Courrier des lecteurs

«L’espoir est tout à fait d’actualité»

C’est à sortir de ses gonds. Jean-Claude Juncker se rend en état d’ébriété chez Donald Trump, pour entreprendre des négociations acharnées en faveur de l’économie européenne. Triste résultat: nous obtiendrons dorénavant du gaz naturel liquéfié produit par fracturation hydraulique aux Etats-Unis et devrons renoncer au gazoduc Nord Stream 2. Ainsi, nous mettons en jeu nos bonnes relations de voisinage avec la Russie et nos échanges commerciaux avec la Chine tout en mettant en cause notre porte-monnaie et l’environnement. Cette ambiance arrosée semble régner de plus en plus aussi dans les médias sous nos latitudes. La situation en Europe et surtout celle de l’Allemagne m’inquiètent beaucoup, à l’instar du professeur Eberhard Hamer (cf. Horizons et débats no 19 du 20/8/18). Cependant, depuis la semaine passée, j’aperçois le bout du tunnel.
Dans le monde entier, de nombreuses personnes réfléchissent à la question: Que faire en période de bouleversement dans le monde? On parle beaucoup de la fin du «monde unipolaire» et de la nécessité d’un «monde multipolaire». Pourtant, je me demande si un «monde multipolaire» correspond encore à la situation actuelle de l’information politique. La multipolarité comme nous la connaissons repose sur l’idée du Congrès de Vienne (1814/15), à l’époque où l’Europe déterminait la pensée dans le monde et était dominé par l’équilibre des pouvoirs ou des centres du pouvoir (évidement sous contrôle britannique). Même si l’idée d’un ordre multipolaire correspond aux intérêts de plusieurs Etats, elle ne tient jusqu’à présent pas compte de petits pays comme la Suisse. Je trouve cela injuste.
Pourtant, depuis quelques années des approches précieuses dans le sens de la «multilatéralité» se développent à l’Est du continent eurasiatique – auquel nous appartenons selon des critères purement géographiques –, notamment en Chine avec son projet des nouvelles Routes de la soie, soutenu par la Russie. Tout récemment seulement, j’ai compris que les notions de multipolarité et de multilatéralité contiennent de sérieuses différences dans leur impact sur les citoyens. A mon avis, la différence essentielle entre multipolarité et multilatéralisme réside en ceci: le multilatéralisme repose sur un juste équilibre des intérêts et non sur un équilibre du pouvoir.
Récemment, on a pu lire dans la presse quotidienne que les Etats limitrophes de la mer Caspienne ont, après une vingtaine d’années (!) de négociations, conclu un accord concernant l’utilisation de cette mer. Ce contrat règle notamment l’utilisation du pétrole et du gaz naturel se trouvant sous le bassin de la mer Caspienne par les cinq Etats concernés que sont la Russie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Turkménistan et l’Iran. Des négociations sérieuses, honnêtes et durables peuvent durer très longtemps et cela est bien ainsi. La spécificité de ce traité réside dans le renoncement par le Kazakhstan à autoriser la construction de la base militaire américaine planifiée sur son territoire pour la protection de ses côtes. Les cinq Etats ont convenu qu’ils étaient capables de se protéger eux-mêmes.
Nos voisins riverains du lac de Constance démontrent magnifiquement qu’un tel projet peut fonctionner. Dans ce cas, il ne s’agit pas de pétrole ou de gaz naturel, mais d’eau. Il s’agit seulement du côté allemand d’approvisionner en eau potable 5,5 millions de personnes. Grâce aux stations d’épuration, la qualité de l’eau est excellente. La valeur récréative des rives du lac est excellente. Les trois pays riverains ont su tout régler jusqu’à présent, il ne faut pas de base miliaire américaine pour protéger quoi que ce soit.
Le fait que le Kazakhstan ait renoncé à la protection des Etats-Unis est remarquable, en comparaison avec l’exemple du Qatar – où l’on a trouvé dans les années 1970 sous son territoire le plus grand gisement de gaz du monde – qui s’est placé sous la protection de Shell et des Etats-Unis. La conséquence fut que ce pays dut abandonner sa souveraineté et qu’il héberge actuellement la plus grande base navale américaine du Proche-Orient. En outre, il doit liquéfier son gaz naturel étant donné que les voies de transport par pipeline sont toujours bloquées pour des motifs politiques et géographiques. Puisque à l’époque on a rapidement constaté qu’un tiers du gisement de gaz se trouve sous le territoire iranien, le Qatar avait alors deux options: ou bien partager le gaz de manière proportionnelle avec l’Iran, en entretenant de bonnes relations avec son voisin, ou alors de faire pression sur son voisin sous la «protection» d’une grande puissance, dans ce cas les Etats-Unis.
Si les Etats côtiers de la mer Caspienne parviennent à un accord sur l’utilisation des ressources naturelles et si le Qatar et l’Iran parviennent à un accord, il serait possible que les gaz naturels qatari et iranien pourraient être utilisés directement pour le marché européen par le pipeline traversant la mer Caspienne puis par la Russie et Nord Stream 2. Au profit de tous les participants. En outre, le président Donald Trump pourrait enlever la plus grande base milliaire américaine dans le golfe Persique et utiliser cet argent libéré pour son projet «America first».
Pourtant, d’un autre côté ce qui laisse bon espoir est le fait que dernièrement la chancelière Angela Merkel a rencontré le président Poutine et, comme si elle avait lu l’article d’Eberhard Hamer dans Horizons et débats (no 19/2018). Celle-ci ne s’est pas tant opposé au projet de Nord Stream 2. J’espère aussi que la chancelière connaît le rôle atttribué à l’Allemagne par le fondateur et dirigeant de la société de renseignements Stratfor, George Friedman: dans le prochain grand combat, l’Allemagne devra jouer un rôle de premier plan, ce qui aurait à nouveau des conséquences désastreuses pour l’Europe centrale. Je suppose aussi que les conseillers d’Angela Merkel ont en vue l’immense marché russe qui s’étend jusqu’à l’océan Pacifique. Donc, un certain espoir est permis, car actuellement il est connu que les diplomaties russes et chinoises travaillent continuellement à ce que j’ai tracé ci-dessus. Le monde deviendrait un peu plus pacifique. Le projet Nord Stream 2 est une solution intelligente.
Eh bien, tous cela m’est passé par la tête en lisant l’article «Le traité entre Trump et Juncker est un grand bluff» du professeur Hamer dans Horizons et débats (no 19/2018). Je me réjouis déjà des prochaines explications au sujet des questions de notre temps. De tels articles incitent à la réflexion et à l’action. Je lui suis très reconnaissant.

Wolfgang van Biezen, Schwarzenbach


Les Etats souverains comme base d’une autre mondialisation

Remarques concernant l’article: «L’Etat souverain est indispensable – surtout dans une économie mondialisée» (Horizons et débats no 18 du 6/8/18).
Je suis d’accord avec les considérations de Beat Kappeler, Dani Rodrik et Marianne Wüthrich.
Je voudrais être encore plus clair dans ma thèse: «Une société civile et une économie mondialisées décentes peuvent survivre uniquement sur le fondement d’un Etat souverain».
Au vrai sens de sa définition, la mondialisation ne signifie nullement l’abolition des Etats souverains, mais plutôt que les Etats souverains sont le terreau fertile pour la mondialisation. La mondialisation doit travailler dans l’intérêt et pour le bien-être des sociétés civiles et de leurs populations, ce qui appelle à son tour au partenariat et non à l’abandon par les Etats souverains. Ainsi, le modèle de la Confédération suisse est et reste le modèle vers lequel l’UE doit aussi s’orienter dans son propre intérêt, si elle ne veut pas se désagréger et sombrer, plus vite qu’on ne semble l’imaginer aujourd’hui.

Hans-Jacob Heitz, MLaw UZH, Männedorf


Les initiatives «Pour des aliments équitables» et «Pour la souveraineté alimentaire»

Dans l’édition du 20 août 2018 d’Horizons et débats, les questions de l’agriculture ont été analysées de manière fondamentale par le Heinrich Wohlmeyer et, en référence aux prochaines votations fédérales en Suisse, par Marianne Wüthrich.
L’agriculture à petite échelle, «impitoyablement sacrifiée aux grandes puissances du marché mondial», est sous pression dans le monde entier, mais aussi en Suisse. Heureusement, les citoyens suisses ont la possibilité de se défendre contre ces forces, contre le libre-échange agricole et contre la mort de l’agriculture suisse lors du prochain vote sur les initiatives «Pour des aliments équitables» et «Pour la souveraineté alimentaire».
Il est choquant que le Conseil fédéral avec sa politique agricole considère l’accès au marché international et le respect des règles du libre-échange international comme les seuls succès. Donc, il ne s’agit pas pour lui de fournir à la population des denrées alimentaires régionales, saisonnières et d’excellente qualité ainsi que d’assurer l’approvisionnement de la population en cas d’urgence.
Dans ma famille, on m’a souvent raconté comment les grands-parents en Allemagne, en tant que petits paysans, plaçaient pendant les années de misères dans les années 1920 un panier de pommes de terre près de la porte d’entrée. Quand les gens de la ville éloignée venaient au village pour «amasser» et mendier un peu de nourriture, tous ceux qui frappaient à la porte recevaient 2 ou 3 pommes de terre des propres réserves limitées. Les gens étaient très reconnaissants même pour ce petit don. Sur la base de ces expériences, ma mère a parlé toute sa vie des «pauvres de la ville» qui n’avaient aucune possibilité d’autosuffisance. En ces temps difficiles, on pouvait se rabattre sur les petits paysans. Aujourd’hui, nous n’avons aucune certitude que de telles situations ne se reproduiront pas, comme l’écrit le professeur Wohlmeyer pour nous mettre en garde.
Aujourd’hui, il est connu que les petits exploitations paysannes produisent sur un quart des terres arables de la planète 70% (!) de la nourriture de la population mondiale.1 En revanche, le bilan de l’agriculture industrielle est négatif, si l’on considère non seulement le succès financier mais aussi les dommages environnementaux causés par les monocultures, la perte de biodiversité et la surexploitation des ressources.
Il faut espérer que le débat sur le sujet des deux initiatives restera objectif et que des arguments réels, tels ceux présentés dans ces deux articles, seront pris en compte dans le vote des électeurs.

Ernst Pauli, Zurich

1    GRAIN and La Via Campesina (2014). Hungry for land: small farmers feed the world with less than a quarter of all farmland. www.grain.org/article/entries/49https://www.grain.org/article/entries/4929