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La paix ne règne pas, elle doit être créée

70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme

par Moritz Nestor

Le 10 décembre 1948, il y a 70 ans, la veuve de l’ancien président des Etats-Unis Eleanore Roosevelt proclamait solennellement la Déclaration universelle des droits de l’homme à l’ONU. Les Etats-Unis, menaçant déjà le monde avec la bombe atomique, l’ont également signée. Cette journée est célébrée depuis 1948 en tant que Journée internationale des droits de l’homme.

«La paix doit être juste et garantie. L’homme doit faire usage de sa raison et, guidé par ses sentiments humains, mesurer le droit dans l’Etat selon un critère pré-étatique – la nature de l’homme – et l’adapter à celle-ci.»

En 1945, le monde n’était plus le même qu’avant. Après plus d’un demi-siècle de politique de puissance impériale, selon l’exemple admiré de Jules César, avec une planification à grande échelle élaborée au mépris des individus et des peuples, après d’indicibles génocides et des millions de personnes déplacées, après les premières bombes atomiques annonçant des horreurs à venir et après plus de 150 millions de morts, les peuples se retrouvaient secoués devant les champs de ruines créés par eux-mêmes et les restes de leurs cultures maltraitées par un délire de pouvoir mondial.
Dans un effort pour sauver les générations futures de ces horreurs, ils ont adopté, après une longue lutte, la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, comme expression de leur conscience morale et juridique, secouée par des souffrances indicibles.
Avec grand respect, mais avec une réflexion en cours, nous commémorons cet acte aujourd’hui. Il correspondait aux désirs les plus profonds des peuples de l’époque, ayant dû payer par le sang un si lourd tribut. Pour les soldats, rentrant souvent chez eux après une longue captivité, la guerre n’était pas terminée. Pour d’innombrables pères de ma génération les nuits étaient une torture, parce qu’ils durent continuer à faire la guerre dans leurs rêves jusqu’à la fin de leur vie – et nos mères, laissées seules, durent expliquer à leurs enfants les séquelles mentales de leurs maris. D’innombrables pères restèrent silencieux: opprimés par leur conscience à cause de leurs actes et humiliés par les vainqueurs bien que le peuple entier avait d’abord été séduit par eux – suite à leurs diaboliques activités propagandistes – pour aller faire la guerre. Puis, ils ont été déclarés collectivement coupables pour la guerre.
La Déclaration universelle des droits de l’homme ne peut plus être éliminée. Cela restera son rôle de toute grand importance d’avoir déclaré dans son article premier, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, que les droits de l’homme sont un droit pré-étatique pour tous les êtres humains, et non seulement pour un territoire étatique: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.»
Le mot décisif dans cette phrase est «naissent». Le droit naît avec chaque être humain. Ce n’est pas la société qui octroie ces droits aux personnes. Il vient au monde avec sa nature humaine en tant que porteur de droits. Etre titulaire de droits signifie être une personne dès sa naissance.
C’est sur cette base anthropologique que les droits de l’homme et les libertés fondamentales de la Déclaration des droits de l’homme de 1948 sont fondés. Les droits à la participation sociale, économique et culturelle reposent sur ces droits. Puis, les derniers articles de la Déclaration garantissent à tous les êtres humains le droit à un ordre national et international dans lequel les droits de l’homme puissent être réalisés.
La Déclaration universelle des droits de l’homme, avec sa référence à la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine, n’est liée à aucune condition théologique. Elle a formulé l’existence des droits pré-étatiques pour tous les êtres humains, indépendamment de leur culture, de leur nation ou de leur religion – pouvant être reconnus par toutes les cultures, nations ou religions comme la substance humaine fondamentale d’une paix juste. C’était la réponse à la politique de force du XXe siècle, quel que soit le camp l’ayant perpétrée. En 1948, toutes les personnes de bonne volonté ont compris que c’était l’héritage des deux guerres mondiales.
La Déclaration des droits de l’homme «exprime le minimum de droit naturel transcendant toutes les religions, cultures et traditions et qui est indispensable à l’instauration d’un ordre universel de paix […]. Cette moralité peut aussi être présupposée et reconnue par des athées et elle a souvent trouvé, dans l’histoire des Lumières, un soutien encore plus fort de leur part que de l’Eglise.»1

Né de la résistance au génocide

L’histoire de la Déclaration des droits de l’homme de 1948 commence par la résistance au colonialisme du début de l’époque moderne. En 1492, la conquête sanglante de l’Amérique par l’Espagne et le Portugal débute avec la bénédiction de l’Eglise catholique – qui, en tant qu’«Eglise au pouvoir», n’a pas encore porté son attention sur les droits de l’homme et la démocratie, la doctrine sociale catholique et le système coopératif. Les conquérants se sont comportés de manière effroyable en Amérique. Le moine dominicain Bartolomé de Las Casas (1484/85–1566) décrit dans son témoignage choquant le terrible pillage, l’asservissement et l’anéantissement des Indiens.2 Les doctrines du droit naturel de l’Ecole de Salamanque se sont développées à partir de la philosophie de la scolastique tardive avec la confrontation de cette injustice. Les conquérants avides de pouvoir et d’argent ont justifié le génocide des Indiens non-baptisés et n’étant donc pas des personnes morales avec lesquelles on pouvait conclure des contrats. Par conséquent, ils n’avaient pas le droit de se gouverner eux-mêmes. Un ami personnel de Las Casas, Francisco Vitoria (1492/93–1546), qui fut informé par lui de ces sauvageries, fut chargé par l’empereur Charles Quint d’élaborer des directives pour le travail missionnaire auprès des Indiens. Vitoria s’opposa ensuite aux conquistadors en disant «que les êtres humains sont dans leur nature par principe égaux et libres».3
C’est ainsi que Vitoria anticipe l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits». Entre Vitoria et 1948, il y eut plus de 450 ans de luttes pour la reconnaissance du droit né avec l’homme.
L’école de Salamanque soutenait que le droit à la vie et à la liberté ainsi que la dignité de l’être humain ne se limitent pas à l’appartenance à une confession ou une race, mais appartient à chaque être humain individuellement parce qu’il fait partie de la famille humaine. A cet époque débuta au sein de l’Eglise catholique un changement progressif s’éloignant de l’«Eglise au pouvoir» pour se rapprocher de la parole de son créateur: «Il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous êtes toujours un en Jésus Christ».4
La lutte pour y arriver n’est pas terminée. Bien au contraire.

La réponse humaine au nihilisme

La Déclaration universelle des droits de l’homme fut également et avant tout une réponse au nihilisme de larges pans de l’intelligentsia européenne, et donc aussi l’espoir d’une renaissance du droit naturel, que l’on put observer pendant environ deux décennies à la suite de 1945.
Les grandes idéologies inhumaines depuis le milieu du XIXe siècle avaient ouvert la voie aux régimes totalitaires du XXe siècle suite à leur «abandon de volonté de vouloir connaître l’homme en tant qu’homme». Tous prêchaient «l’adieu de l’homme, la déshumanisation de l’être humain», comme le formule le philosophe Hassan Givsan.5 Hans Scholl, le frère de Sophie Scholl, affirma lors de son interrogatoire par la Gestapo:

«Je suis d’avis qu’en Allemagne, dans la période de 1918 à 1933 et surtout 1933, ce n’est pas tant la masse du peuple allemand qui a échoué politiquement, mais justement […] l’intelligence. Malgré qu’en Allemagne, des savants et des spécialistes aient été formés dans tous les domaines de la vie spirituelle, ce sont précisément ces personnes qui n’étaient pas en mesure de répondre correctement aux questions politiques les plus simples. C’est de cette manière que l’on peut comprendre pourquoi les mouvements de masse ont pu, à l’aide de leurs simples slogans, étouffer toute réflexion plus profonde. Je sentais qu’il était grand temps de rappeler le plus sérieusement à cette partie de la bourgeoisie ses devoirs politiques.»6

Aujourd’hui, nous ferions bien de nous souvenir de l’héritage de Hans Scholl dans notre réflexion sur les droits de l’homme.
S’appuyant sur la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, les peuples ont conclu d’autres pactes internationaux traduisant la pensée du droit naturel en droit international général, qui a ensuite été adopté par les Etats comme droit positif directement applicable dans leurs systèmes juridiques nationaux respectifs. Ce sont le Pacte relatif aux droits civils et politiques et le Pacte relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966.

Le modèle étatique européen

Partant de la pensée du droit naturel, les Lumières créèrent, dans le domaine politique, le modèle étatique européen dans sa forme d’Etat constitutionnel avec ses trois piliers représentés par la séparation des pouvoirs, les droits de l’homme et la démocratie qui, à l’exemple du modèle suisse de démocratie directe, pourrait s’articuler avec le mouvement coopératif. Martin Kriele l’a décrit de la manière suivante:
«Les Lumières, dans le domaine politique, étaient empreintes de la doctrine du droit naturel. Elles étaient orientées vers la nature de l’homme en tant qu’être humain, pas en tant que catholique ou protestant, chrétien ou païen, Européen ou Asiatique, libre ou esclave, etc. Leur question portait sur les conditions dans lesquelles les gens peuvent travailler ensemble pacifiquement et amicalement. Et la réponse était: en se mettant dans une situation de droit. Avec les termes de Kant, cela signifie que les personnes et les Etats se reconnaissant mutuellement comme égaux en droits et limitent leur liberté selon des lois générales de manière à ce que la liberté de chacun puisse exister avec la liberté de tous. Ce faisant, ils subordonnent leur nature biologique et animale à leur nature rationnelle et surmontent ainsi le principe du plus fort, du plus rapide, du plus intelligent, du plus brutal, du plus impitoyable. En même temps, ils créent la liberté dans laquelle chaque personne et chaque peuple peut se déterminer lui-même afin de réaliser les meilleures possibilités qu’ils ont en eux pour collaborer fraternellement et pour maintenir la paix entre eux.»7
Ernst Fraenkel dit la même chose: «Le risque d’organiser une société hétérogène dans un Etat pluraliste n’a pu et ne pourra réussir que si la conscience de la validité d’un droit naturel comme fondement de la légitimité de tout droit positif est maintenue.»8
Les débuts de l’Etat moderne reposent sur l’idée de base qui a été transmise pour la première fois depuis l’Antiquité grecque: la paix par l’épée seule n’est pas encore une paix véritable. La paix doit être juste et garantie. L’homme doit faire usage de sa raison et, guidé par ses sentiments humains, mesurer le droit dans l’Etat selon un critère pré-étatique – la nature de l’homme – et l’adapter à celle-ci. L’action politique s’approche donc de la justice. Les ancien Grecs ouvrirent ainsi une nouvelle époque de la pensée étatique et politique. Déjà Aristote développa une première structure de base de l’Etat moderne avec ses trois piliers (1) démocratie, (2) séparation des pouvoirs et (3) droits de l’homme. Elle n’a pas changé jusqu’à ce jour. Avec l’ancienne loi naturelle grecque commencèrent 2500 ans d’histoire de l’émergence de l’Etat de droit démocratique avec la séparation des pouvoirs.
Avec son monopole sur l’usage de la force, c’était l’alternative historique à la lutte de tous contre tous, à l’anarchie, au droit du plus fort – à la politique de la force dans toutes ses nuances. Il exigeait catégoriquement que tous les groupes de pouvoir rivaux (au XVIe siècle, il s’agissait de la noblesse et du clergé) maintiennent la paix sous le toit commun du droit. La «situation bourgeoise» qu’il créa était le modèle de l’égalité juridique pouvant tout aussi bien surmonter la division des classes des XIXe et XXe siècles que les divisions religieuses et l’ordre féodal des siècles précédents.

La situation juridique comme alternative à la loi du plus fort

L’expérience fondamentale de l’être humain dans une situation de guerre du tous contre tous – dont la terrible apogée fut la guerre de Trente Ans – est la peur d’être tué. Les penseurs de l’Etat de l’époque appelaient cela l’«état naturel». Pour eux, cela ne signifiait aucunement que l’homme était un prédateur de naissance, mais qu’il se transforme en prédateur s’il vit sans Etat et dans l’anarchie. L’Etat-nation est l’institution concrète ayant surmonté les constantes guerres civiles et religieuses. Son premier et plus important fondement fut l’Ordre de Westphalie, issu de la Paix de Münster et d’Osnabrück en 1648. Le moyen d’exalter la guerre civile et le droit du plus fort et suite à cela la peur de la mort, était de placer le monopole de tout pouvoir entre les mains de l’Etat, «dont le pouvoir est supérieur à tout autre pouvoir, capable donc de stopper la violence que des particuliers s’infligent mutuellement, de limiter les horreurs qu’ils s’infligent en inspirant une grande peur».9
Le monopole de l’usage de la force repose sur le fondement suivant: les ennemis de la guerre de tous contre tous «acceptent de remettre leurs armes à l’Etat afin d’abolir la menace mutuelle, de l’utiliser comme garant de la sécurité des uns et des autres et de s’y soumettre. L’Etat, et lui seul, a désormais le droit d’exercer la violence physique. […] Les gens [peuvent et veulent] ne plus résoudre leurs conflits avec les poings. Le renoncement à la violence et l’obéissance en font des citoyens».10
A cette époque, il s’agissait avant tout de la noblesse et du clergé qui étaient, comme tous les citoyens dans ce modèle, placés sous le monopole de l’usage de la force. Que cela ne se passa pas toujours bien est une autre histoire. Ce modèle de l’Etat «reflète la réalité historique [du début de l’époque moderne européenne]: la naissance de l’Etat moderne suite aux souffrances des guerres civiles des XVIe et XVIIe siècles. L’Etat dans sa forme moderne […] est le dépassement institutionnel de la guerre civile. Il établit la paix civile en développant le monopole de la violence physique légitime en privant les citoyens du droit et du pouvoir d’être juge et huissier dans leurs propres affaires.»11
Cet ordre de paix étatique ne connaît pas pire mal que la mort. Sa mission est la protection de la vie, de l’intégrité physique et de la liberté. «Il est incapable d’offrir l’honneur personnel et la gloire patriotique comme compensation pour le dévouement de la vie. Il ne peut pas non plus considérer le ciel comme la récompense de la souffrance sur terre. Les vérités transcendantes du salut et les objectifs religieux du salut ont perdu la légitimité qu’elles avaient dans l’ordre politique du Moyen-Age.»12 Ce modèle n’a pas seulement été créé bien avant le nationalisme meurtrier. Son idée de base et sa mission sont précisément le bannissement du nationalisme, de l’Etat de Dieu et de l’Etat de pouvoir.
L’Etat, avec son monopole sur l’usage de la force, élimine la peur des citoyens entre eux. Mais il risque également de devenir lui-même l’objet de la peur des citoyens lorsqu’il est saisi par l’ivresse du pouvoir. Et voilà donc l’importance des droits de l’homme: les droits fondamentaux et les droits de l’homme dérivés du droit naturel et de l’ordre juridique qui en découlent ont toujours eu pour but de protéger le citoyen du déraillement du monopole de l’Etat sur l’usage de la force et de la violence de ses concitoyens, une entité fragile devant être vécue consciemment et qui, en outre, se développe assez mal dans de nombreux Etats actuels. «Et pourtant, la pensée politique n’a pas encore trouvé de voie alternatives, sans sombrer dans le chaos.»13 Ce modèle d’Etat nie tous les autres objectifs étatiques, sauf la protection de la vie et de la liberté. Les intérêts particuliers des races, des classes sociales, des religions, des confessions, des nations, des groupes ethniques, des langues, des idéologies, etc. ne sont pas des objectifs de l’Etat de droit moderne séparant les pouvoirs.

«Et voilà donc l’importance des droits de l’homme: les droits fondamentaux et les droits de l’homme dérivés du droit naturel et de l’ordre juridique qui en découlent ont toujours eu pour but de protéger le citoyen du déraillement du monopole de l’Etat sur l’usage de la force et de la violence de ses concitoyens, une entité fragile devant être vécue consciemment et qui, en outre, se développe assez mal dans de nombreux Etats actuels.»

Que reste-t-il?

Les droits de l’homme étaient censés protéger l’individu de l’Etat devenant de plus en plus agressif! Que reste-t-il des espoirs placés en 1948 et par la suite dans l’accomplissement historique décrit ci-dessus?
Les Etats-Unis jouaient un double jeu déjà bien avant 1948. Ils ont recouvert leur impérialisme au niveau du pouvoir et des finances, s’élargissant au monde entier au cours du XXe siècle, d’une couche de «démocratie» et de «droits de l’homme». La même année, lorsque l’épouse du président américain proclama la Déclaration des droits de l’homme, George Kennan, le chef de l’équipe de planification du Secrétariat d’Etat américain, les rejeta sans équivoque en les renvoyant dans le monde des «rêveries»:

«Nous possédons 50% de la richesse mondiale, mais nous ne représentons que 6,3% de la population mondiale. […] Face à une telle situation, nous ne pouvons éviter d’éveiller contre nous de la jalousie et de la rancune. Notre tâche primordiale dans un avenir proche est de trouver une forme de relation nous permettant de maintenir ces différences de prospérité sans compromettre sérieusement notre sécurité nationale. Pour y parvenir, nous devrons renoncer à toute sensiblerie et à toute rêverie; […]. Nous ne devons pas nous leurrer en croyant pouvoir aujourd’hui nous permettre le luxe de l’altruisme et d’apporter le bonheur dans le monde […]. Nous devrions cesser de parler d’objectifs vagues et irréalistes tels que les droits de l’homme, l’amélioration des niveaux de vie et la démocratisation. Le jour n’est pas loin, où nos actions devront être guidées par une pensée sobre et puissante. Moins nous serons entravés par des slogans idéalistes, mieux ce sera.»

Armin Wertz a placé cette citation en introduction à son livre «Die Weltbeherrscher» [La domination du monde] publié par le Westend Verlag en 2015. La «première chronique complète de toutes les opérations étatsuniennes entreprises dans des Etats indépendants».

La pensée du peuple élu et la quête du pouvoir mène à la négation des droits de l’homme

Benjamin Franklin ne considérait pas encore les Indiens comme des «sauvages» inférieurs, mais il étudia une forme de gouvernement fédéraliste: «La Ligue des Iroquois inspira Benjamin Franklin à la copier lorsqu’il planifiait la Fédération d’Etats», écrivit John F. Kennedy dans la préface de l’ouvrage «American Heritage Book of Indians» de Willam Brandom. Mais les générations suivantes d’immigrants blancs «suivirent à nouveau les idées des Pères pèlerins bigots». Vingt ans seulement après leur arrivée, ils avaient déjà formulé leurs idées supérieures et leur revendications du pouvoir: «1) La terre et tout en elle est Dieu. 2) Dieu peut donner la terre, ou une partie de la terre, à son peuple élu. 3) Nous sommes son peuple élu.» Et alors, selon les descriptions d’Armin Wertz, tout se développa très rapidement: déjà les «plus modestes combattants pour l’indépendance autour de George Washington» voulaient accélérer la conquête des treize Etats de la côte orientale jusqu’au Mississippi. Trente ans plus tard, Thomas Jefferson rêvait déjà des Rocheuses comme frontière occidentale. Quarante ans plus tard, le Congrès délibérait déjà de la conquête de tout le continent «de l’isthme de Darien (Panama) au détroit de Béring». Et en 1912, le président américain William H. Taft déclarait: «Tout l’hémisphère nous appartiendra. En réalité, il nous appartient moralement aujourd’hui déjà, grâce à notre supériorité raciale». Il parlait là du double continent américain allant du pôle Nord au pôle Sud! En 1985, il y avait encore plus de vingt tribus indiennes vivant aux Etats-Unis, dont les membres n’avaient pas la citoyenneté américaine. La sphère d’influence militaire des Etats-Unis sous la forme d’Etats vassaux s’étend aujourd’hui au monde entier. Sur 320 des 400 pages, l’auteur énumère dans de brèves sections les attaques quasiment innombrables des Etats-Unis contre d’autres nations et Etats entre 1794 et aujourd’hui. Sur chaque page du livre, une moyenne de deux ou trois guerres, interventions militaires, meurtres, ingérences grossières ou alors subtiles dans les affaires d’autres Etats. Les attaques de drones américaines entre 2004 et 2011 remplissent à elles seules quinze autres pages étroitement imprimées, juste quelques lignes pour chaque meurtre! Désabusé, il précise qu’uniquement dans onze cas, dont cinq guerres, les Etats-Unis ont déclaré la guerre à une autre nation au cours de ces deux siècles! 200 ans de lutte effrénée pour le pouvoir par un Etat dont les pères fondateurs créèrent les premiers Etats constitutionnels démocratiques à l’aide de la substance philosophique la plus précieuse du droit naturel européen. L’analyse montre à quel point ces approches ont été rapidement envahies par de vaines idées d’élection et de recherche du pouvoir, notamment après la guerre de Sécession. Wertz ne décrit pas des faits fondamentalement nouveaux. Il a cependant le mérite de présenter un tableau d’ensemble de ce qui se passe dans un Etat, il ne limite pas la violence entre les citoyens, la loi du plus fort, les comportements arbitraires, la recherche du pouvoir, le pouvoir de l’argent, mais au contraire déclare tout cela comme l’idéal «libéral» de la «God’s own nation». Les Etats-Unis n’en sont que l’exemple le plus explicite.
Combien d’espoirs légitimes ne sont-ils pas nés de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration universelle des droits de l’homme? Aujourd’hui, après 70 ans, nous en sommes plus éloignés que jamais dans l’histoire de l’après-guerre. Les Etats-Unis sont peut-être l’exemple le plus tragique parmi les nations. Il suffit de considérer les idées éclairées des pères fondateurs et leur destin. Quel Etat dans le monde n’a, après 1948, pas participé d’une manière ou d’une autre à ce détournement des idéaux et s’est lui-même placé – ou y fut forcé – dans la dépendance des élites états-uniennes et de leurs réseaux mondiaux? La Suisse, en tant que seul Etat au monde avec un système de démocratie directe, est également soumise à cette épreuve.

Les droits de l’homme doivent être vécus

Ce regard sur l’histoire de la Déclaration universelle des droits de l’homme illustre une chose très clairement: les droits de l’homme doivent être vécus, sinon la Déclaration universelle des droits de l’homme n’a aucun effet positif.
Les révolutions n’ont jamais été en mesure de répondre à cette question. Tout changement politique doit commencer par l’individu et son éducation. La question de savoir comment les droits de l’homme peuvent être vécus touche à l’ancienne idée de l’éducation et de la formation du peuple: la liberté politique nécessite l’éducation morale de l’individu comme condition sine qua non.
Les poètes de tous les temps ont essayé d’ancrer la moralité dans le cœur des gens à travers leur art. Avec Guillaume Tell, Schiller a écrit l’un des exemples les plus brillants de la manière dont l’homme peut ressentir dans son propre cœur la vérité des droits de l’homme en participant intérieurement à l’action sur scène et pouvant ainsi contribuer à davantage d’humanité dans un monde imparfait. Pestalozzi et d’autres ont créé l’idée de l’éducation populaire générale, sans laquelle la liberté et les droits de l’homme ne peuvent être vécus. Alfred Adler, fondateur de la psychologie individuelle, a repris ce courant culturel: «Guérir et former». A l’aide d’un travail d’éducation et d’auto-éducation, l’être humain doit trouver sa voie pour développer un esprit communautaire. Ce n’est qu’ainsi qu’il pourra résister aux tentations de la politique du pouvoir. La psychologie des profondeurs a créé, grâce à sa compréhension approfondie de la vie de l’âme, une nouvelle base pour la thérapie, l’éducation et la formation. Après la Seconde Guerre mondiale, Friedrich Liebling et son élève Annemarie Buchholz-Kaiser se sont également basés sur ce travail d’éducation et de formation selon la psychologique individuelle.
Les erreurs de l’Histoire, des décisions prises de mauvaise foi et contre toute raison ou par manque de connaissance ont depuis toujours eu des conséquences dévastatrices dans l’histoire de l’humanité. Pire encore, cependant, sont les actes de barbarie entrepris sciemment et en pleine connaissance de cause. Quelles réponses donner aujourd’hui, 70 ans après 1948, à la question fondamentale pour l’humanité: d’où vient et comment l’être humain peut-il développer la capacité de vivre ce que la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 stipule dans son article premier: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent se rencontrer dans un esprit de fraternité.» Comme de tout temps, la vie nous place nous aussi devant cette question fondamentale et les générations futures nous demanderont quelles réponses nous avons données.     •

1    Kriele, Martin. Die demokratische Weltrevolution und andere Beiträge. Berlin 1997, p. 15s.
2    Cf. Hanke, L. The Spanish struggle for justice in the conquest of America. New York 1949
3    Kriele, Martin. Die demokratische Weltrevolution. München/Zürich 1988, p. 23
4    Galates 3, /28. Cf. aussi: Colossiens 3, /11 und 1. Corinthiens 12, /11–13
5    Givsan, Hassan: Eine bestürzende Geschichte: Warum Philosophen sich durch den «Fall Heidegger» korrumpieren lassen. Würzburg 1998, pp. 10 et 14.
6    Verhörungsprotokolle, München, 20. Februar 1943, Bundesarchiv Berlin, ZC 13267, Bd. 2
7    Kriele, Martin. Die demokratische Weltrevolution und andere Beiträge. Berlin 1997, p. 15s.
8    Fraenkel, Ernst. Das amerikanische Regierungssystem. Opladen 1960, p. 345.
9    Isensee, J. Das Grundrecht auf Sicherheit, Berlin 1983, p. 3
10     ibid. p. 3.
11     ibid. p. 4
12     ibid. p. 5
13     ibid. p. 5