions, que nous allons évoquer ci-dessous:

  • Pourquoi, concernant cette décision, le gouvernement allemand et le Bundestag n’ont-ils pas attendu le moment où serait formulé la réponse du Conseil de sécurité des Nations Unies analysant la possibilité d’adopter une résolution selon le chapitre VII de la Charte de l’ONU permettant de s’attaquer avec des moyens militaires à l’EI? La Russie s’efforce depuis fin septembre de réaliser une telle résolution. N’a-t-on vraiment aucun intérêt à procéder de commun accord avec la Russie? S’agit-il uniquement d’imposer ses propres buts en Syrie et au Proche-Orient? Des buts, allant à l’encontre de la Russie?
  • Les dessous de la destruction du chasseur-bombardier russe par l’armée de l’air turque sont encore dans l’ombre. Il circule une thèse selon laquelle l’attaque contre cet avion a eu lieu avec le soutien des Etats-Unis, et donc par des forces qui font tout pour empêcher une action commune avec la Russie contre l’EI.
    Pourquoi le gouvernement allemand et le Bundestag ne prennent-ils pas au sérieux les doutes émis au niveau du droit constitutionnel et du droit international contre une intervention guerrière? Pourquoi veulent-ils absolument participer sans aucun recul à cette guerre?
  • Le langage fortement moralisateur des politiciens allemands lors de la justification de cette nouvelle intervention militaire est suspect. Un exemple est Ursula von der Leyen, ministre de la Défense allemande. Dans une interview accordée au Deutschlandfunk le 1er décembre 2015, elle refuse toute coopération avec le gouvernement et le président syriens en déclarant: «Nous ne voulons pas coopérer avec des responsables qui ont du sang sur les mains.» Cette formulation est plutôt grotesque si l’on se remémore avec qui le gouvernement allemand a fait la guerre ces dernières années et veut le refaire à présent. Le fait qu’il y a beaucoup de sang sur les mains du gouvernement étatsunien est entretemps généralement admis. Les propos de la ministre de la Défense rendent méfiant: Nous dit-elle la vérité? Où veut-on une fois de plus nous tromper sur les réelles raisons, comme si souvent lors des interventions bellicistes des deux dernières décennies?
  • Quels sont les véritables buts et intérêts politiques dans la guerre en Syrie? Depuis plusieurs années déjà, nous sommes confrontés à de nombreuses analyses, présentant les intérêts et conflits géopolitiques et énergétiques en relation avec la Syrie et tout le Proche-Orient. Même dans le Armed Force Journal des Forces armées américaines, on a pu lire le 21 mars 2014 une analyse du major des forces armées Rob Taylor intitulée «Pipeline politics in Syria. You can’t under­stand the conflict without talking about natural gas» et dans laquelle il présente de nombreux faits correspondants. Le Major Taylor est instructeur aux Etats-Unis, au Command and General Staff College, FT. Leavenworth.
  • En Allemagne, il y a également de nombreuses personnes qui sont très critiques concernant le sens et le but de l’intervention de la Bundeswehr. Personne ne dénie la nécessité d’entreprendre quelque chose contre l’EI et ses activités meurtrières. Mais il est difficile de comprendre la stratégie poursuivie par le gouvernement allemand. L’ancien lieutenant-colonel de la Bundeswehr Jürgen Rose est depuis longtemps très critique face aux interventions allemandes à l’étranger. Dans une interview accordée au journal «Main-Echo» du 2 décembre 2015, il n’exclue pas catégoriquement l’intervention de l’armée pour combattre l’EI, mais au vu des attaques du 13 novembre, il déclare: «Premièrement, il faut tenir compte du fait que ces attentats ont été commis par des ressortissants français et belges. Et sur le fond, je déclare qu’il s’agit là d’un acte de criminalité politique organisée et cela n’est pas l’affaire de l’armée mais de la justice, de la police et éventuellement des services de renseignements. Dans le passé, c’est leur intervention qui a rapporté le plus de succès. Les opérations militaires par contre ont augmenté massivement les dangers terroristes. L’auteur et politicien CDU Jürgen Todenhöfer parle dans ce contexte d’un ‹programme d’élevage de terroristes›.»
    Le magazine stern titre le 1er décembre 2015: «Raisons pour lesquelles la guerre pour la paix ne fonctionne pas». Et d’expliquer: «14 ans après le début de l’intervention en Afghanistan l’histoire semble se reproduire. Est-ce que personne n’a tiré des leçons de ces erreurs?» Spiegel-Online intitule son article du 2 décembre 2015: «Coalition anti-EI: ‹Il n’y a pas de stratégie de sortie›.» Dans l’article on lit: «On ne peut espérer une coopération entre les forces syriennes ennemies et il est exclu que des troupes occidentales soient envoyées sur le terrain». Donc, une victoire militaire sur l’EI est une perspective lointaine. Pourquoi l’Occident a-t-il au juste commencé ses attaques aériennes, pourquoi l’Allemagne veut-elle y participer, et quand cette intervention sera-t-elle un succès et pourra-t-elle être terminée? Les esprits critiques pensent que les responsables n’ont tout simplement pas de réponses à ces questions. Un initié de l’OTAN déclare: ‹Les attaques aériennes ne sont que du pure activisme. […] Il n’existe pas de stratégie de sortie, il n’existe pas même une stratégie raisonnable d’entrée. A vrai dire, il n’y a aucune stratégie.›»
    Alors, on aurait réellement à faire à des hasardeurs du côté occidental, qui créeront, sans perspective de succès dans la lutte contre le terrorisme de l’EI seulement une chose: destructions, victimes humaines et davantage de terrorisme dans nos pays.
    Où alors on ne joue pas franc jeu? Tout comme on ne parle pas ouvertement des réels intérêts et buts?
  • Pourquoi ignore-t-on une fois de plus la voix du mouvement de paix allemand?

Mais c’est un signe d’espoir que le mouvement de paix se soit regroupé en une «Alliance d’action: Pas d’intervention de la Bundeswehr en Syrie» et qu’il se soit réuni le 3 décembre 2015 à Berlin près du «Brandenburger Tor» avec la devise «Non à l’armée allemande en Syrie! Oui à une solution politique!».    •

Non à l’intervention de la Bundeswehr en Syrie!

Les expériences faites en Afghanistan, en Irak, en Libye et précédemment en Iran, auraient dû en fait déclenché un processus d’apprentissage. Au contraire, il n’existe jusqu’à nos jours ni une analyse réaliste des causes de conflits et de l’échec de la politique d’ingérence et d’intervention, ni de la situation sociale et politique dans ces pays après la fin des régimes autoritaires. On ne cherche pas à connaître les causes et les sources du soutien de l’EI, elles ne sont pas analysées et aucune conséquence n’en ait tirée.
L’intervention de la Bundeswehr prévue par le gouvernement fédéral au Proche-Orient, s’étendant largement au-delà des frontières de la Syrie, est une décision politique erronée. Elle ne pourra que difficilement être corrigée, étant donné qu’on y découvre ni but militaire ni but politique, supprimant ainsi toute limite temporelle ou spatiale. En refusant cette intervention, j’ose exprimer l’espoir que le Bundestag allemand décide d’un changement de cap clair et net.

Source: Extrait d’une prise de position du député au Bundestag Klaus Parthel (SPD) du 3/12/15 concernant l’intervention de la Bundeswehr en Syrie
(http://klaus-barthel.de/meldungen/nein-zum-syrien-einsatz-der-bundeswehr)