«Peindre sans détours»

Exposition des tableaux de Gabriele Münter à Munich

par Gisela Schlatterbeck-Kersten et Ingo Kersten

Un sac en plastique de l’exposition orné d’un portrait d’une femme illuminée en toutes couleurs  nous incita à faire le voyage au Lenbachhaus de Munich par un froid dimanche de janvier. Le voyage du lac de Constance à Munich afin d’y visiter la grande exposition des œuvres de Gabriele Münter (1877–1962) valait vraiment la peine. Nous y avons dé-
couvert le trésor de merveilleuses peintures pleines de couleurs aux compositions audacieuses à tout moment surprenant.


Gabriele Münter. Femme écrivant dans un fauteuil. (1929)
(photo Beate Obermann. Lenbachhaus et Kunstbau München)

L’exposition nous a impressionnés pour de multiples raisons. Nous avions connu Gabriele Münter comme peintre expressionniste par des visites du Lenbachpalais que nous avions faites lors de nos études à Munich durant les années 1960. Lors de la visite récente, nous avons constaté que nous ne connaissions qu’une petite partie des son œuvre.
Le Lenbachhaus de l’époque, une villa de peintre intime et contemplative, a été transformé en un grand bâtiment moderne pour des expositions avec une annexe dans une ancienne gare de métro souterraine mais ouverte vers le haut, impressionnante par ses constructions intermédiaires et rendant ce hall d’exposition très vaste. L’œuvre de Gabriele Münter a rempli la salle sans peine.
L’exposition est construite selon les thèmes et non pas chronologiquement. C’est nouveau et totalement approprié pour l’œuvre de Gabriele Münter, qui n’a pas évolué en périodes complètes. Il serait plus juste de dire que Gabriele Münter, indépendamment de ses déménagements fréquents et de ses séjours à l’étranger, a gardé sa manière de travailler, variant les motifs, les transposant par d’autres techniques ou recréant des versions identiques après plusieurs années.
Les 10 sections formant l’exposition sont assorties selon des thèmes montrant des tableaux de diverses époques de son œuvre. Gabriele Münter maitrisait de multiples techniques.
Elle a commencé à l’âge de 14 ans par dessiner des esquisses de portraits. A 21 ans, elle est allée aux Etats-Unis (1898–1900), où elle a photographié des personnes, des paysages, des saisons et des portraits. Pendant toute sa vie, les photographies ont contribué la base et l’inspiration pour ses peintures.
Rentrée en Allemagne, elle prit des cours de gravure sur bois en 1902 et créa par la suite de nombreuses variations colorées de portraits ou de paysages imprimés, par exemple la série «jouets» de 1908.
Plus tard, à Murnau (Allgäu) elle fit connaissance de la peinture sur verre créée dans des petits ateliers de la région et elle commença à expérimenter avec cette technique. Les ébauches des motifs sont peintes à l’envers sur le verre puis colorées. Du bon côté, les couleurs brillent davantage grâce au verre. Dans de nombreuses peintures créées plus tard, les larges contours foncés et les couleurs vives rappellent ces peintures sur verre.

Travail et technique

En Amérique déjà, elle avait photographié et dressé des esquisses de ses proches labourant les terres ou des constructions de voies ferrées et de locomotives. Le tableau «Ruhrgebiet II» [région de la Ruhr] montrant un paysage industriel daté de 1911. Elle s’occupa beaucoup du thème des travaux de construction. Quand on construisit entre 1935 et 1937 juste devant sa maison à Murnau, une voie ferrée et la route en direction de Garmisch-Partenkirchen (Olympiastrasse) elle fut fascinée par l’excavateur, cette impressionnante machine fumante. Elle y passa des demi-journées entières et s’entretenait avec les ouvriers. Le tableau «L’excavateur bleu» date de cette époque. A plusieurs reprises on retrouve ce monstre, cet excavateur au centre d’un tableau.
Au cours de sa vie, elle fut témoin oculaire de nombreuses ruptures de style l’incitant à chercher de nouvelles possibilités de s’exprimer.
Lorsqu’à la fin des années vingt, plusieurs peintres se tournèrent vers un style puriste et presque photographique pour représenter des objets et des personnes de manière froide et réaliste sans montrer des traces du travail accompli, elle s’intéressa également à cette manière de peindre. Et comment! Dans le portrait de la femme écrivant dans un fauteuil de 1929, ses qualités de peintre se montrent avec une grande finesse, exprimant tendresses et détermination. Les formes et les surfaces colorées ont des contours bien tranchés, alors que le pantalon du pyjama et les chaussures rouges sont tendrement peints et nullement «réalistes».
La dernière section de l’exposition montre l’usage de l’abstraction et donne des exemples issus de deux phases de travail. La première datant des années 1914/15 prend la nature comme point de départ et devint peu à peu de tableau en tableau plus abstraite. Plus tard, à l’âge de 70 ans, elle se remit à peindre des tableaux abstraits (ce sont des études de formes colorées avec de clairs contours). Elle les appelle «bagatelles» comme si elle ne voulait pas qu’on prenne trop au sérieux cette phase de sa peinture.
A certains endroits de l’exposition, on est soudainement retenu par des images en mouvement – des extraits de films. Le moyen artistique du film, apprend-on, fut pour Gabriele Münter inspiration et détente en même temps.
Après  la visite de cette exposition, nous avons réalisé que l’œuvre de Gabriele Münter n’était connu que jusqu’au début de la Première Guerre mondiale et le départ de Vassily Kandinsky. Précédemment, nous la connaissions uniquement comme élève et partenaire de Kandinsky et membre du groupe du «Cavalier bleu». Ainsi, nous nous sommes demandés  – à l’instar de G. Knapp dans la «Süddeutsche Zeitung»: «Comment se fait-il qu’une partie aussi importante de l’histoire de l’art moderne allemand, une œuvre si multiple de la première partie du XXe siècle ait été presque entièrement dissimulée jusqu’à nos jours?» Cette question nous a taraudés. Nous avons vécu nous-mêmes que dans les années 1950, on n’enseignait dans les académies d’art presque exclusivement l’art abstrait, avec d’importantes inspirations venant de Paris. Mais à partir des années 1960, New York devint la capitale de l’avant-garde. Par la suite, nous avons vécu en Europe la révolution culturelle de 1968, les soi-disantes émeutes estudiantines mettant en question les valeurs et les traditions partout dans la vie culturelle européenne – afin de les détruire. Notamment en Allemagne, cela se fit dans l’intérêt de certains cercles américains. Vue dans ce contexte, l’œuvre de l’artiste Gabriele Münter n’était plus dans l’air du temps.
Les responsables de cette exposition ont donc rendu un gros service à tous les amateurs de l’art. Une grande partie de ces 140 tableaux n’avait jamais été exposée en public ou alors, il y a plusieurs décennies. Ils proviennent de l’héritage posthume de l’artiste complété par des prêts rarement exposés.
Nous souhaitons que cette exposition trouve un grand écho.    •

Dates de l’exposition: Lehnbachhaus, München, jusqu’au 8 avril 2018, puis départ au Danemark.
Du 15 septembre 2018 au 13 janvier 2019, elle sera visible au Museum Ludwig à Cologne.

(Traduction Horizons et débats)