Despotisme des partis politiques en Grèce et ailleurs

par Ilias Iliopoulos*

La «Loi d’airain de la formation des oligarchies» fut présentée en 1911 par le politologue italo-allemand Roberto Michels, aux idées d’avant-garde dans son ouvrage «Sociologie des partis politiques». Selon les dires du grand historien et théoricien conservateur Moisei Jakovlevich Ostrogorski – ayant également nommé cette loi de «Loi de la gravitation de l’ordre social» –, il y a dans toute société constamment des oligarchies, aussi bien en démocratie que dans l’autocratie – en faisant toutefois abstraction de la démocratie directe.
Même en tenant parfaitement compte de cette conception historico-empirique, il est quasiment impossible de saisir l’état oligarchique figé de la démocratie parlementaire nominale de la Grèce moderne. Au vu des conditions-cadres historiques, géoculturelles, sociétales et des co-déterminantes de l’Etat grec en général, ainsi que du parlementarisme particulièrement déformé, il devient possible d’expliquer ce phénomène. L’Etat grec a été livré à la voracité de ses «serviteurs» nominés, devenus eux-mêmes une bande de brigands, selon la formule de Saint Augustin.
Cette république parlementaire, créée en 1974, est glorifiée – par toute une meute d’intellectuels largement subventionnée – comme étant la «meilleure», voire «la plus perfectionnée» des démocraties depuis la création du nouvel Etat grec. En réalité, elle est devenue synonyme de la pire crise financière, économique, politique et morale que ce pays ait connue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre civile.
La population a perdu toute confiance en son Etat et ses représentants. Et pourtant cette confiance fait vivre la démocratie. Les activités d’un Etat orienté vers le bien commun exigent l’activité du peuple en faveur de la population, comme l’avait proclamé le président américain Abraham Lincoln par sa formule: «Democracy is rule of the people, by the people, for the people». Mais en Grèce, le peuple n’a rien à dire et ses représentants n’agissent pas souvent en sa faveur. Les exemples sont nombreux démontrant à quel point le peuple est infantilisé et les politiciens incapables d’agir en le prenant en considération. En revanche, l’Etat est devenu l’objet d’une exploitation collective impitoyable.
En y regardant de plus près, on réalise que les véritables objectifs des partis sont le pouvoir et l’enrichissement ainsi que l’accaparement des prébendes étatiques pour leurs propres familles ou leurs cliques. Il est vrai qu’on assiste un peu partout à un «déficit de démocratie» quelque peu embarrassant dans nos démocraties «représentatives» (!) modernes. Cependant, dans la Grèce actuelle, ce terme est devenu ouvertement et sans aucune vergogne un euphémisme pour tenter de recouvrir le règne des chefs politiques, des machinations partisanes et des réseaux clientélistes, comme Ostrogorski aurait pu le formuler.
Les partis en place trouvent plaisir à conclure des accords (soit ouvertement, soit en huis-clos) entre groupes politiques, formant ainsi une espèce de «cartel politique» ou «quasi-cartel» (selon la terminologie d’Otto Kirchheimer). En réalité, les vieux partis athéniens ont mis en place depuis longtemps des cartels politiques interpartis, pour empêcher les citoyens de se défendre avec leurs bulletins électoraux dans les urnes: peu importe leurs choix, ce serait toujours un membre du cartel. Le financement politique en est un exemple patent.
Les règlements les plus scandaleux du financement des partis reposent sur des ententes ouvertes ou cachées entre le gouvernement et les partis d’opposition. Les partis et les associations se sont développés au cours des décennies comme des pieuvres aux multiples tentacules, sans qu’on se soit donné la peine d’y mettre un terme. A cela s’ajoute – notamment au cours des deux dernières décennies – les prétendues «organisations non gouvernementales» (ONG).
En République fédérale allemande, la rédaction du dictionnaire DUDEN a déclaré le terme «ras le bol de la politique» [«Politikverdrossenheit»] mot de l’année 1992. Ce ras le bol ne s’illustre pas seulement dans la diminution de la participation aux élections ou à la réduction du nombre d’adhérents aux partis traditionnels, mais également au fait que de plus en plus d’électeurs donnent leur voix à des partis dits «extrêmes». Cela ne se fait pas forcément parce que ces partis correspondent entièrement à leurs convictions, mais pour protester. On retrouve cette tendance avant tout parmi les jeunes générations.
Tout ceci peut être vérifié ces derniers temps en Grèce. Les sondages représentatifs confirment que les Grecs se sentent bernés, voire sont en colère contre leurs politiciens. Les trois quarts des citoyens sont persuadés que leurs politiciens sont incapables de «réellement résoudre les problèmes importants». Ceux-ci ne concernent pas seulement la crise économique ou le chômage, mais aussi l’invasion migratoire illégale (touchant particulièrement les «petites gens») – source d’une criminalité terrifiante, inconnue jusque là dans la société traditionnelle grecque.
Depuis de longues années, les forces politiques établies donnent l’impression d’être incapable de régler les problèmes les plus urgents. La classe politique a refusé de se préoccuper de problèmes importants pour la société, elle les a négligés, considérés comme tabous ou traités seulement partiellement. Cette impression s’est encore renforcée, à juste titre, sous l’épée de Damoclès
de la crise économique: alors qu’il y a quelques années, on parlait encore de «faiblesse dans la recherche de solutions aux problèmes», tous les esprits critiques en Grèce dénoncent aujourd’hui la défaillance de l’Etat. Le mot-clé est la banqueroute; que ce soit de facto ou de jure n’importe guère pour les «petites gens» acculés depuis six ans par un système despotique exigeant d’eux des impôts individuels totalement arbitraires, comme à l’époque ottomane, ayant de plus en plus de mal de garder la tête hors de l’eau.
Ce n’est pas un hasard si Alexis de Tocqueville, dans son œuvre «De la démocratie en Amérique», s’est posé la question de savoir «de quelle sorte de despotisme les nations démocratiques avaient à craindre»!     •

*    Ilias Iliopoulos enseigne l’histoire, la stratégie et la géopolitique à l’Académie pour dirigeants de la marine grecque à Athènes. Il a également été professeur de stratégie et de géopolitique à l’Académie grecque de la défense du pays et président de la division des analyses géostratégiques Europe-Russie-USA de l’Institut grec d’analyses de la défense. Il a fait des études d’histoire à l’Université Capodistrias d’Athènes et a complété ses études supérieures en histoire de l’Europe orientale et du Sud-Est, en histoire moderne et en sciences politiques à l’Université Ludwig-Maximilian de Munich.

Les partis politiques en Suisse

mw. En Suisse, les partis politiques sont des associations de droit privé et font partie du système de milice de la démocratie suisse. Ils ne sont pas soumis au contrôle de l’Etat et ne reçoivent aucun subside ni de la Confédération, ni des cantons. Les Chambres fédérales ont refusé d’accepter jusqu’à présent toutes les initiatives parlementaires demandant davantage de transparence dans le financement des partis. Même dans les cantons, il n’y a que quelques règles éparses pour la transparence dans les dons politiques, comme à Genève et au Tessin. Les tentatives d’imposer au moyen d’initiatives populaires des bases légales pour davantage de transparence ont échoué dans les urnes à Bâle-Campagne en 2013 et en Argovie en 2014.
L’adhésion à un parti politique est une affaire privée dans la vie politique suisse. Pour obtenir un siège au Parlement ou pour la candidature à un poste public, il n’est pas nécessaire d’appartenir à un parti. Ainsi, dans l’ensemble du pays, on trouve un nombre considérable de conseillers communaux et présidents de communes (membres de l’exécutif) sans parti – on en trouve même dans les Chambres fédérales.
Cette façon de procéder concernant les partis permet d’avoir dans les Parlements cantonaux et communaux des représentants d’un grand nombre de partis. Il y en a même n’existant que dans un canton, à l’instar de la «Lega dei Ticinesi» au Tessin ou du «Mouvement citoyen genevois» dans le canton de Genève.
Il n’existe pas de «gouvernement de coalition», mais uniquement des conseillers d’Etat de divers partis, élus par le peuple ou les conseillers fédéraux, élus par l’Assemblée fédérale et œuvrant en commun selon le principe de la collégialité. Il faut également souligner qu’en Suisse, il n’y a pas d’obligation de suivre la ligne du parti dans les votes aux parlements: il arrive assez souvent que les membres d’un même parti votent différemment, il arrive même qu’ils votent contre un projet d’un de leurs membres siégeant au gouvernement.