Crise en Allemagne: nécessité de la primauté du droit constitutionnel sur la propagande politique

par Karl Müller

De nombreux Allemands pensent connaître la première des priorités politiques, à savoir la «lutte contre la droite» [«Kampf gegen rechts»]. Ils sont convaincus de la nécessité actuelle de «se dresser» contre la droite – afin d’éviter une nouvelle prise du pouvoir par les «nazis» et permettre ainsi à l’Allemagne de rester un pays «libéral» et «cosmopolite». La «droite» actuelle, pensent-ils – et ils l’ont également lu et vu dans les médias et l’ont entendu de la bouche des politiciens –, descend directement des nationaux-socialistes du siècle dernier.
Donc, dans la «lutte contre la droite», presque tout est permis: diffammation, l’exclusion sociale, les dommages matériels et les dommages corporels.

«De droite» – un terme de combat politique

Mais ils ne savent apparemment pas que le terme «de droite» est devenu un terme de combat politique, notamment en Allemagne. ll n’y a presque plus personne qui se dit être «de droite», car à l’heure actuelle cela éveille immédiatement une association mentale avec les nationaux-socialistes allemands. En réalité, l’origine du mot est complètement différente. Le terme remonte à la répartition des places dans l’Assemblée nationale française de 1814. Vu du front, à droite, se trouvaient les forces politiques «engagées en faveur de la préservation des conditions politiques et sociales actuelles». Cela est l’explication donnée en 2011 par l’Agence fédérale allemande pour l’éducation civique.

La Seconde Guerre mondiale n’était pas une guerre nationale

Il n’est pas nécessaire d’avoir des opinions identiques à ces forces politiques, représentées par les conservateurs, mais elles n’ont rien à voir avec celles des nationaux-socialistes en Allemagne et des fascistes en Italie. Cela vaut également pour ceux qui s’engagent en faveur de la préservation des Etats-nations européens et de la reconquête de leur souveraineté. Eux aussi ont un tout autre programme que les fascistes et les nationaux-socialistes.
Les fascistes italiens rêvaient d’une résurrection de l’Empire romain. Ils étaient des impérialistes. Les nationaux-socialistes n’étaient pas des amis des Etats-nations souverains. Beaucoup d’entre eux affichaient bien des pensées pangermanistes soutenues par la politique d’Hitler au cours des premières années. Mais les nationaux-socialistes d’Hitler étaient avant tout racistes et impérialistes.
Hitler rêvait d’une Europe unie sous ses ordres. Pour lui, la race supérieure aryenne n’existait pas uniquement en Allemagne, mais également à l’Est. Car, après l’asservissement des nations et des peuples européens précédemment souverains, il aspirait à conquérir un «espace de vie» à l’Est. En 1943, dans un tract du groupe de résistance «La Rose blanche», on pouvait lire: «Que nous enseigne l’issue de la guerre, qui n’a jamais été nationale? L’idée impérialiste du pouvoir, indépendamment d’où elle survient, doit être éliminée pour toujours.»

Que dit la Loi fondamentale allemande?

La Loi fondamentale allemande ne connaît pas les termes politiques de droite et de gauche. Mais elle connaît les termes de la «fidélité à la constitution» (art. 5 al. 3), l’«ordre constitutionnel» (art. 9 al. 2), l’«ordre constitutionnel libéral et démocratique» (art. 18 et art. 21 al. 2). La Loi fondamentale elle-même ne définit pas explicitement ce que l’on entend par «ordre constitutionnel libéral et démocratique». Mais la Cour constitutionnelle fédérale en a élaboré sa conception au début des années 1950 lorsqu’il s’agissait de savoir si deux partis étaient inconstitutionnels et devaient être interdits. Elle a défini l’ordre constitutionnel libéral et démocratique comme suit:
«Un ordre constitutionnel libéral et démocratique au sens de l’article 21 de la Loi fondamentale est un ordre qui, en excluant tout pouvoir violent et arbitraire, représente un pouvoir conforme aux exigences de l’Etat de droit fondé sur l’autodétermination du peuple conformément à la volonté de la majorité, sur la liberté et l’égalité. Les principes fondamentaux de cet ordre comprennent, au minimum, le respect des droits de l’homme tels qu’ils sont définis dans la Loi fondamentale, en particulier le droit de la personne à la vie et au libre développement, la souveraineté du peuple, la séparation des pouvoirs, la responsabilité du gouvernement, la légalité de l’administration, l’indépendance des tribunaux, le principe du multipartisme et l’égalité – pour tous les partis politiques – des chances à la formation et l’exercice constitutionnel d’une opposition.» (BVerfGE 2, 1 [Ls. 2, 12 f.])
Il s’agit essentiellement des principes de base pouvant être tirés des articles 1 et 20 de la Loi fondamentale, c’est-à-dire des principes de base assortis d’une «clause d’éternité» dans la Loi fondamentale elle-même. Seule la revendication de l’égalité des chances pour tous les partis politiques et le droit à l’opposition va au-delà de ces deux articles.

Démocratie vigilante contre tous les efforts anticonstitutionnels

Là non plus, il n’est pas question de droite et de gauche, ni d’extrême droite ou d’extrême gauche. Ici, on a formulé des limites auxquelles toutes les forces politiques doivent accepter de se confronter, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du Parlement. La Constitution allemande est celle d’une démocratie vigilante. Les objectifs politiques anticonstitutionnels et plus encore toute politique anticonstitutionnelle ne doivent pas rester sans conséquences – qu’elles soient le fait d’extrémistes de droite, d’extrémistes de gauche ou de toutes autres forces politiques. Il faut les remettre à leur place. Mais cela a-t-il un lien avec l’actuelle «lutte contre la droite»?

Cela n’a rien à voir avec l’«Antifa»

Le fait que le mouvement «Antifa» allemand ait écrit la «lutte contre la droite» sur ses drapeaux n’est pas nouveau. Elle le fait depuis de nombreuses années et n’a aujourd’hui que peu à voir avec une véritable prévention des aspirations fascistes. De nombreux extrémistes de gauche s’y retrouvent, certains d’entre eux des jeunes tragiquement délaissés. Mais le mouvement «Antifa» a des stimuli, également financiers, depuis que la «lutte contre la droite» est devenue la politique du gouvernement allemand. Cette politique s’étend jusqu’aux Etats-Unis à Madeleine Albright, qui elle aussi met en garde contre un nouveau fascisme.
A l’heure actuelle, on invoque la «lutte contre la droite» pour harceler des citoyens innocents: parce qu’ils ne sont pas d’accord avec le courant dominant des médias et de la politique et parce qu’ils ne prêchent pas l’internationalisme, mais défendent plutôt l’Etat constitutionnel libéral, démocratique et souverain. Récemment, le Deutschlandfunk en a donné un nouvel exemple: dans un commentaire de l’après-midi du 27 septembre, Paul Craig Roberts, ancien haut fonctionnaire du Trésor américain et personnalité se permettant de critiquer la politique impérialiste américaine, est catalogué de «pire figure radicale de droite des Républicains».

Qui a amené les nazis au pouvoir?

Quelqu’un se souvient-il encore des forces décisives ayant soutenus les fascistes et les nationaux-socialistes du XXe siècle? Il s’agissait alors de milieux politiques clandestins, de forces possédant de gros moyens financiers et de racistes, souvent de Grande-Bretagne et des Etats-Unis – les précurseurs des actuels capitalistes de la globalisation radicale du marché, de leurs soutiens et de leurs idéologues. A l’époque, ils étaient d’avis qu’il fallait combattre le bolchevisme par tous les moyens, en Union soviétique et ailleurs dans le monde. C’est ainsi qu’on implanta et porta au pouvoir les fascistes et les nationaux-socialistes. Et où en sommes-nous aujourd’hui? De quel côté la liberté, l’Etat de droit et la démocratie sont-ils réellement remis en danger?

Une transgression grave contre les jeunes

Beaucoup de ceux qui sont actifs dans la «lutte contre la droite» sont des jeunes gens. C’est une transgression grave que d’abuser des jeunes gens à des fins politiques. A qui servira leur actuelle «lutte contre la droite»? Quel est l’objectif de la mise au pilori d’autres personnes, de recouvrir tout débat constructif et ouvert d’une couche de mildiou paralysante? S’agit-il d’un engagement en faveur de la dignité humaine et des droits de l’homme, de la paix et de la justice? Ou veut-on une fois de plus – comme si souvent dans l’histoire – utiliser la jeune génération à des fins non déclarées?    •

Episodes allemands

#Wirsindmehr?

km. Début septembre 2018, sous le logo #Wirsindmehr [#Nous-sommes-plus-nombreux], plusieurs dizaines de milliers de personnes, principalement des jeunes, se sont rassemblées à Chemnitz pour écouter des discours et des performances musicales – à bien des égards plutôt insipides ou violents –, prétendant ainsi donner un signal fort contre l’extrémisme de droite en Allemagne. Le président fédéral allemand Frank Walter Steinmeier avait recommandé cet événement, et certains ont peut-être pensé qu’il s’agissait d’une erreur. Mais ce n’était pas le cas. Sous le logo #Wirsindmehr, des événements, dont la qualité politique est très douteuse, ont lieu dans diverses villes allemandes, organisés et financés par de nombreuses organisations et institutions publiques – est-ce légal? Une telle manifestation a, par exemple, eu lieu le 5 octobre 2018 dans la ville de Constance, dans le sud du Bade-Wurtemberg. Le maire de la ville Uli Burchardt (CDU) a parrainé l’événement. L’«Alliance» comprenait la CDU locale, le FDP, le SPD, Bündnis 90/Die Grünen, Die Linke, Freie Wähler, le DGB, IG Metall et Verdi, Amnesty International et l’Evangelische Kirchenbezirk, l’Université de Constance et, pour finir, «Pulse of Europe», une organisation diffusant dans tous les pays membres de la publicité pour l’UE.
S’engager en faveur «de la démocratie et de l’Etat de droit, de l’humanité et de la solidarité», comme le propose l’appel à la manifestation de Constance, est certainement une bonne chose. Mais le fait de peindre en même temps le diable au mur en mettant en garde contre une imminente prise de pouvoir de l’extrême droite en y mélangeant l’AfD, ressemble plus à de la propagande politique – et on est en droit de se demander: à quoi bon?

Maintenant, nous savons ce qu’est le populisme

Bertolt Brecht, à l’origine un ami de la RDA, rédigea après le 17 juin 1953 un poème devenu célèbre:

La solution
Après l’insurrection du 17 juin,
Le secrétaire de l’Union des écrivains
Fit distribuer des tracts dans l’allée Staline.
Le peuple, y lisait-on, a par sa faute
Perdu la confiance du gouvernement
Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts
Qu’il pourra la regagner. Ne serait-il pas
Plus simple alors pour le gouvernement
De dissoudre le peuple
Et d’en élire un autre?

65 ans plus tard, la Fondation Bertelsmann et le Wissenschaftszentrum Berlin ont publié en allemand une étude de près de 100 pages intitulée «Baromètre du populisme 2018: attitudes populistes des électeurs et des non-votants en Allemagne 2018».
Les médias se sont inquiétés suite à l’information que plus de 30% des Allemands interrogés seraient enclins au populisme – avec une tendance à la hausse.
La page 18 de l’étude fournit une réponse compacte à la question de déterminer à partir de quel moment une personne est reconnue comme adhérant à des pensées populistes. C’est lorsqu’elle est entièrement ou plutôt d’accord avec toutes les déclarations suivantes:

  • Les citoyens sont souvent d’accord entre eux, mais les politiciens poursuivent des objectifs très différents.
  • Je préférerais être représenté politiquement par un simple citoyen plutôt que par un politicien.
  • Les partis ne recherchent que les voix des électeurs, leurs opinions ne les intéressent pas.
  • Les différences politiques entre les citoyens et les politiciens sont plus grandes que les différences entre les citoyens.
  • Les questions importantes ne devraient pas être tranchées par les parlements, mais par des votations populaires (référendums).
  • Les politiciens du Bundestag devraient toujours suivre la volonté des citoyens.
  • En principe, les citoyens allemands s’accordent sur ce qui doit se faire au niveau politique.
  • Ce qu’on appelle «compromis» en politique n’est en réalité rien d’autre qu’une trahison de ses propres principes.

Ainsi, chacun peut donc vérifier s’il est populiste ou non.
Mais il se peut que certaines personnes voient un lien entre «la lutte contre le populisme» officielle et le poème de Bertolt Brecht.

«La ‹lutte contre la droite› vise le centre bourgeois»

Kristina Schröder (CDU), de 2009 à 2013 ministre fédérale allemande de la Famille, des Personnes âgées, de la Femme et de la Jeunesse, a examiné de manière critique la «lutte contre la droite» dans un long article pour le journal «Die Welt» du 24 août 2018. L’article s’intitule: «La ‹lutte contre la droite› vise le centre bourgeois». Elle écrit entre autres:
«La gauche a élargi le débat sur l’extrémisme de droite. Avec le soutien de l’Etat, tout ce qui n’est pas à gauche est combattu – l’extrémisme de gauche est banalisé. Le consensus antitotalitaire est détruit et la CDU doit prendre une décision. […]
La lutte contre l’extrémisme de droite est devenue la ‹lutte contre la droite›. Quiconque pense que seule la paresse linguistique est à l’œuvre est fort naïf. Pour beaucoup des personnes s’engageant dans ce combat avec des soutiens étatiques, le vrai but est de combattre tout ce qui n’est pas de gauche. La vieille thèse des soixante-huitards, selon laquelle la société capitaliste est au minimum préfasciste revient à la surface. […]
La ‹lutte contre la droite› est donc à prendre au pied de la lettre: il s’agit de stigmatiser comme étant illégitime dans le discours démocratique, des convictions politiques, avec lesquelles même une bonne partie des partisans de l’Union du Centre est probablement d’accord. Donc, le pluralisme des opinions politiques se réduit de plus en plus au domaine de la gauche.»