Quelle chance nous avons d’avoir la «Conférence inter­can­tonale des directeurs de l’instruction publique de Suisse alémanique»!

par Michael Schewski, auteur de satires réelles

L’autre jour, j’ai lu dans divers quotidiens que la Conférence intercantonale des direteurs de l’instruction publique de Suisse alémanique recommande d’abolir, simultanément à l’introduction du Plan d’études 21, dans toutes les écoles primaires l’écriture traditionnelle cursive [appelée «Schnüerlischrift» en Suisse alémanique] pour la remplacer par l’enseignement d’une nouvelle écriture de base. Curieux, j’ai aussitôt consulté le site Internet de la Conférence intercantonale des direteurs de l’instruction publique de Suisse alémanique. Je suis tombé sur la «Directive concernant l’emploi de l’écriture de base suisse alémanique» énumérant méticuleusement tout ce qui est à respecter jusqu’aux droits d’usage. Sachons notamment que la marque «écriture de base suisse-alémanique» est doublement protégée, c’est-à-dire le nom et les caractères.
Jusqu’à présent, les élèves ont appris l’écriture en deux étapes, d’abord l’écriture à caractères dissociés, puis l’écriture cursive avec certains nouveaux caractères. De là se développait jusqu’à présent l’écriture manuscrite personnelle.
Pour épargner aux élèves ce détour, ils n’auront, à l’avenir, plus qu’une seule police de caractères à apprendre, l’écriture de base suisse alémanique, et cela d’abord à caractères disjoints, les liaisons des caractères venant plus tard, de manière «individuelle».
Les nouvelles formes des caractères, permettent soi-disant d’éviter les processus moteurs non naturels avec de nombreux changements de directions. Elles seraient adaptées aux besoins des débutantes et débutants en écriture. Puis, on nous explique soigneusement que les polices de caractères de l’écriture de base suisse ne comprennent que des caractères disjoints. Il n’existe pas de modèles pour des caractères partiellement liés.
On nous précise que la conception de l’écriture de base se distingue précisément par le fait que les élèves, après avoir appris les caractères disjoints, apprendront chacun à sa manière à les relier entre eux. Une version numérique de l’écriture partiellement reliée serait en contradiction avec la conception primaire de l’écriture de base. On nous précise également qu’il n’est pas recommandable de présenter aux enfants des modèles de caractères disjoints en italique (en marquant éventuellement l’endroit de la sortie recommandée pour chaque caractère), car l’écriture en italique se crée en plaçant la feuille en position oblique. Un modèle d’écriture en italique amènerait les enfants à plier leur poignet, ce qui n’est acceptable ni du point de vue ergonomique ni pour le développement d’une écriture courante. – Alors là, que peut-on répondre face à tant d’érudition …!
Un peu plus tard, j’ai appris en lisant le récit d’une enseignante se vantant dans les colonnes d’un quotidien d’avoir introduit l’écriture de base l’été dernier déjà – donc deux ans avant qu’elle devienne obligatoire dans son canton – disant que l’écriture de base représentait une simplification face à l’écriture cursive («Schnüerli­schrift») parce qu’elle rendait possible de se concentrer plus efficacement sur l’essentiel d’un texte. Les enfants avaient donc plus de temps pour se concentrer sur le contenu d’un texte puisqu’ils devaient moins se concentrer sur l’écriture correcte des caractères.
C’était a ce moment qu’apparurent devant mon regard intérieur les images de tous ces poignets tordus de nos ancêtres qui – parce qu’ils n’avaient pas encore de Conférence intercantonale des direteurs de l’instruction publique de Suisse alémanique – durent remplir, sans se douter de rien, des livres entiers avec des caractères en italique et reliés entre eux. Et je commençai à m’imaginer tout ce que les poètes, écrivains et penseurs d’antan auraient été capables de créer s’ils n’avaient pas constamment dû prendre garde à écrire correctement les caractères. …
Mais, un peu plus tard, une vague idée commença à me tarauder. Cette affaire n’avait peut-être pas été pensée jusqu’au bout: d’une part, il manquait sur le site Internet de la Conférence intercantonale des direteurs de l’instruction publique de Suisse alémanique toute indication de comportement face à des élèves pratiquant la «Schnüerlischrift» en cachette. D’autre part, pourquoi s’embêter avec cette étape intermédiaire? Le logiciel transformant la parole en écriture, n’existe-t-il pas depuis longtemps déjà? ...     •

(Traduction Horizons et débats)