Pourquoi Beat Richner n’a pas obtenu de prix Nobel?

A l’occasion du décès d’un actif homme de paix

par le Pr Dr David Holzmann

(photo keystone)

Beat Richner nous a quittés le 8 septembre suite à une courte et grave maladie. De nombreux Suisses, Cambodgiens et humanitaires engagés sont en deuil pour ce médecin unique et défenseur de la paix, de la justice et de la dignité humaine. L’Université de Zurich lui a remis le doctorat honoris causa, et il a obtenu de nombreux prix pour son œuvre grandiose et unique au monde. Par ailleurs, il avait une multitude de bienfaiteurs, admirant à la fois sa personne et son œuvre, percevant dans ses actions la réalisation de la tradition humanitaire de notre pays. Si l’on considère ses contributions et son engagement, on se demande pourquoi il n’a jamais été candidat pour un prix Nobel. Ceci est dû à son action cohérente et logique. Il n’était pas le chouchou de tout le monde.

Au printemps 2017, Beat Richner faisait pour une fois la une des médias à cause d’une toute autre affaire. Une maladie du cerveau, mystérieuse et d’évolution rapide, l’a obligé de quitter les hôpitaux du Cambodge et de se rendre en Suisse pour se faire soigner. Auparavant, on entendait parler du docteur Richner que lorsqu’il venait donner des concerts de bienfaisance avec son violoncelle pour récolter de l’argent pour les soins médicaux apportés aux enfants et aux mères dans ses hôpitaux du Cambodge. Ou alors, on l’entendait à la radio, ou on pouvait le voir au Cirque national Knie, et ainsi de suite. Ses voyages à travers la Suisse avaient avant tout pour but de soutenir ses projets et de soigner les enfants, comme il le soulignait lui-même. Beat Richner vivait de manière très modeste et désintéressée et tirait ses forces et son énergie uniquement de ses succès qui lui donnaient raison à lui et à son idéal. Le traitement réussi d’un enfant malade de la tuberculose pouvait tout autant le réjouir que l’aménagement d’une nouvelle unité de salles de soins. Sa performance uniquement dans le domaine financier était presque incroyable: Avec un budget annuel de seulement 42 millions de francs, il arrivait à prendre en charge et soigner dans ses hôpitaux quatre cinquième de tous les enfants du Cambodge la plupart du temps gratuitement!
Beat Richner montrait au monde comment les dons pour les personnes dans le besoin peuvent être utilisé sans perte. Tous les fonds donnés par d’innombrables Suisses, institutions et organisations caritatives ont été transmis soigneusement sans «frais de dossier» ou choses similaires à ses trois hôpitaux au Cambodge. Contrairement aux organisations multinationales, où les dons disparaissent trop souvent en grande partie dans l’administration, il montrait au monde que l’aide pouvait et devait se passer de la bureaucratie.
Le docteur Richner, alias «Beatocello», n’aurait pas été lui-même, s’il n’avait pas exprimé ouvertement et avec bravoure sa critique envers certaines organisations de l’ONU et certains responsables politiques. Pour cela les personnes mises en cause l’ont traité avec mépris, calomnie et diffamation. S’il n’avait pas eu un important soutien moral et une grande admiration de la part de la population suisse, les officiels auraient attaqué le pédiatre engagé beaucoup plus durement et tenté de stopper le flux des dons. Il n’hésitait pas à critiquer ouvertement et clairement l’OMS. Cette dernière, malgré son pouvoir, ne pouvait réussir à discréditer le docteur Richner.
Dans sa critique publique publiée à l’échelle mondiale sous un titre à double sens «WHO is wrong and WHAT is wrong», il décrivit et critiqua sans équivoque les activités de l’appareil de l’OMS: en Europe, on traite la méningite chez un enfant avec l’onéreux antibiotique Ceftriaxon. Pourquoi ne pas soigner un enfant cambodgien avec ce même médicament? Et, pourquoi, par exemple, le Chloramphenicol figure-t-il sur la liste de médicaments recommandés par l’OMS bien qu’il ait été retiré du commerce dans les Etats industrialisés en raison de son inefficacité prouvée et ses effets secondaires? Assumant sa responsabilité, le docteur Richner œuvra de toutes ses forces selon sa conviction qu’il était inacceptable de dispenser une «médecine pauvre pour des gens pauvres», comme l’OMS le proposait. «La maladie est toujours la même, que ce soit en Europe ou au Cambodge», aimait-il dire. Et en raison de ce fait commun, la maladie au Cambodge doit être soignée de la même manière qu’en Suisse.
Avec cette logique médicalement justifiée, il remettait en question de nombreuses organisations caritatives, les accusant également de faire disparaître d’énormes sommes d’argent dans leur appareil administratif coûteux. Ses arguments et son sens de la justice étaient très efficaces et compréhensibles pour tous. Pour ne pas devoir entrer en matière sur ce sujet, la radio suisse alémanique SRF a catalogué, dans l’émission «Echo der Zeit» du 9 septembre, ses critiques comme «idéologie».
Récemment, l’OMS et d’autres organismes sanitaires ont attiré l’attention sur le fait que la tuberculose n’était pas encore sous contrôle. En appliquant un programme détaillé de lutte contre cette maladie insidieuse, Beat Richner a montré au monde qu’il est tout à fait possible d’endiguer durablement la tuberculose. Evidemment, ceci était impossible sans un grand nombre de collaborateurs et des séances informatives gratuites à grande échelle pour les populations. Le plus grand souhait des parents, devant être rempli par le médecin en tant que «bon samaritain», est la guérison de leurs enfants malades. Ce souhait constitue la base d’une relation fiable avec le médecin et l’hôpital, garantissant finalement au mieux le suivi de traitements de plusieurs mois de façon ininterrompue. Le docteur Richner a reconnu cette réalité, il a démontré au monde la faisabilité de sa démarche et a ainsi ouvert la lutte contre le fatalisme.
Avec son engagement sans faille, Beat Richner représente de nombreuses valeurs, auxquelles nous nous identifions en tant que Suisses: l’engagement désintéressé, l’aide humanitaire, la critique objective – sans concessions à l’esprit du temps. Si Beat Richner ne s’est pas vu décerner un prix Nobel, c’est tout à son honneur. Le philosophe français des Lumières, Claude-Adrien Helvétius, a décrit une telle situation par les termes suivants: «Il est impossible de porter à travers la foule le flambeau de la vérité sans roussir ici et là une barbe.»    •