«Le plus important est d’éviter la guerre, les conflits militaires»

Des difficultés à surmonter les préjugés

Interview de Piotr O. Tolstoï,* vice-président de la Douma de la Fédération de Russie

hd. Dans notre édition no 9 du 15 mars 2019, nous avons présenté un compte rendu de la Conférence intitulée «Ne jamais oublier: favoriser la paix et la prospérité au lieu de la guerre et la pauvreté» de Belgrade. Piotr O. Tolstoï était un des intervenants et membre de l’importante délégation russe. «Horizons et débats» s’est entretenu avec lui en marge de cette Conférence.

Horizons et débats: Quel était à l’époque votre situation personnelle lors du début de la guerre d’agression de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie?

Piotr Olegovitch Tolstoï: Il y a vingt ans, je travaillais comme journaliste à la Télévision russe. Quand les bombardements ont commencé, j’étais tous les jours en contact direct avec Belgrade. Je me rappelle très bien, par exemple, que j’étais avec mon ami journaliste Evgueniy Baranov – également présent à ce congrès – lui à Belgrade et moi au studio de Moscou au moment où les bombes sont tombées sur le bâtiment de la Télévision serbe. Soudainement, nous avons perdu le son, la ligne était interrompue.
Pour moi, cela fut un sérieux défi professionnel, car à l’époque à la Télévision russe, on travaillait sans programme de réserve. J’avais donc trente minutes d’émission devant moi, j’avais perdu le son et le lien avec Belgrade et, en tant que présentateur de télé, il fallait remplir cette demi-heure, en direct. Pour finir, nous avons discuté de la situation et surtout des conséquences de cette attaque de l’OTAN pour la Russie et pour la politique internationale avec divers invités russes, qui sont également présents aujourd’hui au congrès. Ce fut une leçon très claire pour tout le pays et pour la plupart des citoyens russes. Cette attaque transforma fortement le point de vue qu’ils avaient de l’Occident, avant et après l’agression envers la Yougoslavie. Ce fut la première rupture de confiance entre la Russie et l’Occident. Puis, il y eut Evgueni Primakov qui fit demi-tour avec son avion1 – selon moi, à juste titre – ce qui a influencé négativement les relations entre l’Occident et la Russie. C’est bien dommage, mais malheureusement c’est comme cela. Et il semble impossible de changer cela à court terme.

Vous avez mentionné qu’il y a des leçons à tirer de cette guerre. A quoi pensez-vous?

En premier lieu, je suis convaincu qu’aucune raison humanitaire, aucune raison de protection des droits de l’homme, aucune raison de protection des conflits interethniques ne peut justifier une intervention militaire – pour éviter le mot agression – dans les affaires souveraines d’un pays. Dans notre politique internationale, nous partons de ce principe-là.
Je peux vous dire que la grande majorité des parlementaires – de nos collègues présents dans l’Union interparlementaire (UIP, organe rattaché à l’ONU) – ont voté une résolution proposée par la Russie, selon laquelle il doit être impossible de s’immiscer de cette façon dans les affaires intérieures d’un pays souverain. Si nous insistons sur ce point, ce n’est pas en raison du risque d’une intervention contre nous. En effet, grâce à l’héritage de l’URSS, la Russie n’est pas soumise à cette menace, car heureusement, elle possède l’arme nucléaire.
Mais nous avons tous pu observer les transformations ayant eu lieu dans plusieurs pays européens – mais également en Afghanistan, en Irak et en Libye – où la démocratie n’a finalement pas gagné. Lorsque de telles interventions sont lancées, on avance toujours de beaux principes que nous soutenons aussi: liberté, droits de l’homme, démocratie etc. Y a-t-il aujourd’hui la démocratie en Afghanistan, en Libye ou dans tous les autres pays attaqués?
A mon avis, c’est ce qui est à l’origine de la décision du président Vladimir Poutine d’accepter la demande de Bachar el-Assad de s’engager en Syrie. Ce n’est pas parce qu’un dictateur Poutine veut soutenir un dictateur Assad. Pas du tout. C’est parce que la Russie voulait soutenir la structure étatique sur le territoire de la Syrie. Car son éclatement aurait eu des conséquences bien pires qu’aujourd’hui en Libye. L’essentiel – indépendamment du sort d’Assad – était de préserver les structures étatiques, pour contrer le terrorisme international.
Et d’ailleurs, je crois qu’en Europe on ne se rend pas compte que, grâce à cela, aujourd’hui, on ne trouve plus de vidéos montrant comme on coupe la tête à des personnes en habits orange sur YouTube. Ces gens-là ont été éliminés du territoire syrien par les Russes, les Iraniens, le Hezbollah. Cela ne plaît pas à la coalition des soixante pays occidentaux ayant commencé à faire cela en Irak. Mais peu importe, je suis sûr et certain que c’était la bonne décision pour la Syrie et également pour le monde entier, parce que c’est la façon dont on peut sortir de pareilles crises.

La Syrie est le premier pays où on a réussi à stopper les terroristes …

… à repousser, on ne peut pas dire stopper, parce qu’ils sont partis en Afrique, ils sont un peu partout. Mais quand-même, on a réussi à limiter leurs activités. Je souligne, que les Russes se sont rendus en Syrie suite à la demande du gouvernement syrien. Peu importe ce qu’on pense d’Assad et de son gouvernement, c’est le gouvernement reconnu par la communauté internationale représentée à l’ONU qui a officiellement demandé à la Russie de le soutenir. Les forces russes ne sont pas venues à la manière des avions de l’OTAN, partis de leur base d’Aviano en Italie pour déverser des bombes au nom de la démocratie sur la Serbie.

Faut-il encore expliquer cela aujourd’hui?

Oui. Je souligne tout cela parce que, dans l’opinion publique et la presse occidentale, on véhicule des clichés irréalistes sur la situation en Syrie et en Ukraine en relation avec la Russie, sur le gaz, sur plusieurs sujets … Cette diffusion irresponsable de clichés un peu idiots déforme l’opinion publique de manière importante.
Suite à cela, il faut recommencer à expliquer les réalités aux gens en partant de zéro. Moi-même, je m’entretiens souvent avec les députés de plusieurs Parlements européens. Mes collègues néerlandais, par exemple, ne savaient pas que l’Ukraine faisait partie de la Russie. Ils croyaient qu’elle avait toujours été indépendante et que la Russie en avait annexé une partie. Ils ne savaient pas qu’il y a vingt millions de Russes sur le territoire de l’Ukraine. Ils ignoraient tout de l’histoire. Quand j’ai commencé à leur expliquer point par point, ils étaient très étonnés et ont dit: mais alors, cela change tout!

En tant que participants suisses, d’un pays non membre de l’OTAN, nous aimerions bien savoir quelles sont vos relations avec la Suisse?

Nous avons de très bonnes relations avec la Suisse. Lors d’un petit déjeuner, j’ai rencontré M. Yves Rossier, l’ambassadeur suisse à Moscou. La Suisse tente toujours de jouer le rôle d’intermédiaire entre l’Occident et la Russie.

Aussi concernant les sanctions?

Oui. Mais politiquement, je peux vous dire que malgré les visites réciproques auxquelles j’ai participé – de la présidence du Parlement suisse à Moscou et de la présidence du Parlement russe en Suisse –, nous n’avons pas, à l’heure actuelle, de travail interparlementaire entre les deux Parlements. La cause en est les sanctions contre la Russie et la prudence politique de nos collègues suisses. Mais nous les comprenons bien. Les tentatives des Suisses pour garder le statut de neutralité sont intéressantes. Historiquement, la Suisse est un pays ayant souvent été le lieu de négociations difficiles, où ont été signés des accords fondamentaux sur la sécurité internationale.

Actuellement, nous connaissons des soucis concernant le retrait des USA du Traité sur les missiles à portée intermédiaire.

En effet, depuis le retrait des Etats-Unis du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF), la sécurité en Europe s’est beaucoup dégradée. Et malheureusement, les bases militaires de l’OTAN se trouvent maintenant près de la frontière russe en Bulgarie, en Roumanie, en Pologne et bientôt dans les Pays baltes. Le temps de vol d’un missile envoyé depuis la Roumanie en direction de Moscou est de dix minutes. Avec cet élargissement de l’OTAN vers l’Est, nous nous sentons bien un peu entourloupés.

Que pensez-vous qu’on puisse faire pour améliorer cette situation?

C’est très difficile. Il faut arriver à corriger, à surmonter les clichés dans l’opinion publique, il faut tout remettre à zéro, il faut se mettre à la table des négociations. On dit parfois qu’il faut renouveler le Traité de Yalta. Mais avant Yalta, il y avait la guerre. On aimerait bien éviter la guerre, éviter les conflits militaires. C’est le plus important.

Le retour à la table des négociations est de loin la meilleure solution.

Nous sommes prêts! Nous sommes ouverts à cela. La Russie souligne cela, Poutine le dit à chaque occasion, le ministre des Affaires étrangères et moi-même, en tant que membre de la présidence du Parlement, le soulignons lors de toutes nos rencontres au niveau international. Nous sommes, par exemple, en dialogue au niveau parlementaire avec les Américains qui aiment bien rencontrer les délégations russes à l’OSCE à Vienne. Nous discutons de beaucoup de choses, mais le problème c’est justement de surmonter cette vague des stéréotypes qu’on rencontre aujourd’hui dans de nombreux médias, dans la politique internationale et également chez bon nombre de politiciens.
Nous espérons donc que, tôt ou tard, cela change, sinon, le conflit militaire est inévitable. Et nous ne voulons pas que cela arrive.

L’Allemagne joue un rôle prépondérant dans le conflit entre l’OTAN et la Russie. Comment voyez-vous les relations germano-russes?

Nous avons de très bonnes relations avec l’Allemagne. C’est notre partenaire économique numéro un en Europe. Nous sommes en train d’effectuer ensemble un projet très important pour toute l’Europe, le gazoduc Nord Stream 2, qui est d’ailleurs qualifié par certains comme une arme politique. On nous dit que c’est le pacte Molotov-Ribbentrop dans le domaine du gaz, ou d’autres bêtises similaires. A mon avis, ce gazoduc rend l’économie allemande plus concurrentielle, car notre gaz est 40% moins cher que le gaz liquéfié américain. Donc, pour l’instant, j’espère que le gaz russe va avoir un effet positif à long terme pour l’économie de tout l’Europe.

Quel rôle jouent les contacts directs entre citoyennes et citoyens de nos deux pays, par exemple sous la forme des jumelages de villes, face aux difficultés d’entente mentionnées précédemment?

Nous partons du principe que plus il y a de contacts, mieux c’est. Lors du championnat du monde de football de 2018, des centaines de milliers de personnes sont venues en Russie. Elles ont réalisé que ce n’est pas un pays dans lequel on ne trouve que des ours et des balalaïkas, stéréotypes souvent diffusés. Ce fut très efficace. Nous sommes donc ouverts à tous les échanges possibles et imaginables et, naturellement, à tous les échanges entre les villes aussi.
Nous sommes en train d’élaborer un projet de visas électroniques que l’on pourra commander par l’ordinateur de chez soi. La Russie est ouverte à tous les échanges. Le problème vient justement du fait qu’il y a quelques différences entre la réalité et les stéréotypes circulant dans l’opinion publique. Les gens pensent que notre pays est très lointain et quand on leur dit que Moscou est à trois heures de vol de Genève, ils ont de la peine à y croire.
Donc on verra bien. Nous invitons toujours tout le monde. Venez voir comment nous vivons. Nous avons de très nombreux problèmes à l’intérieur du pays, nous en sommes conscients. C’est un immense pays. Mais ne rajoutons pas, par dessus le marché, des tensions internationales au niveau de la politique internationale. J’espère que tôt ou tard la situation s’améliora – en faveur d’échanges sur un pied d’égalité.

Cher Monsieur, nous vous remercions de cet entretien.    •

* Piotr Olegovitch Tolstoï est journaliste. Il fut un ancien présentateur-vedette de la 1re chaîne de TV russe et depuis 2014, membre de la Chambre basse du Parlement russe (Douma). Depuis 2016, il est l’un des vice-présidents de la Douma. Il est membre du parti gouvernemental «Russie unie». Il est également membre de la Chambre sociétale de la Fédération de Russie, dont la mission est, entre autres, de faire connaître les intérêts des citoyens et des associations sociétales au sein des organisations étatiques. En 1999, lors des bombardements de l’OTAN en Serbie, il était présentateur à la télévision étatique russe et informait quotidiennement au sujet de la situation et des effets de la guerre. Par ailleurs, Piotr Tolstoï est l’arrière-arrière petit-fils de l’écrivain et philosophe Léon Tolstoï (1828–1910).

1    Evgueni Primakov, président du gouvernement de la Fédération de Russie, ordonne le 24 mars 1999 en plein vol au commandant de bord de son avion, devant se rendre aux Etats-Unis afin d’effectuer une visite officielle à Washington, de rentrer immédiatement à Moscou en signe de protestation, lorsque les premières bombes de l’OTAN s’abattent sur Belgrade (ndlr.)