Les Etats-Unis ont un nouveau président, la Suisse a toujours les mêmes intérêts

par Pierre-Gabriel Bieri, Centre Patronal, Lausanne

Beaucoup de commentateurs, en Suisse, réagissent de manière émotionnelle à l’élection présidentielle américaine, en analysant cet événement sous un angle moral et en oubliant de se concentrer sur les intérêts concrets de la Suisse.

La politique-spectacle, produit des médias

On nous pardonnera de revenir sur le thème de l’élection présidentielle américaine, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre depuis une semaine … mais qui laisse encore un peu de place pour des propos mesurés et dépassionnés.
Un premier axe de réflexion concerne évidemment le rôle des médias. Ceux-ci sont en bonne partie responsables de l’effet de surprise soulevé par cette élection, car, dans les derniers jours qui ont précédé le scrutin, quasiment aucun d’entre eux ne semblait envisager une telle issue. Cette unanimité, probablement influencée par les préférences politiques des rédactions, a masqué une partie de la réalité. Les journalistes jurent aujourd’hui qu’on ne les y reprendra plus, qu’ils veilleront désormais à écouter toutes les couches de la société et pas seulement les «élites» (ce terme désignant essentiellement les cercles qu’ils fréquentent). On se réjouit de ce désir d’ouverture d’esprit – déjà régulièrement exprimé depuis plusieurs années. Mais l’objectivité individuelle parfaite n’est pas de ce monde, et il faut donc continuer à plaider sans relâche pour une véritable pluralité des médias, afin que des voix variées puissent se faire entendre et donner, ensemble, une image plus réaliste du monde. Internet et les réseaux sociaux y contribuent déjà en partie.
A cela s’ajoute que la politique-spectacle, qui semble avoir triomphé à cette occasion, est aussi un produit des médias. Ces mêmes médias qui regrettent la non-élection d’une candidate qu’ils jugeaient (à tort ou à raison) modérée et raisonnable, sont aussi ceux qui habituent leur public à s’enthousiasmer devant des émissions de télé-réalité et de bruyants plateaux-spectacles; ce sont eux encore qui soupirent lorsque la politique leur semble ennuyeuse, et qui revendiquent le droit de briser les tabous, de braver les interdits et de bousculer le conformisme. L’élection présidentielle américaine a ainsi été, en partie, le reflet d’une société du divertissement à laquelle les médias prétendent s’adapter, mais qu’ils contribuent aussi à façonner.

Une politique américaine moins interventionniste?

On peut ensuite se demander si les observateurs européens n’ont pas pris un peu trop au sérieux le jeu électoral américain. Durant la campagne, M. Donald Trump s’est volontiers montré vulgaire et arrogant; après le verdict des urnes, ses premières déclarations ont plutôt été celles d’un homme conscient de ses responsabilités. On le jugera donc sur ses actes. N’est-ce pas ainsi que l’on agit avec les autres politiciens, qui eux aussi, parfois, se comportent différemment avant et après les élections?
Au risque de paraître cynique, on peut affirmer qu’il n’appartient pas à des étrangers de juger la politique intérieure américaine. La politique extérieure, en revanche, intéresse légitimement le reste du monde. Les interventions internationales des Etats-Unis, au cours de ces dernières décennies, ont causé de nombreuses victimes et n’ont guère amené la paix; dans certains cas, elles ont pu contribuer à fragiliser la stabilité du continent européen. En considérant cela, faut-il vraiment craindre une Amérique davantage «repliée sur elle-même» comme celle que semble privilégier M. Trump? D’un point de vue européen, on est plutôt enclin à répondre par la négative. Attendons de voir pour juger.

Penser d’abord aux intérêts de la Suisse

Ces circonstances nous amènent enfin à réfléchir à la manière dont nous appréhendons la politique. Nous avons pris l’habitude de tout considérer sous l’angle d’une morale abstraite que nous croyons universelle, et de réagir de manière excessivement émotionnelle lorsque nous découvrons qu’une partie du monde ne suit pas cette ligne morale. Il serait peut-être temps de renouer avec une approche plus traditionnelle fondée sur nos intérêts concrets.
En l’occurrence, la Suisse a une longue tradition de relations économiques, commerciales, industrielles, mais aussi politiques et culturelles avec les Etats-Unis – en parallèle avec d’autres relations similaires avec la Russie, la Chine et d’autres grands pays. La conservation de ces bonnes relations doit être la principale préoccupation. Avec les Etats-Unis encore, la Suisse a eu ces dernières années des différends financiers et fiscaux, dont rien n’indique pour le moment qu’ils puissent s’aggraver avec la nouvelle administration américaine; il s’agira toutefois de garder un œil attentif sur ces questions. Enfin et sur un point particulier, les choix du nouveau gouvernement américain pourront aussi influencer la politique climatique de la Suisse, qui ne doit pas être menée sans concertation internationale.
Ce sont là les véritables thèmes qui s’imposent aujourd’hui et qui doivent occuper les réflexions de la politique et des médias.     •

Source: Service d’information du Centre Patronal du 15/11/16

(Traduction Horizons et débats)