Ne baissons pas la garde!

par Karl Müller

N’était-ce qu’une information partiellement sérieuse? On pourrait presque le penser après les attaques limitées des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France contre la Syrie au petit matin du 14 avril. Mais cela serait une fausse appréciation.

Les réactions suite à cette attaque coordonnée des trois Etats membres de l’OTAN sont divergentes. Le gouvernement allemand l’a approuvée sans y avoir été lui-même impliqué. Les principaux médias allemands l’ont, pour l’essentiel, justifié – tout en critiquant le président des Etats-Unis. Ce qui est particulièrement inquiétant c’est que dans de nombreuses contributions parues dans les chaînes de télévision publique, par exemple dans l’émission «Anne Will» de la 1re chaîne allemande ARD du 15 avril 2018, on ne trouvait plus rien d’équilibré, voire de sérieux.

Tous les puissants doivent-ils à nouveau s’attribuer le «droit de faire la guerre»?

On a une fois de plus assisté à de nombreuses tentatives de minimiser, voire de justifier, la violation du droit international. Cela correspond à la ligne poursuivie par les Etats de l’OTAN depuis mars 1999, parallèlement à l’attaque contre la République fédérale de Yougoslavie, et un peu plus tard, on la retrouve dans la nouvelle conception stratégique. C’est tout autant alarmant aujourd’hui qu’à l’époque. Continuer de s’y habituer serait fatal. Si le monopole de l’usage de la force des Nations Unies dans le domaine de la guerre et de la paix – dont la Charte des Nations-Unies érigée à la suite de la Seconde Guerre mondiale forme le fondement – devait s’effondrer, le monde se retrouverait dans une situation dominée par la pure politique de puissance. Alors chaque puissance s’arrogerait le «droit à la guerre». Nous n’en sommes plus tant éloignés.

Le public n’est pas informé

Les populations ont de la peine à reconnaître le but poursuivi par l’attaque du 14 avril. Les raisons officiellement invoquées (revanche, punition, élimination du potentiel syrien d’armes chimiques, mise en garde en vue d’une nouvelle utilisation d’armes toxiques par la Syrie) ne sont guère crédibles. Comme dans l’affaire Skripal, on ne met pas les cartes sur la table. L’opinion publique n’est pas informée. On se contente de spéculations, toute information objective manque. Pour la formation de l’opinion dans une démocratie, c’est une véritable catastrophe.

Pour l’instant, il n’y a pas de diplomatie honnête en vue

On ne voit pas quel crédit apporter aux appels à la diplomatie et au dialogue de la part des Etats de l’OTAN. On ne peut baisser la garde, car pour cela il faudrait qu’on aperçoive des intentions honnêtes. Mais aucune preuve n’est en vue, bien au contraire. Il est indéniable qu’on continue à diaboliser la Russie. On a l’impression qu’on utilise tantôt cette tactique-ci, tantôt cette tactique-là pour gagner la nouvelle guerre froide – qui risque de ne pas rester froide.
Quand entendrons-nous, de la part d’un responsable politique occidental un mot faisant preuve de compréhension de la situation de la Russie? Je lis différents journaux allemands mais je ne vois rien allant dans cette direction. On en reste toujours au dénigrement, et cela dans un ton de dureté et de polémique insupportable. On accorde de larges places à quiconque se complaît à déverser sa bile vénéneuse envers la Russie. Toute prise de position n’allant pas dans ce sens n’a guère de chance d’être publiée.
J’entends s’exprimer des politiciens allemands en fonction, sans percevoir le moindre mot de compréhension. En serait-on toujours à regretter la «victoire» dans la première guerre froide? Cherche-t-on de nouvelles voies permettant une nouvelle victoire? Pourquoi ne supporte-t-on pas que l’époque de l’unipolarité puisse se terminer?
Un esprit averti avait déclaré qu’il fallait se concentrer sur les actes des personnes et pas sur les paroles. Les négociations pour terminer la guerre de Trente ans durèrent plus d’une décennie. On faisait semblant de négocier, mais chacun espérait s’accaparer la victoire et ne prenait donc pas au sérieux l’adversaire. C’est ainsi que la guerre continua – jusqu’à l'épuisement total de toutes les parties. Est-ce cela qui nous attend?

La Russie se protège

Wolfgang Ischinger, directeur du Forum de Munich sur les politiques de défense, s’est exprimé lors d’une interview dans l’émission «Anne Will». Lui, qui rejette toute la faute pour la situation actuelle sur la Russie, a lâché, presque comme par inadvertance, que la Russie n’était pas en mesure de mener une grande guerre. Tous ceux qui attribuent à la Russie des intentions malveillantes feraient bien d’en prendre note. Il suffit de jeter un regard sur les dépenses militaires des Etats de l’OTAN et les comparer à celles de la Russie, pour comprendre l’absurdité d’une telle affirmation.
Le fait que la Russie ne soit pas devenue la victime des objectifs agressifs des Etats de l’OTAN est dû à l’augmentation massive de ses capacités de défense. Le président Poutine n’a pas dernièrement présenté publiquement les nouvelles armes russes pour annoncer une guerre d’agression. Lorsqu’on a de telles intentions, on se tait et ne dévoile pas son arsenal. Il s’agissait plutôt d’un avertissement à l’Occident de ne pas se lancer dans une aventure militaire irréfléchie. Depuis quelque temps les Etats de l’OTAN ont acquis un certain respect pour la Russie – dû à la politique du pays – mais ils rêvent toujours de la victoire.    •