Contre l’usurpation du pouvoir par les «marchés»

En Italie et ailleurs

La liberté, l’Etat de droit et la démocratie sont l’affaire des citoyens

par Karl Müller

Actuellement, les difficultés rencontrées par la formation du gouvernement italien font chaque jour les gros titres. C’est aussi une raison d’engager une réflexion fondamentale surtout à la suite de l’avis émis, au sujet des facteurs d’influence en rapport avec les dernières élections, par le commissaire européen au budget de l’UE.

«Attendre tranquillement» est le titre d’un assez long article posté le 30 janvier 2017 sur Zeit online et paru quelques jours plus tôt également dans la version imprimée de l’hebdomadaire allemand. Le fond de l’article était consacré à la date-anniversaire de la nomination d’Adolf Hitler comme chancelier du Reich le 30 janvier 1933. Il est dit dans cet article: «Dans un éditorial de la ‹Deutsche Allgemeine Zeitung›, journal proche de l’industrie lourde, le rédacteur en chef Fritz Klein déclarait que la collaboration avec les national-socialistes serait probablement ‹difficile et source d’angoisse›, mais qu’il fallait risquer ‹le saut dans l’inconnu› parce que le mouvement d’Hitler était devenu le facteur politique le plus puissant d’Allemagne. Le chef du NSDAP devait à présent prouver ‹qu’il possédait une véritable stature d’homme d’Etat›.» Et dans le paragraphe suivant:
«Les marchés boursiers n’ont fait preuve d’aucune inquiétude; on attend de voir ce qui va se passer.»

1932 – Le recours à Hitler vu comme un «devoir de conscience»

Au vu de ce qu’on sait aujourd’hui, cela n’a rien d’étonnant. Dans de nombreux livres d’histoire, se trouve la lettre envoyée par «des personnalités de premier plan de l’économie et de l’agriculture» en novembre 1932 à Paul von Hindenburg, le président du Reich, – c’était à lui qu’incombait la nomination des chanceliers du Reich. Dans cette lettre, il est dit: «Ainsi, nous considérons qu’il est de notre devoir de conscience de demander respectueusement à Votre Excellence, afin d’atteindre l’objectif qui nous est à tous commun, que le remaniement du gouvernement du Reich soit entrepris par Votre Excellence de façon à remporter l’adhésion à ce même gouvernement par le plus fort soutien populaire possible […]. La transmission de la direction et des responsabilités d’un cabinet présidentiel doté des plus hautes forces matérielles et humaines au führer neutralisera par la force des choses les tares et les erreurs obérant tous les grands mouvements populaires, et entraînera dans un élan positif les millions d’individus aujourd’hui exclus.» Autrement dit: les auteurs de cette lettre exigent la nomination d’Adolf Hitler au poste de chancelier du Reich. Avant tout parce qu’il a promis – allant ainsi tout à fait dans le sens du président du Reich ainsi que de celui des auteurs de la lettre – de renverser le Parlement issu des élections et composé de députés de divers partis.
Il n’y avait pas que les dirigeants de l’économie allemande qui avaient plaidé en faveur de la nomination d’Hitler. Lui et son parti avaient également reçu un soutien massif pour leur prise de pouvoir en Allemagne. Hitler n’avait pas seulement promis de transformer la démocratie en dictature mais aussi de combattre le bolchevisme par tous les moyens.

2018 – Le commissaire européen Oettinger et les «marchés»

85 ans plus tard, le commissaire européen Günther Oettinger – lui-même Allemand et responsable du budget de l’Union européenne à la Commission – s’est prononcé en commentant la formation du gouvernement italien de la manière suivante: «Mon souci – et mon anticipation – est que les semaines à venir montrent que les marchés, les obligations d’Etat, le développement économique de l’Italie puissent être si draconiens que cela puisse lancer un avertissement aux électeurs pour qu’ils ne votent pas pour les populistes de droite ou de gauche.»
Le 30 mai, le Spiegel online commentait à son tour:
«Rien de tout cela n’est faux. Ni que les marchés pourraient réagir négativement à une politique économique et financière irresponsable, ni qu’il ne faille s’inquiéter à ce sujet ou encore espérer en un sursaut des électeurs.»
En effet, les «marchés» influencent toujours les événements politiques. Cependant, la question décisive est de savoir qui sont réellement ces «marchés», ce qui les rend «positifs» et «négatifs» et s’il s’agit réellement de «réactions» à une «politique économique et financière irresponsable».

Que veulent les «marchés»?

Le soutien des «marchés» à Adolf Hitler et à son parti, il y a 85 ans, était réellement irresponsable. 85 ans plus tard, donc actuellement, les «marchés» ont-ils si radicalement changé? Sont-ils devenus les amis et défenseurs de la liberté, de l’Etat de droit et de la démocratie? Ou bien s’agit-il d’autre chose? Par exemple, de véritables intérêts matériels et politiques? Et aujourd’hui, comment ces intérêts s’ajustent-ils à la dignité de l’homme et à la liberté, à l’Etat de droit et à la démocratie? Il y a 85 ans, ces intérêts n’y correspondaient pas. Cela est-il vraiment si différent aujourd’hui?
En règle générale, les Constitutions nationales des Etats européens ne se prononcent pas sur les questions du système économique et de l’ordre financier. Mais leurs garanties sur la propriété privée ne sont pas sans conditions. «La propriété engage. Dans le même temps, son usage doit servir au bien de la communauté.» C’est ce qu’énonce, par exemple, le deuxième alinéa de l’article 14 de la Loi fondamentale allemande.

Globalisation et valeur actionnariale

A l’intérieur d’un monde globalisé avec ses soi-disantes «libertés fondamentales» (selon l’euphémisme de sa désignation dans le Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne [TFUE]), donc avant tout la liberté de mouvements des capitaux, cet engagement envers l’intérêt commun a été vidé de sa substance. Willy Wimmer, ex-politicien allemand membre de la CDU le souligne. Dans son livre le plus récent, intitulé «Deutschland im Umbruch. Vom Diskurs zum Konkurs – eine Republik wird abgewickelt» [L’Allemagne en pleine mutation. Du discours à la faillite – liquidation d’une république], le chapitre «La valeur actionnariale survole l’Atlantique» est tout à fait digne de lecture, notamment les passages suivant l’intertitre «Etat allégé, butin juteux».
Le droit des citoyens d’un Etat de pouvoir décider eux-mêmes d’un commun accord de leurs conditions de vie fait également partie de la dignité humaine, de la liberté, de l’Etat de droit et de la démocratie. La question du système économique et de l’ordre financier en fait évidemment partie. Des spécialistes d’éthique économique renommés, tel le Suisse Peter Ulrich en ont détaillé l’argumentaire.1

La libre circulation des capitaux ne concorde pas avec la dignité humaine

Il n’est pas acceptable que certains «marchés» déterminent qui est élu dans un pays donné. La libre circulation des capitaux et la valeur actionnariale sont des attaques contre la dignité humaine, la liberté, l’Etat de droit et la démocratie. Si la bourse peut décider, en une fraction de seconde de la destination d’un flux de plusieurs milliards, sur qui et dans quel pays du monde ces milliards sont prélevés et à qui ils sont attribués – si l’argent règne sur le monde – c’est la fin du respect de la dignité humaine, la fin de la liberté, de l’Etat de droit et de la démocratie.
Actuellement, les citoyens italiens font l’expérience de massives chutes des cours, initiées par les bourses voulant dicter la politique. Parler dans ce contexte de «réactions», c’est utiliser le mot inexact. Il s’agit là d’agissement, bien avant que la première décision parlementaire soit prise.

Il y a trois ans la Grèce … et aujourd’hui l’Italie?

Il y a trois ans, les Grecs ont été contraints de se soumettre – bien que le vote des citoyens ait été différent. Aujourd’hui, les «marchés» exigent la même chose de l’Italie, de concert avec l’UE; il y a trois ans, les acteurs politiques des «marchés» agissaient sous couvert de politiciens de l’UE et de l’euro. Le diktat des euro-groupes, qui a annulé la démocratie grecque, il y a trois ans, est encore aujourd’hui un document de la honte. Jusqu’où ira-t-on avec l’Italie?
Que les «marchés» ne respectent pas la dignité humaine, que la liberté, l’Etat de droit et la démocratie soient abolis, ce n’est cependant pas tout. Il y a 85 ans, les «marchés» avaient aussi conjuré la Seconde Guerre mondiale. Qu’en est-il aujourd’hui?

Les questions d’ordre économique et financier sont l’affaire des citoyens

Les «marchés» sont une question vitale pour les Etats et leurs citoyens. L’histoire et l’actualité nous l’enseignent. Cela doit-il rester ainsi à l’avenir? Peter Ulrich a proposé de laisser la décision sur les questions du système économique et de l’ordre financier d’un Etat à ses citoyens. La souveraineté des Etats dans ce domaine en fait partie. Un montage comme l’UME (Union économique et monétaire européenne) viole cette souveraineté. L’euro est l’ennemi de la liberté, de l’Etat de droit et de la démocratie.
Le pouvoir des «marchés» reste énorme. Nombreux sont ceux qui depuis des années restent quotidiennement figés devant les cours de la bourse. On impose cette perspective aux gens. Pour produire artificiellement des sentiments d’impuissance?
Il en va tout autrement dans une économie de marché sociale. Là, on observe de réelles entreprises. Le citoyen lambda souhaite la sécurité de l’emploi pour tous ceux qui veulent et peuvent travailler, de bons produits et des services fiables, ceux dont les gens ont besoin, une concurrence constructive, des entrepreneurs à succès, personnellement engagés, tournés vers l’intérêt commun et liés à leur pays – par exemple, dans des PME familiales, mais aussi dans des coopératives, encore plus tournées vers la responsabilité personnelle.
L’objectif des «marchés» et de leurs acteurs politiques est d’éliminer la souveraineté des citoyens et d’affaiblir l’Etat(-nation) subsidiairement construit sur des bases historiques. Les moyens utilisés sont variés. Nous les voyons actuellement à l’œuvre dans tous les domaines. Seuls des citoyens souverains et conscients de leur dignité sont naturellement enclins à la liberté, à l’Etat de droit et à la démocratie. Ils peuvent également être un rempart contre l’usurpation du pouvoir par les «marchés».    •

1    cf. Ulrich, Peter. Integrative Wirtschaftsethik. Grundlagen einer lebensdienlichen Ökonomie, 4. Auflage, Berne 2008; Ulrich, Peter. Zivilisierte Marktwirtschaft. Eine wirtschaftsethische Orientierung, Bern 2010

«Les marchés financers ont clairement démontré, au cours des deux dernières semaines, qu'ils se méfient fortement d'un tel gouvernement populiste.» «Neue Zürcher Zeitung» du 2/6/18