«Coopération au lieu de confrontation»

La vision de la Russie sur la situation sécuritaire actuelle en Europe et de possibles solutions

Discours du Premier ministre russe Dmitri Medvedev à la Conférence sur la Sécurité de Munich le 13 février 2016

hd. Ci-dessous, nous publions en guise de document le discours du Premier ministre de la Fédération de Russie Dmitri Medvedev exposé à la Conférence sur la Sécurité de Munich en février 2016. Cette intervention d’un important dirigeant russe n’a été énoncée dans son intégralité dans aucun média de langue française. On a une fois de plus préféré publier uniquement quelques phrases sorties du contexte pour mieux présenter toute la politique russe sous un jour très peu favorable. Ainsi, ces médias ont malheureusement apporté la preuve de ce qui est très soigneusement formulé dans ce discours, à savoir que le monde est entré dans une nouvelle guerre froide pouvant également aboutir dans une catastrophe. Il est d’autant plus important de prendre en compte le réel contenu de ce texte. Nous devrions sérieusement réfléchir à l’analyse politique contenue dans ce discours et aux propositions qui y sont émises, à nous Occidentaux, au lieu de se limiter à les dénigrer.

Mesdames, Messieurs, M. Valls, mon cher collègue, cher M. Ischinger,

Mon intervention sera de nature générale mais j’espère qu’elle sera utile.La première guerre froide s’est terminée il y a 25 ans. En termes historiques ceci n’est pas très long mais au niveau individuel ou même générationnel, c’est un laps de temps considérable. Et c’est certainement suffisant pour permettre l’évaluation de nos victoires et de nos pertes communes, pour fixer de nouveaux objectifs et, bien sûr, pour éviter la répétition des erreurs passées.
La Conférence de Sécurité de Munich a la réputation d’être un lieu de discussion ouverte et passionnée. J’y participe pour la première fois. Aujourd’hui, je voudrais vous parler de l’évaluation de la situation de la sécurité européenne actuelle du point de vue de la Russie, et de la possibilité de trouver des solutions à nos problèmes communs, lesquels se sont vus aggravés par la détérioration de relations entre la Russie et l’Ouest.
Avant de venir à cette conférence, j’ai rencontré le président Poutine. Nous avons parlé de son discours à la Conférence de Munich en 2007. Il avait alors déclaré que, loin de faciliter les relations internationales, les stéréotypes idéologiques, les actions unilatérales ou le système «deux-poids-deux-mesures» ne font qu’activer les tensions en réduisant les possibilités d’adoption de décisions politiques significatives.
S’agit-il d’une surestimation de notre part? Nos évaluations de la situation ont-elles été trop pessimistes? Je dois malheureusement dire que la situation est actuellement encore pire que ce que nous craignions. Depuis 2007, l’évolution a pris un tour beaucoup plus dramatique. Le concept d’une Grande Europe ne s’est pas matérialisé, la croissance économique est demeurée très faible. Les conflits au Moyen-Orient et au Maghreb n’ont fait que s’étendre. La crise des migrants est en train de pousser l’Europe vers le chaos. Les relations entre l’Europe et la Russie se sont tendues. Une guerre civile fait rage en Ukraine.
Dans ce contexte, nous devons, plus que jamais auparavant, amorcer un dialogue au sujet de l’architecture future de la sécurité euro-atlantique, de la stabilité mondiale et des menaces régionales. Je considère qu’il est inacceptable que ce dialogue ait pratiquement cessé dans de nombreux domaines. Il est largement évident que nous avons là un problème de communication, à la fois en Europe de l’Ouest et en Russie. Les mécanismes qui nous avaient permis de régler rapidement des questions d’intérêt commun ont été stoppés. En outre, nous ne maîtrisons plus la culture de la limitation conjointe des armements, qui était depuis longtemps à la base du renforcement de notre mutuelle confiance. Certaines initiatives de partenariat, dont la mise en œuvre avait mobilisé beaucoup de temps et d’efforts, en arrivent les unes après les autres au point mort. La proposition de traité sur la sécurité européenne a été suspendue. Le projet de comité Russie–Union européenne pour la politique étrangère et la sécurité, dont j’avais discuté avec la Chancelière allemande Angela Merkel à Meseberg, ne s’est pas matérialisé. Nous pensons que la politique de l’OTAN envers la Russie demeure inamicale et en général, inflexible.
Pour parler franchement, il semble que nous nous dirigions à toute vitesse vers une nouvelle époque de guerre froide. La Russie est quasiment présentée comme la plus grande menace pour l’OTAN ou pour l’Europe, l’Amérique et les autres pays (et M. Stoltenberg vient tout juste de le démontrer). On peut voir des films effrayants montrant les Russes déclenchant une nouvelle guerre nucléaire. Parfois, je me sens un peu perdu: sommes-nous en 2016 ou en 1962?
Cependant les véritables menaces pour ce petit monde sont d’une nature totalement différente, comme j’espère que vous voudrez bien l’admettre. Le terme «Sécurité européenne» est beaucoup plus large qu’autrefois. Il y a quarante ans, il désignait avant tout les relations militaires et politiques en Europe. Depuis, cependant, d’autres problèmes ont pris de l’importance, comme le développement économique durable, les inégalités et la pauvreté, des migrations sans précédent, de nouvelles formes de terrorisme et des conflits, y compris en Europe. Je fais référence à l’Ukraine, à l’instabilité dans les Balkans, et à la Moldavie, actuellement au bord de l’effondrement national.
Les menaces transfrontalières et les difficultés dont nous avons pu un temps penser les avoir surmontées s’imposent dorénavant avec une nouvelle acuité. Les nouvelles menaces, principalement le terrorisme et l’extrémisme, ont perdu leur apparence abstraite pour la majorité des gens. Comme M. Valls vient tout juste de le mentionner, ils sont devenus une menace quotidienne. Chaque jour, nous devons nous attendre à ce qu’un avion explose en vol, ou que des gens soient abattus à la terrasse d’un café. Ce qui faisait partie du quotidien au Moyen-Orient s’est étendu au monde entier.
Nous voyons bien que les défis économiques, sociaux et militaires à présent s’interconnectent de façon complémentaire. Mais nous continuons d’agir au hasard, et dans de nombreux cas, exclusivement selon notre seul intérêt national, ou en désignant un bouc émissaire de façon arbitraire.
Je vais donc vous proposer cinq thèses relatives à la sécurité.

1) L’économie

Nous abordons à présent un changement de paradigme dans les relations économiques internationales. Les schémas traditionnels ne marchent plus. L’opportunisme politique prend le pas sur la simple et claire raison économique. Le code de conduite est spécialement révisé pour s’adapter à un problème ou une tâche spécifique, ou est purement et simplement ignoré. Je voudrais simplement faire remarquer que le Fonds monétaire international (FMI) a réajusté ses règles fondamentales concernant les prêts aux pays dont la dette souveraine était arrivée à échéance justement lorsque s’est présenté le cas de la dette souveraine de l’Ukraine envers la Russie.
Les négociations au sujet de la création de méga-blocs économiques pourraient déboucher sur l’érosion du système de régulation de l’économie mondiale. La globalisation, qui était l’objectif recherché, nous a, d’une certain façon, joué un mauvais tour. J’ai personnellement évoqué cette question avec mes collègues aux réunions du G8 et tout le monde en ressentait le besoin. Mais les temps changent rapidement. Une seule modification économique mineure, dans un seul pays, peut avoir d’immédiates répercussions sur les marchés et les pays, et les mécanismes de régulation mondiaux ne peuvent effectivement contrebalancer les intérêts nationaux. Le marché énergétique demeure extrêmement instable. Sa volatilité touche à la fois les importateurs et les exportateurs.
Nous trouvons regrettable que la pratique des pressions économiques unilatérales exercées sous forme de sanctions soit en train de s’accélérer. Il y a des décisions qui sont prises arbitrairement, parfois en violation des lois internationales, ce qui sape les bases opérationnelles des organisations économiques internationales, y compris celles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Nous avons toujours dit et j’ai moi-même toujours dit, que les sanctions ne touchent pas seulement ceux auxquels elles sont imposées mais aussi ceux qui désirent les utiliser en tant qu’instrument de pression. Nombreux sont les projets conjoints suspendus à cause de ces sanctions! Je viens justement de rencontrer des hommes d’affaires allemands et nous avons discuté de ce problème. En avons-nous véritablement calculé le coût, non seulement direct mais aussi indirect, pour le commerce européen et russe? Nos différends sont-ils vraiment si profonds, ou en valent-ils la peine? Vous tous ici présents – est-ce vraiment cela que vous voulez?
Cette voie ne nous mènera nulle part. Croyez-moi, tout le monde en pâtira. Il est d’une importance vitale que nous unissions nos forces pour consolider un nouveau système mondial capable de combiner les principes d’efficacité, d’équité, d’ouverture des marchés et de protection sociale.

2) La crise du modèle de développement économique mondial crée les conditions pour toutes sortes de conflits, y compris les conflits régionaux.

Les politiciens européens ont pensé que la création d’une soit-disant «ceinture de pays amis» sur les frontières extérieures de l’Europe serait une garantie fiable de sécurité. Mais quels sont les résultats de cette politique? Ce que vous avez obtenu n’est pas une ceinture de pays amis, mais une zone d’exclusion avec des conflits locaux et des problèmes économiques à la fois sur les frontières de l’est (Ukraine et Moldavie) et du sud (Moyen-Orient et Maghreb, Libye et Syrie).
En fin de compte, ces régions du monde sont devenues pour nous tous une prise de tête récurrente. Le Format Normandie [réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Allemagne, de la France, de la Russie et de l’Ukraine] nous a aidés à lancer les négociations sur l’Ukraine. Nous pensons qu’il n’existe pas de meilleur instrument pour un règlement pacifique que les Accords de Minsk.
Nous nous félicitons de la position équilibrée et constructive adoptée par la France au sujet de l’Ukraine et de tous les autres problèmes internationaux parmi les plus aigus. Je suis pleinement d’accord avec M. Valls en ce que le dialogue franco-russe n’a jamais cessé et qu’il a produit des résultats concrets.
Il est vrai que toutes les parties doivent se conformer aux Accords de Minsk. Mais leur mise en œuvre dépend principalement de Kiev et des Ukrainiens. Pourquoi eux? Il ne s’agit pas de notre part d’une tentative d’esquiver nos responsabilités, mais au contraire, c’est à eux d’agir.
En dépit des progrès accomplis dans de nombreux domaines (retrait des armes lourdes, mission de l’OSCE et bien d’autres points), la situation reste très instable.
Quelle est la plus grave préoccupation de la Russie?
Premièrement et c’est le point le plus important, un cessez-le-feu général n’est toujours pas en vigueur dans le sud-est de l’Ukraine. Des fusillades sont régulièrement signalées sur la ligne de contact, ce qui ne devrait pas avoir lieu. Et nous devrions à cet égard envoyer un signal clair à toutes les parties concernées.
Deuxièmement, les amendements à la Constitution ukrainienne n’ont, à ce jour, toujours pas été approuvés, alors que cela aurait dû être effectif fin 2015. Et la loi sur le statut spécial du Donbass n’a toujours pas été mise en œuvre.
Au lieu de procéder avec les régions à la coordination de paramètres spécifiques de décentralisation, et il s’agit là d’une question cruciale, l’Ukraine a adopté des soi-disant «dispositions transitoires» alors même que les exigences citées plus haut avaient été écrites noir sur blanc dans les Accords de Minsk.
Troisièmement, Kiev continue d’insister pour que les élections locales soient basées sur la nouvelle législation ukrainienne. De plus, Kiev n’a toujours pas mis en œuvre son engagement à une large amnistie qui devrait inclure tous les participants des évènements en Ukraine en 2014–2015. Faute d’être amnistiées, ces personnes ne pourront pas participer aux élections, ce qui rendrait contestables l’ensemble des résultats de ces élections. L’OSCE ne saurait souscrire à cela.
Comme je l’ai dit, les Accords de Minsk doivent être mis en œuvre dans leur intégralité, ce qui est la position de la Russie concernant cette question. En même temps, nous sommes des gens raisonnables, ouverts à la discussion sur de nombreux points, y compris sur un compromis et, par exemple, nous acceptons le projet de M. Steinmeier au sujet de l’application temporaire de la loi sur le statut spécial dès le début de la campagne électorale. Après que le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme (BIDDH) de l’OSCE ait reconnu les résultats des élections, la loi doit être appliquée de façon permanente. Il n’y a eu cependant aucun progrès dans ce domaine, malgré le compromis suggéré.
Bien sûr, la situation humanitaire est extrêmement alarmante. L’économie du sud-est de l’Ukraine se détériore, cette partie de l’Ukraine fait l’objet d’un blocus et le projet de la Chancelière allemande concernant la restauration du système bancaire régional a été rejetée. Des dizaines de milliers de personnes vivent au bord de la catastrophe humanitaire.
Bizarrement, la Russie semble plus concernée par ce problème que l’Ukraine. Pourquoi est-ce ainsi? Nous avons envoyé et nous continuerons à envoyer des convois humanitaires vers le sud-est de l’Ukraine.
Je dois dire que la Russie a montré et continuera à montrer une souplesse raisonnable dans la mise en œuvre des Accords de Minsk quand cela n’en contredit pas l’essence-même. Mais nous ne pouvons agir sur ce qui n’est pas de notre compétence. Cela signifie que nous ne pouvons procéder à l’exécution des obligations politiques et légales qui incombent au gouvernement de Kiev. Ceci est du ressort de l’autorité directe du président, du gouvernement et du Parlement ukrainiens. Malheureusement, il semble que ceux-ci n’aient ni la volonté, ni l’envie de le faire. Je pense que ceci est devenu une évidence aux yeux de tous.
En ce qui concerne la Syrie, nous avons travaillé et continuons de travailler à la mise en œuvre de projets communs pour la paix. C’est une voie difficile, mais il n’y a pas d’alternative au dialogue interethnique et interreligieux. Nous devons préserver la Syrie en tant que fédération nationale et empêcher sa dissolution pour des raisons multiconfessionnelles. Le monde ne survivra pas à une autre Libye, un autre Afghanistan, un autre Yémen. Les conséquences de ce scénario seraient catastrophiques pour le Moyen-Orient. Le travail du Groupe international de soutien à la Syrie (International Syria Support Group) nous donne un certain espoir. Ils se sont réunis avant-hier pour coordonner une liste de mesures pratiques visant à la mise en œuvre de la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations Unies, incluant la livraison d’aide humanitaire aux civils et précisant les conditions d’un cessez-le-feu, sauf bien entendu pour les groupes terroristes. La mise en application de ces mesures doit être dirigée par la Russie et les Etats-Unis. Je souhaiterais souligner le rôle-clé du travail des militaires russes et américains dans ce domaine. Je parle de travail régulier, sans la nécessité de chercher des contacts impromptus, un travail courant, un travail quotidien.
Bien sûr, il ne devrait pas y avoir de conditions préliminaires pour démarrer les discussions au sujet de l’accord entre le gouvernement syrien et l’opposition et il n’est pas besoin de menacer qui que ce soit par une opération militaire terrestre.

3) Nous croyons sincèrement que si nous ne réussissons pas à normaliser la situation en Syrie et dans les autres zones de conflit, le terrorisme deviendra une nouvelle forme de guerre qui se répandra dans le monde entier.

Ce ne sera pas seulement une nouvelle forme de guerre, mais une méthode de règlement des conflits ethniques ou religieux et une forme de gouvernance quasi étatique. Imaginez un ensemble de pays gouvernés par des terroristes, par le terrorisme. Est-ce cela, le XXIe siècle?
Il est de notoriété publique que le terrorisme n’est pas un problème limité à un seul pays. Il y a déjà vingt ans que la Russie a tiré la sonnette d’alarme. Nous avons essayé de convaincre nos partenaires de ce que les causes profondes n’en étaient pas uniquement basées sur des différences ethniques ou religieuses. Prenons l’exemple de l’Etat islamique, dont l’idéologie n’est pas fondée sur les valeurs islamiques mais sur un désir sanguinaire de mort et de destruction. Le terrorisme est un problème de civilisation. Ce sera eux ou nous, et il est temps pour tout le monde de le réaliser. Il n’y a pas de nuances ou de demi-teintes, pas de justifications pour les actions terroristes, pas de répartition entre terroristes – les nôtres et les leurs – entre modérés et extrémistes.
La destruction de l’avion russe au-dessus du Sinaï, les attaques terroristes à Paris et Londres, en Israël, au Liban, au Pakistan, en Irak, au Mali, au Yémen et dans d’autres pays, les effroyables exécutions d’otages, les milliers de victimes et les autres menaces sans fin sont la preuve que le terrorisme international se joue des frontières. Les terroristes et les extrémistes essaient d’étendre leur influence, non seulement à travers le Moyen-Orient et le Maghreb, mais aussi sur toute l’Asie centrale. Malheureusement, ils ont jusqu’ici réussi, surtout parce que nous avons été incapables de mettre de côté nos différends et d’unir réellement nos forces contre eux. Même la coopération au niveau des services de sécurité a été restreinte. Et c’est ridicule: comme si nous ne voulions pas travailler avec vous! Daesh devrait être reconnaissant envers mes collègues, les dirigeants des pays occidentaux, qui ont suspendu cette coopération.
Avant de venir à cette conférence, j’ai lu de nombreux documents, y compris ceux rédigés par les experts occidentaux. Même ceux qui n’ont pas une opinion positive de la Russie admettent que, malgré nos différends, la «formule anti-terroristes» ne serait pas efficace sans la participation de la Russie. D’un autre côté, ils présentent parfois cette conclusion d’une façon globalement correcte mais légèrement différente, en disant qu’une Russie faible serait encore plus dangereuse qu’une Russie forte.

4) Les conflits régionaux et le terrorisme sont étroitement reliés au problème exceptionnellement important d’une migration incontrôlée.

On pourrait la décrire comme une toute nouvelle transmigration de population et le point culminant des nombreux problèmes posés par le développement mondial moderne. Elle n’a pas affecté que l’Europe, mais également la Russie. Le flot des migrants en provenance de Syrie vers la Russie n’est pas très important, mais celui des migrants en provenance d’Ukraine est devenu un problème préoccupant. Plus d’un million d’Ukrainiens sont entrés en Russie au cours des derniers 18 mois.
Les guerres et le dénuement qu’elles entrainent, l’inégalité, le niveau de vie insuffisant, la violence et le fanatisme forcent les gens à quitter leurs foyers. Les tentatives avortées d’étendre le modèle occidental de démocratie à un environnement social non-adapté ont provoqué la disparition de pays entiers et ont changé d’immenses territoires en zones hostiles. Je me souviens de la façon dont mes collègues se sont félicités à l’arrivée du soit-disant Printemps arabe. J’en ai littéralement été témoin. Mais la démocratie moderne s’est-elle enracinée dans ces pays? On dirait que oui, mais sous la forme de l’Etat islamique.
Le capital humain est en train de se déliter dans les pays abandonnés par les réfugiés. Et les perspectives de développement de ces pays ont commencé à se détériorer. L’actuelle crise migratoire a rapidement acquis les dimensions d’une catastrophe humanitaire, au moins dans certaines parties de l’Europe. Les problèmes sociaux sont également en extension, en même temps que le racisme et la xénophobie. Sans mentionner le fait que des centaines, sinon des milliers, d’extrémistes sont entrés en Europe sous couvert de réfugiés. D’autres migrants appartiennent à des cultures totalement différentes ne souhaitant que recevoir des avantages financiers sans faire quoique ce soit en contrepartie. Cela constitue un très réel danger pour l’espace économique commun. Les prochains objectifs seront l’espace culturel et l’identité européenne. Nous constatons avec regret la destruction de mécanismes inestimables, dont la Russie aurait elle aussi besoin. Je fais référence à l’actuel effondrement de la zone Schengen.
De notre côté nous souhaitons collaborer de notre mieux à la résolution de la question des migrants, y compris en contribuant aux efforts de normalisation de la situation dans les régions de conflit d’où proviennent la majorité des réfugiés, parmi lesquelles la Syrie.

5) Soyons aussi honnêtes que possible: la majeure partie de ces difficultés ne date pas d’hier. Et elles n’ont sûrement pas été inventées en Russie.

Jusqu’à présent, nous n’avons cependant pas appris à réagir à ces problèmes de façon adéquate ou même proactive. C’est pourquoi l’essentiel des ressources est utilisé pour faire face aux conséquences, le plus souvent sans même identifier la cause profonde. Ou alors, nous investissons notre énergie non pas dans la lutte contre le mal véritable, mais en ostracisant nos voisins, et ce problème vient tout juste d’être exposé ici: les pays occidentaux continuent d’utiliser activement contre la Russie cette doctrine de dénigrement. L’aberration de ce genre d’approche fait que nous en serons encore à débattre des mêmes questions dans 10 ans, voire même dans 20 ans. A condition qu’il y ait encore quelque chose à débattre, bien sûr, étant donné que les discussions ne sont pas à l’ordre du jour du Grand Califat.
Les opinions au sujet des perspectives de coopération avec la Russie diffèrent. Les opinions diffèrent également en Russie. Mais ne pourrions-nous nous unir afin de faire face aux difficultés que j’ai mentionnées plus haut? Oui, je suis sûr que nous le pouvons. Hier nous en avons entendu un parfait exemple dans le domaine de la religion. Cyrille, le patriarche de Moscou et de toute la Russie et François, le pape de l’église catholique se sont rencontrés à Cuba, après des siècles d’incommunicabilité entre les deux églises. Bien sûr, le rétablissement de la confiance est une tâche ardue. Il est difficile de dire combien de temps cela prendra. Mais il est nécessaire d’engager ce processus. Et il faut le faire sans n’y mettre aucune condition préalable. Il faut que nous nous y mettions – tous ensemble, ou alors aucun d’entre nous. Dans ce dernier cas, il n’y aura aucune coopération.
Nos avis divergent souvent à propos des évènements qui se sont déroulés ces deux dernières années. Cependant je souhaiterais faire remarquer qu’ils sont bien moins distants qu’ils ne l’étaient il y a 40 ans lorsque nous avons signé l’Acte final d’Helsinki [tentative d’amélioration des relations entre le bloc communiste et l’Occident, ndt.] et que l’Europe était littéralement divisée par le Mur. Quand les vieilles phobies prévalaient, nous étions dans l’impasse. Quand nous sommes parvenus à unir nos forces, nous avons réussi. Il y a de nombreuses preuves à l’appui de cet argument: nous avons pu nous mettre d’accord sur la réduction des armements stratégiques offensifs, ce qui a été un résultat décisif. Nous avons mis au point une solution de compromis au sujet du programme nucléaire iranien. Nous avons convaincu tous les belligérants du conflit syrien de s’assoir autour de la table de négociation à Genève. Nous avons coordonné nos actions dans la lutte contre les pirates. Et la Conférence sur les changements climatiques s’est tenue à Paris l’année dernière. Nous devrions reproduire ces résultats positifs.

Mesdames, Messieurs,

L’actuelle architecture de la sécurité européenne, édifiée sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale, nous a permis d’éviter les conflits mondiaux pendant plus de 70 ans. La raison en a été que cette architecture a été construite sur des principes qui étaient clairs pour tout le monde à cette époque, et tout d’abord sur l’indéniable valeur de la vie humaine. Nous avons payé ces valeurs au prix fort. Mais la tragédie que nous avons partagée, nous a forcés à nous élever au-dessus de nos différences politiques et idéologiques au nom de la paix. Il est vrai que le système de sécurité a ses faiblesses et que parfois il est dysfonctionnel. Mais avons-nous besoin d’une troisième tragédie mondiale, une de plus, pour comprendre que ce dont nous avons besoin est bien plus la coopération que la confrontation?
Je voudrais citer John F. Kennedy, qui utilisait des mots très simples mais parfaitement appropriés: «La politique intérieure peut nous décourager; la politique étrangère peut nous tuer». Au début des années soixante le monde était au seuil de l’apocalypse nucléaire mais les deux pouvoirs rivaux ont trouvé le courage d’admettre qu’aucune confrontation politique ne valait le sacrifice de vies humaines.
Je crois que nous sommes devenus plus sages, plus avertis et plus responsables. Et nous ne sommes pas divisés par des fantômes idéologiques et des stéréotypes. Je crois que les difficultés auxquelles nous faisons face aujourd’hui ne déboucheront pas sur un conflit mais nous encourageront plutôt à faire front ensemble dans une union juste et équitable qui permettra de maintenir la paix pour encore 70 ans, au moins.
Merci.    •

Source: www.Government.ru/en/news/21784, le 13/2/16

(Traduction Horizons et débats)