«C’est possible!»

Au sujet de l’œuvre du pédiatre Beat Richner

par Erika Vögeli

Avec Beat Richner, nous perdons tous une personnalité fantastique, un merveilleux ambassadeur de la Suisse humanitaire, un penseur indépendant et un combattant infaillible pour la reconnaissance sans exception du droit au traitement médical correct, nécessaire et personnalisé de chaque être humain. «Je suis prisonnier de ma conscience»,1 écrivait-il, parce que la détresse des enfants dans un pays pauvre, détruit par la guerre et le despotisme le touchait, le poussait à agir et à entreprendre quelque chose. Il l’a fait – de manière dévouée, persévérante, avec une ténacité sans faille, car «la vie d’un enfant est un univers», et dans les pays pauvres, la mort d’un enfant n’est pas plus évidente à accepter que dans les pays riches, «la relation d’une mère avec son enfant constitue partout dans le monde le contact humain le plus précieux qui puisse exister. Une rupture de ce contact le plus proche, une fissure dans cette confiance la plus intime conduit partout à la même indicible douleur». Il affirmait aussi: «Dans la vie, il n’existe rien de plus que la vie.»

On devine à travers ces phrases formulées, la force nécessaire cultivée par Beat Richner pour renouveler chaque jour la lutte contre les défis quotidiens, contre soi-même et les contrariétés de la situation et contre tous les bâtons qu’on lui a mis entre les roues: en tant que médecin, que collecteur de fonds, formateur, directeur des hôpitaux, et «gardien de cabane veillant à la discipline et à l’hygiène» et «policier combattant la corruption».2

L’œuvre de sa vie

Beat Richner, né le 13 mars 1947 et décédé le 9 septembre 2018, acheva sa formation de médecin pédiatre en 1973. Il adorait ce travail: «J’aime énormément mon métier de pédiatre et je le réchoisirais dans ma prochaine vie.»
Parallèlement, il s’adonnait au violoncelle: Il fit ses débuts sous le nom d’artiste de «Beatocello», musicien-clown jouant du violoncelle, en 1967 déjà, au bal annuel de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ). D’autres apparitions en public suivirent et à partir de 1972, le chansonnier et acteur suisse, Roland Rasser l’engagea régulièrement dans son théâtre au Spalenberg à Bâle. En ce temps-là, il ne savait pas encore que cela l’aiderait un jour à diffuser son message et à soutenir sa mission.
En 1974/75, Beat Richner a travaillé comme médecin et directeur de mission de la Croix-Rouge suisse à l’hôpital pédiatrique Kantha Bopha à Phnom Penh, la capitale du Cambodge. L’invasion des Khmer rouges l’amena à cesser brusquement son engagement et le contraignit à retourner en Suisse, où il reprit d’abord son poste à l’hôpital pédiatrique de Zurich. En 1980, il installa avec un collègue son propre cabinet à Zurich.
Après la guerre, le régime meurtrier des Khmers rouges et la guerre civile, l’armistice fut enfin signé en juin 1991, puis les accords de paix de Paris du 23 octobre 1991. Le roi et le gouvernement intérimaire du Cambodge s’adressèrent à Beat Richner et lui demandèrent, de reconstruire l’hôpital pédiatrique de Phnom Penh (ancienne capacité: 68 lits) et d’en reprendre la direction. Le cœur gros, il quitta son cabinet pédiatrique de Zurich et retourna au Cambodge. A cette époque, il ne se doutait guère qu’il y resterait autant d’années.
L’hôpital Kantha Bopha I fraîchement reconstruit fut inauguré en 1992 par le Prince Norodom Sihanouk et le directeur de l’administration intérimaire de l’ONU pour le Cambodge. En 1993 suivit la reconstruction et la mise en service d’un autre bâtiment disposant d’un département de chirurgie, deux salles d’opération et trois divisions. En 1994, un autre bâtiment avoisinant fut transformé en une grande station de soins intensifs avec deux autres divisions.
Puis, en 1995, suivit la pose de la première pierre pour Kantha Bopha II, car le premier hôpital était totalement surpeuplé avec quotidiennement 1000 patients en soins ambulatoires et 350 hospitalisations. Le roi Norodom Sihanouk mit à disposition un terrain du palais royal à Phnom Penh. Kantha Bopha II fut inauguré le 12 octobre 1996, également avec la présence du roi Sihanouk et du président de la Confédération suisse Jean-Pascal Delamuraz.
Le troisième hôpital ouvrit ses portes le 31 mars 1999 à Siem Reap, près du temple d’Angkor – une attraction touristique, où Beat Richner aimait jouer du violoncelle pour récolter des dons … Tout comme dans les premiers hôpitaux, là aussi, les traitements sont gratuits pour tous les enfants. Cet hôpital comprend une grande station pour les patients ambulatoires et de nombreux équipements pour les soins d’enfants hospitalisés et dispenser un bon traitement aux enfants atteints de maladies graves et en danger de mort. La construction et la réalisation du nouvel hôpital Jayavarman VII (Kantha Bopha III) reflètent les sept ans d’expérience acquise avec les hôpitaux de Phnom Penh. Comme la Fondation Hôpital de l’Enfant Kantha Bopha Dr Beat Richner écrit: «Il pourrait servir dans le monde entier comme modèle pour la construction et l’organisation d’un hôpital, devant être dirigé sous des conditions similaires.»
En 2000, on inaugura à Jayavarman IV une chirurgie pédiatrique et un scanneur de tomodensitométrie (scanographie), suivi en 2001 de l’inauguration d’une maternité devant aider désormais à empêcher la transmission d’une infection VIH de la mère à l’enfant et en 2002 de l’installation d’un centre de conférence et de formation. Depuis 2002, Beat Richner y a donné chaque samedi un concert – jusqu’en 2009 déjà plus de 500 concerts avec lesquels il récoltait chaque année entre cinq et huit millions de dollars de dons. En 2005, Jayavarman VII fut encore élargi pour y ajouter 350 lits supplémentaires.
En 2004, Kantha Bopha I n’était pas seulement trop petit mais avait un urgent besoin de rénovation, on débuta alors la construction de Kantha Bopha IV, inauguré en décembre 2005. Pendant qu’un bâtiment de Kantha Bopha I pouvait continuer à être utilisé, les deux autres furent rénovés. Le nouvel hôpital a 555 lits, 4 salles d’opération, 2 unités de soins intensifs, un laboratoire entièrement équipé d’une banque de sang, une division avec un appareil à rayon X, 4 échographes et un scanneur de tomodensitométrie, puis une grande pharmacie, une unité pour patients ambulatoires et un centre de prévention. Tous ces coûts purent être couverts notamment grâce à l’action «Zwänzgernötli» [collecte de dons de vingt francs dans toute la Suisse, ndt.], qui fut soutenue par de nombreuses classes d’écoliers et des habitants de toute la Suisse.
Bientôt, cet hôpital n’était lui aussi plus à la hauteur de l’essor des enfants malades – en 2006, le nombre des petits patients hospitalisés augmenta de 50%. La fondation décida donc de lancer la construction de Kantha Bopha V, qui put être opérationnel fin 2007. Les coûts pour les neuf unités à 34 lits chacune, le centre et la station de prévention, les appareils à rayon X, les échographes, l’appareil de radiographie, les laboratoires, la salle de conférence et la bibliothèque médicale se sont élevés à neuf millions de dollars. En 2008, 2011, 2012 et 2014 suivirent quatre élargissements de Jayavarman VII.
Il ne faut pas non plus oublier l’excellente formation des médecins fournie dans les hôpitaux dans lesquels est formée la plus grande partie des médecins cambodgiens. Beat Richner a toujours voulu que les collaborateurs des cliniques soient dans tous les domaines principalement des Cambodgiens: fin 2017, la fondation employait dans les cinq hôpitaux «environ 2500 salariés locaux. Outre le Dr Peter Studer comme directeur des hôpitaux Kantha Bopha (CEO et vice-président), le Dr Denis Laurent (COO et double-national cambodgien et français) est le seul employé étranger au Cambodge travaillant pour la fondation.» Et ceci avec le meilleur rapport entre coûts et taux de guérison du monde entier. «Kantha Bopha est libre de toute corruption, c’est une île de justice et de paix sociale au Cambodge.»3

Un modèle – pas seulement pour les pays pauvres

Selon la fondation, Kantha Bopha est devenu «un modèle hautement estimé dans toute l’Asie du Sud-Est. Il montre, la qualité que peut avoir l’aide directe médicale et humanitaire – c’est-à-dire, une médecine correcte est non entravée par la corruption, reliée à une formation ciblée à long terme – tant en médecine traitante et préventive que dans la recherche.» Jusqu’en 2017, 16,3 millions de patients ambulants et plus de 1,9 millions d’enfants gravement malades et fortement accidentés ont été traités dans les hôpitaux. D’innombrables enfants y ont vu le jour, et à beaucoup d’autres, il a offert un «lendemain», exprimé ainsi dans une chanson présentée dans l’émouvante vidéo de deuil (mis en ligne sur la page d’accueil de la fondation).4
Ce sont seulement les faits extérieurs d’une prestation humaine énorme. On ne peut que s’incliner et prendre acte de ce que le sentiment de compassion, le sens de la justice et la force de décision humaine inébranlable peuvent accomplir. Parfois, on a reproché à Beat Richner d’être intransigeant et de ne pas faire preuve suffisamment de diplomatie. Mais sa conviction n’acceptait aucun compromis: l’aide médicale ne doit jamais être liée à la pauvreté ou à la richesse. Donc, il faut offrir la vraie médecine à tout être humain sans exception, ce qui est une nécessité relevant du respect de la dignité humaine. Et c’est bien ainsi. Sans cette conviction il n’aurait pas été Beat Richner, et sans elle, Kantha Bopha n’existerait probablement pas non plus. Car sans cette force de caractère, il n’aurait guère pu continuer à développer son œuvre envers et contre les organisations internationales et certains organismes officiels rejetant son engagement comme du «luxe», l’indolence des riches Cambodgiens et la lutte permanente pour la survie financière de son œuvre.
Il avait bien sûr dès le début de fidèles compagnons et des sympathisants: des médecins et d’autres spécialistes qui l’ont accompagné et sont venus à la rescousse lors de sa maladie, le magazine suisse «Schweizer Illustrierte», qui a accompagné dès le début ses projets en faisant régulièrement des appel aux dons, la soirée gala annuelle au cirque national «Knie» ainsi que la population et l’économie suisses qui sont restés fidèles à Beat Richner pendant toute ces années et l’ont élu premier Suisse de l’année.
Entretemps, le gouvernement cambodgien a doublé sa contribution en 2016 pour atteindre les 6 millions et depuis 2017, le célèbre site du temple d’Angkor Wat génère 2 dollars par entrée, ce qui revient à 5 ou 6 millions de dollars supplémentaires par année. Les dons de personnes privées augmentent également en Cambodge et la Direction suisse du développement et de la coopération (DDC) continue à contribuer annuellement 4 millions de francs. Mais tout cela n’a jamais été facile. En 2017, la moitié du budget était encore couvert par des dons venant de la Suisse. «Mendier» c’est dur. Dans son livre paru en 2009 et intitulé «Ambassador» Beat Richner se demande: «Un rêve qui en a valu la peine? Oui, certainement. Cela a valu et vaut toujours la peine. Cependant, c’est un rêve qui aurait été rêvé plus facilement avec des personnes riches et puissantes plus humaines. C’était dur. Et c’est dur encore aujourd’hui.» (p. 105)
N’en restons pas aux bons souhaits et à l’admiration pour Beat Richner: son œuvre peut être honorée en lui donnant le respect et le soutien international qu’il mérite. Puis, il est certes nécessaire que la population suisse continue, chacun selon ses possibilités financières, à exprimer son soutien continuel et a éveiller et promouvoir auprès de la génération montante la compassion et le respect pour cette œuvre exemplaire. C’est la moindre chose que nous puissions faire. Son exemple peut encourager les jeunes gens: «C’est possible!» comme il l’a formulé un jour – la compassion humaine, associée intérieurement avec fermeté et énergie peuvent déplacer des montagnes. Beat Richner nous en a donné l’exemple – il y a beaucoup d’endroits et d’occasions pour imiter son modèle d’action.    •

1     Richner, Beat. Ambassador. Zwischen Leben und Überleben [Ambassadeur. Entre la vie et la survie]. Zurich 2009
2    cf. Schweizer Illustrierte online du 9/9/18
3    Rapport annuel 2017 de la fondation: www.beat-richner.ch/pdf/Jahresberichte/­Jahresbericht2017/Jahresbericht2017D.pdf#page=8&zoom=auto,741,672
4     www.beat-richner.ch