«‹Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix.› C’est ainsi que l’UNESCO, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, définit sa tâche dans le premier article de son Acte constitutif, mis au point peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est ainsi également que doit être compris, aujourd’hui encore, le rôle de la culture dans le contexte des tensions et des conflits mondiaux. En effet, à notre époque d’interconnexion globale et de dépendances mutuelles, les questions de culture et d’identité culturelle sont fondamentales pour la paix.»

Diplomatie culturelle dans un monde de conflits

par Hans Köchler*

«Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix.» C’est ainsi que l’UNESCO, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, définit sa tâche dans le premier article de son Acte constitutif, mis au point peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est ainsi également que doit être compris, aujourd’hui encore, le rôle de la culture dans le contexte des tensions et des conflits mondiaux. En effet, à notre époque d’interconnexion globale et de dépendances mutuelles, les questions de culture et d’identité culturelle sont fondamentales pour la paix – quelle que soit notre opinion et le fait que nous approuvions ou non le diagnostic à ce sujet posé en son temps par Samuel Huntington.1 Afin de comprendre l’importance de la diplomatie «culturelle» et d’en estimer correctement sa valeur, souvenons-nous brièvement de ce qu’est la nature de la culture dans le contexte politique et en particulier de celui des relations internationales.2

La culture peut résister au pouvoir politique

En tant que référentiel universel d’accomplissement personnel d’une communauté dans son environnement naturel (notion issue de la phénoménologie d’Edmund Husserl),3 la culture au travers de l’histoire a fait ses preuves de par sa force de résistance à l’égard du pouvoir politique, même quand celui-ci prend la forme du pouvoir militaire. La Welt­anschauung, la vision du monde de la Grèce antique – dans la philosophie, la science et l’art – a façonné l’identité culturelle du puissant Empire romain ayant conquis les cités grecques. La culture arabo-islamique – ceci juste pour en donner un autre exemple – a pu survivre sous la domination de l’Empire moghol, où tous les nouveaux Etats qui en étaient issus ont accepté la religion locale dominante (une particularité soulignée par Amy Chua dans son analyse exhaustive sur l’importance revêtue par les inclusions culturelles et la tolérance dans l’édification des empires).4 La culture prenant ses racines dans les traditions religieuses, se montre particulièrement résistante à l’égard du pouvoir politique, cela a pu être remarqué entre autres dans le destin du marxisme-léninisme dans l’ancien empire soviétique (y compris dans l’Afghanistan occupé), dans celui du modernisme inspiré de l’exemple occidental sous le Schah d’Iran ou de la version dogmatique de la sécularisation dans la République turque.

La culture possède une force créatrice

Dans l’histoire universelle, la culture a toujours prouvé sa force créatrice face à la politique. A l’inverse, l’influence exercée a souvent été beaucoup moins couronnée de succès et certainement moins efficace. Le même sentiment prévaut si l’on considère l’histoire du colonialisme. Là où les conquérants n’avaient pas totalement éliminé la population locale ou l’avaient fortement marginalisée, la culture des envahisseurs se superposait souvent aux traditions indigènes qui de leur côté redéfinissaient la culture dominante et la reformataient. Ceci apparait également dans la pratique de la foi chrétienne parmi les traditions africaines ou sud-américaines. Le rapport entre Culture et Empire5 est certainement plus complexe que l’apologie de la domination culturelle prônée par certains au cours des siècles; il apparait clairement que les influences ne sauraient s’exercer dans une seule direction.6

La culture peut cependant aussi être instrumentalisée au service du pouvoir

Contrairement à la culture (ou, selon l’acceptation plus générale de l’identité culturelle: la civilisation) la politique n’est pas nécessairement un phénomène global déterminé par l’effort de l’humanité pour appréhender le monde en tant que tel et partant de là, définir la condition humaine. Dans le monde réel – à ne pas confondre avec le monde idéal –, les relations entre les formations politiques sont toujours une compétition pour le pouvoir, déterminée par la perspective de l’«intérêt national».7 C’est un fait historique que ces intérêts – toujours orientés vers le bien-être de la nation – ont bien trop souvent été poursuivis avec des moyens belliqueux. Dans toutes ces situations, les questions de culture et d’identité culturelle ont été subordonnées aux considérations politiques. La culture a toujours été instrumentalisée en vue de la légitimation par l’exercice de pouvoir. Il en va ainsi de nos jours de la «guerre mondiale contre le terrorisme». L’usage international de la violence est justifié par la défense de la «civilisation» contre ses ennemis.8

L’aspect «double usage» de la culture

Si la guerre est la «continuation de la politique par d’autres moyens», comme l’affirmait notoirement Clausewitz,9 on peut cependant là aussi se poser la question de savoir si la diplomatie culturelle (qui relève du domaine de la politique) peut contribuer à empêcher ou à endiguer des conflits – ou tout au moins à leur préparer une solution négociée. Dans le contexte politique – et en particulier dans les relations interétatiques –, nous devons prendre conscience de l’aspect «dual use» de la culture («à double usage», si je peux utiliser un instant un concept appartenant au contrôle des armements). C’est justement dans les conflits armés que la culture peut être un élément d’endoctrinement aussi bien que de formation au sens de l’éducation. Tandis que le premier terme signifie l’instrumentalisation de l’identité culturelle au service de la propagande de guerre, le second se réfère plus à des informations qui peuvent aider à reconnaître des préjugés en tant que tels et en conséquence, à les surmonter.

«De nombreux conflits actuels et les confrontations qui en découlent, nous sont présentés comme faisant partie du ‹choc des civilisations› (clash of civilizations), ce qui entraine bien trop facilement un cercle vicieux de préjugés culturels et de recours à la force. Ceci vaut en particulier pour les dites interventions humanitaires – dans le cadre d’une plus vaste planification stratégique visant un «changement de régime› – une marque de fabrique de la politique de force d’après la fin de la guerre froide – avec des conséquences dévastatrices pour la paix et la stabilité des régions concernées. La politique d’instrumentalisation de concepts tels la ‹démocratie›, les ‹droits de l’homme›, l’‹Etat de droit› dans des buts essentiellement politiques a non seulement discrédité ces valeurs et ces idéaux, mais elle est devenue un obstacle majeur pour un ordre mondial stable et pacifique.»

Des concepts instrumentalisés dans des buts politiques

Malheureusement, le premier de ces aspects semble prédominer en ce début du XXIe siècle. De nombreux conflits actuels et les confrontations qui en découlent, nous sont présentés comme faisant partie du «choc des civilisations» (clash of civilizations), ce qui entraine bien trop facilement un cercle vicieux de préjugés culturels et de recours à la force.10 Ceci vaut en particulier pour les dites interventions humanitaires – dans le cadre d’une plus vaste planification stratégique visant un «changement de régime» – une marque de fabrique de la politique de force d’après la fin de la guerre froide – avec des conséquences dévastatrices pour la paix et la stabilité des régions concernées. La politique d’instrumentalisation de concepts tels la «démocratie», les «droits de l’homme», l’«Etat de droit» dans des buts essentiellement politiques a non seulement discrédité ces valeurs et ces idéaux, mais elle est devenue un ob­stacle majeur pour un ordre mondial stable et pacifique. L’exigence de l’exclusivité culturelle – liée au fait d’insister sur l’application universelle de sa propre vision et son propre système de valeurs – a provoqué une résistance durable parmi les peuples concernés et fait apparaître des contre-narrations de la part d’autres communautés culturelles. Comment peut-on, face à un tel scénario de confrontation, introduire de manière constructive des questions de culture et d’identité culturelle?

L’essence de la diplomatie culturelle

Un concept global est nécessaire pour une diplomatie culturelle marquée par la reconnaissance de la réciprocité (c’est-à-dire comprendre que la coopération culturelle se caractérise fondamentalement par un projet mutuel) et consciente de l’aspect intégral de la culture, ce qu’on pourrait paraphraser avec notre notion de la «dialectique de l’identité culturelle».11 La culture ne peut en aucun cas progresser dans un environnement insulaire, en faisant abstraction du quotidien; c’est pourquoi elle ne peut en conséquence être transmise que sous forme de dialogue. C’est la raison pour laquelle la politique extérieure culturelle n’est tout simplement pas compatible avec des visées impérialistes,12 et absolument pas avec une politique de guerre. La culture n’est en aucun cas un simple phénomène concomitant de la politique, mais elle en est l’élément déterminant. C’est seulement lorsque les hommes politiques reconnaissent qu’il n’existe aucune prédominance de la politique sur la culture, qu’une diplomatie culturelle rationnelle et efficace devient possible. C’est dans la création et la mise en place de cette conscience que réside la tâche la plus noble de l’UNESCO.

La culture comme projet commun de l’humanité

L’enjeu principal pour la diplomatie culturelle dans la constellation politique du monde actuel réside dans la question de savoir, si elle va ou non tomber dans le piège du «choc des civilisations» (clash of civilizations).13 Si, malgré l’adversité et la multiplicité des conflits, il doit y avoir une chance réelle que la diplomatie culturelle influence positivement les développements internationaux, elle doit être plus qu’un simple décor du quotidien diplomatique. Dans le cadre de la politique étrangère des Etats incontestablement soumise aux intérêts nationaux, son but doit être non seulement de propager mais de partager largement et honnête­ment avec les autres pays et peuples le mode de vie de sa propre nation (c’est-à-dire de son propre peuple), y compris son système de valeurs dans toutes les manifestations de l’art et du style de vie – et cela pas seulement de façon bilatérale mais aussi multilatérale. C’est à cela seulement que correspond le message de l’UNESCO visant à surmonter l’«ignorance mutuelle», laquelle – selon les termes de son Acte constitutif – a mené au cours de l’histoire vers «le soupçon et la méfiance entre les peuples de l’univers», «si bien que des divergences d’opinion n’ont que trop souvent mené à la guerre».14 C’est ainsi que la démarche de la diplomatie culturelle doit être ouverte. Elle ne peut être basée uniquement sur la volonté d’affirmation nationale et sur l’orgueil, mais doit inclure également la «curiosité culturelle».15 Idéalement, la diplomatie culturelle au niveau mondial devrait être une composante de ce que les Nations Unies ont défini, sur la proposition du président iranien de l’époque, Mohamad Khatami, comme le «dialogue des civilisations».16 Plutôt que d’exacerber des attitudes agressives qui, comme l’histoire nous l’a enseigné, ne peuvent que trop facilement conduire à la guerre, la culture doit s’épanouir dans un contexte de collaboration et de mise en valeur mutuelle des réalités auxquelles tous les peuples sont associés. Dans son véritable sens, celui de favoriser l’intégration, la culture demeure un projet commun de l’Humanité, l’accomplissement d’un mode de vie basé sur l’universalité de l’esprit que nous partageons tous.17

La politique culturelle doit être honnête et sans arrière-pensée

Si nous nous orientons selon cet idéal philosophique, la diplomatie culturelle doit cependant affronter, en abordant les conditions de la Realpolitik, de sérieux problèmes de crédibilité. Encore une fois, il faut le souligner: la culture ne peut fondamentalement être utilisée uniquement en tant qu’outil politique ou comme un instrument de pouvoir, aussi séduisante que puisse être cette option pour des pays aux ambitions et aux responsabilités mondiales. La crédibilité de la diplomatie culturelle dépend de l’honnêteté de son message devant être dénué de toute arrière-pensée tactique. Une démarche clairement instrumentalisée, fonctionnalisée, est incompatible non seulement avec la culture en tant que telle, mais également contreproductive sur le plan politique. A cet égard, il faut revoir l’interprétation «à la mode» voyant dans la culture une composante du «soft power» (Joseph Nye).18 Juste pour donner un exemple – certes drastique – illustrant mes préoccupations: si la culture est apportée dans un pays par un agresseur à coups de baïonnettes, cela ne discrédite pas seulement sa propre mission – mais dessert aussi – selon son propre calcul stratégique – plus qu’elle ne sert. Dans de tels cas, les populations soumises renforceront encore davantage leur identité face à l’envahisseur, ce qui diminuera à son tour les chances de stabilité à long terme dans la région en question. Cela a tout particulièrement été mis en évidence dans la région du Grand Moyen-Orient depuis le début du siècle, et suivi d’une réaction en chaîne d’aliénation culturelle et de déstabilisation, également dans d’autres parties du monde.

Le concept de «société multiculturelle» est-il encore crédible?

Suite à ces évènements, la question de la crédibilité ou plutôt de la consistance du concept de «société multiculturelle», subissant actuellement une crise existentielle, se pose à nouveau. Les conflits internationaux, souvent suivis des guerres civiles comme par exemple au Proche-Orient, ont aggravé les tensions entre les communautés culturelles et religieuses dans d’autres parties du monde, en particulier en Europe. A l’époque de la mondialisation, les défis sont devenus presque insurmontables, avant tout en ce qui concerne les rapports entre le monde islamique et l’Occident. Comment des pays, dans lesquels des préjugés à l’encontre d’une autre culture ou d’une autre religion se sont infiltrés dans le Mainstream social – en ayant déjà commencé à formater la politique intérieure et extérieure de ces pays – peuvent-ils défendre de façon crédible leur identité nationale (c’est-à-dire celle fondée sur leur tradition historique) face au reste du monde? Ou pour le dire crûment: comment la diplomatie culturelle peut-elle être mise en pratique dans une atmosphère de haine et de préjugés, dans laquelle l’instrumentalisation de ces préjugés fait en quelque sorte partie des affaires politiques (c’est-à-dire de la politique partisane)? Le problème de crédibilité existe des deux côtés du fossé culturel. Comment des pays pourraient-ils répandre avec succès leur culture (y compris la langue, la poésie, l’art et le sport) dans une constellation au sein de laquelle des accusations mutuelles (quand il s’agit de questions culturelles, en particulier religieuses) empoisonnent les rapports quotidiens? Exprimé de façon plus générale: comment un pays, opprimant certaines cultures sur son propre territoire, ou plutôt créant une opposition contre eux, peut être crédible au niveau international en tant qu’«ambassadeur culturel» pour son propre compte? Cela est fondamentalement valable pour toutes les parties. Il est important ici de souligner que la notion de «culture d’origine» [«Leitkultur»] à laquelle on a fréquemment recours en Allemagne dans les débats intérieurs au pays, ne doit pas être comprise dans le sens d’une déclaration de valeur dogmatique puisqu’ainsi on exclurait le dialogue ou plutôt la coexistence entre cultures au niveau international.

La culture relève de la nature universelle de l’être humain

Conclusion: malgré tous ces défis, la diplomatie culturelle peut jouer un rôle constructif, et même décisif – si et pour autant que les acteurs ne succombent pas à la tentation machiavélique d’utiliser la culture et les questions d’identité culturelle comme des instruments en politique. Dans des situations de tension et de conflit il est non seulement illégal, selon le droit international moderne – mis à part les cas d’autodéfense – d’utiliser la violence, mais c’est de plus certes pas le moyen le plus efficace pour le règlement d’un conflit. Dans de telles circonstances, il faut une approche créative, non dogmatique – la quintessence de la diplomatie. En cela réside justement l’avantage de la culture qui – à l’inverse de la politique, où tout tourne inévitablement autour d’égoïsmes de groupes définis comme «intérêt national» – recourt à la nature universelle de l’être humain.

Diplomatie culturelle: relation de dialogue sur un pied d’égalité

Si nous l’appréhendons, tel qu’on le propose ici, dans son sens intégratif et global, la diplomatie culturelle peut effectivement jouer un rôle constructif dans l’édification d’un ordre de paix international.19 Pour être simultanément crédible et efficace, la diplomatie culturelle doit s’approcher à l’idéal des relations de dialogue entre cultures et civilisations sur un pied d’égalité. L’égalité souveraine des Etats – un des principes de base de la Charte des Nations Unies – doit également englober l’égalité souveraine des cultures. C’est la seule possibilité d’entretenir des relations diplomatiques basées sur le respect mutuel.

La culture comme «brise-glace» et fondement pour des mesures de confiance

Sur cet arrière-plan, les initiatives de diplomatie culturelle peuvent contribuer à la création d’un climat favorisant durablement le règlement de conflits et de litiges par voie de négociations. Dans certaines constellations, la culture au sens large (y compris le sport) peut réellement exercer un genre de «fonction de brise-glace» et préparer le terrain pour d’autres mesures de confiance. L’un des exemples les plus évidents pour cela fut la «diplomatie du ping-pong» en avril 1971, ayant précédé ou même initié le dégel entre les Etats-Unis et la Chine communiste, culminant en 1972 dans la visite historique du président Nixon à Pékin et finalement dans la reprise des relations diplomatiques. On peut citer d’autres exemples dans lesquels la culture a joué un rôle constructif dans un environnement conflictuel: l’accord commun conclu par deux anciens ennemis, le Japon et la Corée du Sud, lors du championnat du monde de football de 2002, ou la série de concerts de l’orchestre symphonique des jeunes de la Communauté des Etats indépendants (CEI) en septembre 2010, composé de musiciens des deux pays ennemis, organisé presque simultanément dans les capitales de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie. Dans une configuration, où les deux pays du Sud-Caucase se trouvaient quasiment en situation de guerre à cause du conflit non résolu du Haut-Karabagh, l’ensemble se rendit de Bakou à Erivan par un vol direct – avec à bord les deux anciens ministres de l’Education et de la Culture des deux pays. Bien qu’aucune mesure bilatérale ou des pourparlers s’en suivirent, cette initiative multilatérale fut un exemple particulièrement créatif de l’établissement par la culture d’une passerelle dans des situations paraissant désespérées, permettant néanmoins de rompre des tabous politiques.20

«L’idéal philosophique de la culture fera-t-il ses preuves en tant que dénominateur commun de la condition humaine dans le quotidien politique? La diplomatie culturelle est le plus efficace lorsqu’elle est intégrée dans une politique de paix globale. Simultanément elle renforce une telle politique. Cependant, si l’on l’utilise comme moyen de confrontation idéologique, avec pour ultime conséquence de devenir un phénomène concomitant à la guerre, la culture perd non seulement sa force créatrice, mais se vide, devient stérile et inutile pour le progrès de l’humanité.»

Diplomatie culturelle: d’autant plus efficace qu’elle est intégrée à une politique de paix

L’idéal philosophique de la culture fera-t-il ses preuves en tant que dénominateur commun de la condition humaine dans le quotidien politique? La diplomatie culturelle est le plus efficace lorsqu’elle est intégrée dans une politique de paix globale. Simultanément elle renforce une telle politique. Cependant, si l’on l’utilise comme moyen de confrontation idéologique, avec pour ultime conséquence de devenir un phénomène concomitant à la guerre, la culture perd non seulement sa force créatrice, mais se vide, devient stérile et inutile pour le progrès de l’humanité. Alors que l’instrumentalisation de la culture peut utiliser la thèse de la «lutte des cultures» pour une prédiction auto-réalisée afin de pratiquer une politique interventionniste, la diplomatie culturelle pratiquée sans arrière-pensée signifie le rejet de toute forme de droit culturel exclusif. Elle peut parfaitement préparer le terrain d’un dialogue mondial des civilisations comme base de paix entre les Etats – d’une
paix étant finalement plus durable qu’un ordre international qui ne serait que la résultante d’un équilibre de pouvoir toujours fragile et continuellement changeant entre les Etats.    •

(Traduction Horizons et débats)

1    Huntington, Samuel. «The Clash of Civilizations?» in: Foreign Affairs. vol. 72, no 3 (été 1993), p. 22–49
2    Lors de la conférence inaugurale de 1974, l’International Progress Organization – en collaboration avec l’ONU et l’UNESCO – a tenté de définir le rôle international de la culture, en vue avant tout d’une coexistence pacifique entre les Etats: Köchler, Hans. Cultural Self-comprehension of Nations. Studies in International [Cultural] Relations, vol. I. Tübingen/Bâle: Erdmann, 1978.
3    Husserl, Edmund. Die Krisis der europäischen Wissenschaften und die transzendentale Phänomenologie. Supplément; texte tiré de la succession, 1934–1937. Husserliana, vol. 29. Dordrecht: Kluwer, 1993
4    Chua, Amy. Day of Empire: How Hyperpowers Rise to Global Dominance – and Why They Fail. New York: Doubleday, 2007
5    cf. également Köchler, Hans. «Culture and Empire: The Imperial Claim to Cultural Supremacy versus the Dialectics of Cultural Identity». in: Köchler, Hans. Force or Dialogue: Conflicting Paradigms of World Order. Hrsg. Armstrong, David. New Delhi: Manak, 2015, p. 263–273
6    La valeur de la culture dans les relations de pouvoir ne doit pas être sous-estimée. Dans l’édification des empires la politique culturelle n’était pas forcément une voie à sens unique. Il ne s’agissait pas toujours et pas nécessairement de greffer la culture des conquérants sur la civilisation des vaincus; l’objectif était souvent – pour des raisons qu’on désignerait aujourd’hui par le terme de «Realpolitik» – d’«intégrer» dans l’empire la culture des vaincus au niveau politique et militaire. La culture du parti perdant et militairement plus faible (notamment si elle est plus différenciée et exhaustive dans son mode de vie) peut non seulement enrichir la culture des envahisseurs/conquérants mais également la transformer (comme c’était le cas dans l’Empire romain).
7    cf. Morgenthau, Hans. Politics among Nations: The Struggle for Power and Peace. 3e édition. New York: Knopf, 1960
8    cf. également Köchler, Hans. «The Global War
on Terror and the Metaphysical Enemy». in: Köchler, Hans (Ed.), The «Global War on Terror» and the Question of World Order. Studies in International Relations, vol. XXX. Vienne: Inter­national Progress Organization, 2008, p. 13–35
9    «Der Krieg ist eine blosse Fortsetzung der Politik mit anderen Mitteln.» Clausewitz, Carl von. Vom Kriege. (1812), Vol. I, ch. 1, art. 24
10    Il s’agit ici d’une relation de dépendance mutuelle. On utilise des stéréotypes (que ce soit en rapport avec la religion ou la culture et la race dans un sens plus général) afin de légitimer l’emploi de la violence, ce qui renforce à son tour les stéréotypes de part et d’autre.
11    Köchler, Hans. Cultural-philosophical Aspects of International Cooperation. Studies in International [Cultural] Relations, Bd. II. Vienne: International Progress Organization, 1978.
12    Ne pas confondre cette expression avec l’adjectif «impérial».
13    Au sujet de ce terme cf. Köchler, Hans. «Clash of Civilizations». in: Turner, Bryan S.; Chang, Kyung-Sup; Epstein, Cynthia F.; Kivisto, Peter; Ryan,
J. Michael; Outhwaite, William (Ed.), The Wiley Blackwell Encyclopedia of Social Theory, vol. I. Chichester, West Sussex (UK): Wiley-Blackwell, 2017.
14    UNESCO, Acte constitutif, 16 novembre 1945, préambule
15    cf. également Köchler, Hans. «The Philosophy and Politics of Dialogue.» Centre for Dialogue Working Paper Series, No 2010/1. La Trobe University, Melbourne, Australie, 2010
16    Sur la base de l’initiative de Khatami, l’ONU a déclaré l’année 2001 (c’était avant les attentats du 11 septembre) «Année internationale du dialogue entre les civilisations».
17    Pour de plus amples informations cf. Köchler, Hans. Religious Identity and Universality of the Mind: Reflections on Co-existence in a Globalized World. Einführungsvortrag, «All Faiths and None» – Inter-Faith Forum. Trinity College Theological Society, Dublin, Irlande, 19 février 2013
18    Nye Jr., Joseph S. Bound to Lead: The Changing Nature of American Power. New York: Basic Books, 1990
19    cf. également Köchler, Hans. «Unity in Diversity: The Integrative Approach to Intercultural Relations». Dans: UN Chronicle, vol. XLIX, no 3 (2012), p. 7–10
20    En ce qui concerne le sport, on pourrait également mentionner ici la «trêve de Noël» (Christmas Truce) légendaire de 1914 sur le front Ouest pendant la Première Guerre mondiale, lorsque des soldats britanniques et allemands jouèrent au football dans le no man’s land entre les lignes le jour de Noël. (cf. Dash, Mike. The Story of the WWI Christmas Truce. 23 décembre 2011, www.smithsonianmag.com/history/the-story-of-the-wwi-christmas-truce-11972213), ou la participation de l’équipe nord-coréenne à la coupe du monde de football en 1966 en Grande-Bretagne. Pour de plus amples détails cf. Köchler, Hans. The Dialogue of Civilizations: Philosophical Basis, Political Dimensions and the Impact of International Sporting Events. Occasional Papers Series, no 5. Vienne: International Progress Organization, 2002

Prof. Dr. Dr. Köchler (foto hanskoechler.com)

Hans Köchler a été de 1990 à 2008 directeur de l’Institut de philosophie de l’Université d’Innsbruck. Aujourd’hui, il est président du Groupe de travail autrichien pour la science et la politique, co-président de l’Académie internationale de philosophie et président de l’International Progress Organization qu’il a fondée en 1972. On ne peut ici rappeler que quelques-uns des points marquants de l’activité débordante de Hans Köchler.
Les axes de recherche de Köchler sont, entre autres, la philosophie juridique, la philosophie politique et l’anthropologie philosophique, dans lesquelles ses résultats de recherche scientifique convergent sur de nombreux points avec les vues du cardinal polonais Karol Wojtyla, devenu plus tard le pape Jean Paul II.
Hans Köchler s’est fait connaître dès le début des années soixante-dix par de nombreuses publications, des voyages, des rapports, et par sa participation, au sein de diverses organisations internationales, à un dialogue des cultures, en particulier le dialogue entre le monde occidental et le monde islamique. En 1987, le professeur Köchler a lancé, en collaboration avec le lauréat du prix Nobel Sean McBride l’«Appel des juristes contre la guerre nucléaire» et a en conséquence contribué à une expertise, selon laquelle la Cour de justice internationale a établi que l’éventuelle utilisation d’armes nucléaires était incompatible avec le droit international public.
Hans Köchler a toujours pris position sur la question de la réforme des Nations Unies et a exigé leur démocratisation. Il a, en particulier, également pris position sur la question de la concrétisation du droit international, et s’est en cela opposé à une instrumentalisation politique des normes du droit international. Faisant partie des observateurs envoyés au procès de Lockerbie par Kofi Annan, alors Secrétaire général des Nations Unies, il a rédigé un rapport critique, paru en 2003 sous le titre «Global Justice or Global Revenge? International Justice at the Crossroads». Son impression était que le procès de Lockerbie s’était déroulé sous influence politique, et il en retirait l’exigence d’une séparation des pouvoirs ainsi qu’une totale indépendance de la juridiction pénale internationale.
Le texte que nous reproduisons ici est la traduction française d’une intervention de Hans Köchler intitulée «Cultural Diplomacy in a World of Conflict» tenue à l’occasion de l’«Annual Conference on Cultural Diplomacy 2017», organisée par l’«Institute for Cultural Diplomacy (ICD)» à Berlin le 20 décembre 2017. Le sujet général de cette conférence était «Promoting Global Collaboration, Unity and Peace through Cultural Diplomacy».