Remarques concernant le prix Nobel de la paix

Interview de Fredrik Heffermehl

Fredrik Heffermehl, juriste norvégien et auteur du livre «The Nobel Peace Prize: What Nobel really wanted» (cf. Horizons et débats no 27 du 2/6/12 et no 51 du 10/12/12), a créé avec l’aide de ses amis le comité «The Nobel Peace Prize Watch» (NPPW). L’attribution du prix Nobel de la paix de cette année à l’«International Campaign to Abolish Nuclear Weapons» (ICAN) est le fruit de dix ans de travail. L’organisation sise à Genève a obtenu ce prix renommé pour son grand engagement dans le monde entier pour le désarmement nucléaire.

Horizons et débats: Comment évaluez-vous l’attribution du prix Nobel de la paix 2017 à l’organisation ICAN?

Fredrik Heffermehl: C’est une excellente chose et un grand pas en avant effectué, illustrant la nouvelle volonté de renforcer la grande vision de paix d’Alfred Nobel: celui-ci voyait la voie vers une paix durable et la prévention de nouvelles guerres dans la libération de toutes les nations de leurs armes et de leurs guerriers. Nous y avons travaillé pendant plus de dix ans et nombreux sont ceux qui nous attribuent une influence décisive sur le choix de cette année.
La vision d’Alfred Nobel de créer la paix par le désarmement peut nous paraître un rêve inaccessible, totalement irréaliste. Et c’est le cas – tant que nous ne sommes pas capables de reconnaître que c’est une nécessité absolue et le meilleur fondement pour la prospérité et la sécurité de l’humanité. Oui, c’est actuellement irréel, dans le cadre de la pensée et du système actuels. Cependant, cela ne demande qu’un seul saut créateur dans la pensée. Ce qui est impossible lors d’une approche fragmentaire et progressive se transforme en une tâche plus facile, si l’on se décide de s’affranchir de ce système totalement hostile à la vie. Nous devons prendre en compte les bénéfices et les avantages apportés par cette nouvelle vue. C’est par là qu’il faut commencer.

Déjà en 2013, vous aviez proposé le colonel russe Stanislas Petrov, récemment décédé [cf. encadré] pour le prix Nobel de la paix.

Oui, après l’attribution du Prix de la paix de Dresde à Stanislas Petrov, j’ai appris par les organisateurs, qu’il désirait visiter la Norvège. Idéalement, il devrait venir en Norvège pour obtenir le prix Nobel de la paix. En 2013, le comité n’avait pas encore retenu ma proposition. En 2017, nous avons réussi.

Vous avez demandé que le Parlement norvégien remplisse les exigences légales requises par le droit suédois. Quelles sont les raisons de cette demande?

Alors que Nobel nous a laissé un héritage unique et dynamique avec les cinq prix Nobel de chimie, de physique, de médecine, de littérature et des «Champions of peace» [défenseur de la paix], servant à soulager la misère des citoyens dans le monde entier, son choix du comité pour l’attribution du prix Nobel de la paix fut moins heureux. [Les quatre prix Nobel mentionnés en premier sont attribués par l’Académie royale suédoise des sciences de Stockholm, tandis que le prix Nobel de la paix est attribué par le Comité Nobel norvégien d’Oslo, ndlr.] La Norvège voulait absolument jouer un rôle important dans le monde et le Parlement a volontiers accepté la possibilité de nommer les cinq membres du Comité Nobel norvégien. Cependant, ce n’est pas normal qu’un parlement national soit soumis à une fondation privée – et davantage encore si celle-ci est sise dans un pays étranger. Cette question a été clarifiée suite à des décisions prises par les autorités suédoises au cours des dernières années. Les comités ayant des responsabilités doivent également avoir le contrôle de tous les organes qui leur sont soumis. Les hommes politiques norvégiens ont du plaisir à jouer avec le prix Nobel de la paix, mais il y a là quelques difficultés fondamentales à résoudre. La Norvège espérait même obtenir une dérogation à la loi suédoise, attribuant à la Norvège la décision finale sur la légitimité des prix Nobel de la paix. Toutefois, le point de vue des autorités suédoises a prévalu – et le recours adressé au gouvernement suédois a été refusé.

Vous avez vous-même proposé cinq candidats pour les nouvelles élections au Comité du prix Nobel de la paix. Quels sont les aspects critiquables de l’ancienne manière de choisir les candidats et quels sont les critères de choix qui vous guident?

Dès le début, il y a plus de dix ans, j’ai souligné que pour nous, le point de départ devait être les raisons conçues par Nobel lui-même. Tout doit commencer par l’évaluation de son intention, et non pas de nos conjectures et de nos désirs. Le choix des lauréats et des membres du comité nommant les lauréats doit être guidé par les objectifs de Nobel. C’est un énorme travail de déterminer ce qu’avait en tête Alfred Nobel le soir du 27 novembre 1895. Malheureusement, ni le Parlement ni le Comité Nobel se sont soumis à cette tâche. Le fait d’avoir reconnu cette nécessité et d’avoir attiré en 2007 l’attention sur ce point n’a pas été très utile. Personne ne s’y est attelé et j’ai donc écrit ma première analyse en 2008. Jusqu’à présent, personne ne l’a réfutée. Cette année, m’appuyant sur cette interprétation, j’ai demandé au Parlement de choisir des membres qualifiés pour le Comité et j’ai moi-même proposé des candidats (cf. www.nobelwill.org). Ceux-ci sont issus d’organisations non gouvernementales, des personnes attachées dans le monde actuel aux idées de Nobel – à la recherche du meilleur pour l’humanité toute entière, et œuvrant au-delà de tous les domaines, les frontières nationales, les religions, les races et les systèmes politiques et économiques. J’ai espéré faciliter le choix en proposant cinq noms concrets.

Nous vous souhaitons beaucoup de succès pour la continuation de votre projet «What Nobel really wanted» et nous vous félicitions pour votre persévérance et votre optimisme.    •

(Traduction Horizons et débats)

hd. Remarque: Les représentations diplomatiques des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France ont notifié – à l’encontre des habitudes – qu’elles ne participeraient pas à la remise du prix Nobel de la paix 2017 à la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires ICAN. 122 Etats membres de l’ONU ont jusqu’à présent signé le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires – les 5 Etats disposant du droit de veto au Conseil de sécurité pas encore…

Stanislas Petrov: une reconnaissance

par Rainer Schopf

Il fut un grand philanthrope et un héros tranquille. Vraisemblablement, il nous a à tous sauvé la vie et a empêché une catastrophe atomique pour le monde entier. En pleine guerre froide, Petrov travaillait pendant la nuit du 26 novembre 1983 comme dirigeant du système d’alarme antimissile soviétique. Soudain, toutes les sirènes et tous les voyants indiquaient que les Etats-Unis avaient lancé la guerre nucléaire en envoyant des missiles nucléaires en direction de l’Union soviétique. Petrov garda la tête froide et signala cinq fausses alarmes aux commandants suprêmes. Ce fut notre chance qu’il eût, en tant qu’ingénieur, participé au développement du système d’alerte et rédigé lui-même le manuel de surveillance par satellites. Tout en gardant extérieurement son calme, sa tension intérieure fut extrême au cours des 15 minutes d’attente qui suivirent. Il avait eu l’impression «d’être conduit à son exécution», déclara-t-il plus tard dans des interviews.
L’action héroïque de Petrov se révéla justifiée. C’était véritablement une fausse alerte. Par la suite, son message fut de ne jamais confier à une machine une décision touchant à la vie ou à la mort de continents entiers. Néanmoins, Petrov a été réprimandé pour manque au respect du protocole de nuit. Son courage ne fut connu en Occident que dix ans plus tard, après la chute du mur de Berlin. De la part des Nations Unies, il obtint en 2006 à New York le prix World Citizen Award pour «ses services en faveur de l’humanité», et en 2012 le Prix des médias allemands et en 2013 le 4e Prix de la paix de Dresde (cf. Horizons et débats no 9 du 4/3/13).
Au cours des dernières années, Petrov a vécu dans un petit appartement à Fryazino, à 70 km de Moscou. Sa pension était de 1000 roubles. A Moscou, vous payez 100 roubles pour une tasse de café. Sa femme était décédée depuis longtemps. Ce n’est que récemment qu’on a appris le décès de Stanislas Petrov le 19 mai 2017 et la célébration de la cérémonie funéraire dans le cercle étroit de sa famille. Nous avons perdu une personne merveilleuse.