Ce n’est pas seulement l’agriculture qui est appelée à disparaître avec l’abolition de la paysannerie

par Heinrich Wohlmeyer, ingénieur en sciences naturelles et docteur en droit

L’alimentation du monde et des régions est un enjeu primordial. Il y 11 ans déjà, en 2008, l’étude «Agriculture at a Crossroads» [L’Agriculture à la croisée des chemins] de l’IAASTD [Evaluation internationale des connaissances, des sciences et des technologies agricoles pour le développement] préconisait de repenser radicalement la politique mondiale de l’agriculture. Le Conseil pour l’agriculture mondiale a insisté sur le fait que la gestion dominante actuelle du marché mondial n’était pas en mesure d’assurer la sécurité alimentaire sur notre planète. Il faut plutôt un système de gestion des terres à petite échelle, de manière diversifiée et adaptée aux sites spécifiques. Cela correspond aux modes de gestion jardinière qu’on trouve dans toutes les grandes civilisations  avec une haute densité de population et peu de surfaces arables. C’est ce type de culture des terres qui nous a également sauvés la vie lors des situations d’urgence pendant la Seconde Guerre mondiale.

«Les petits paysans considèrent la nature comme un bien qui leur est confié, avec lequel il se trouve en interaction intense. C’est une culture de la cohabitation avec un entourage vivant.» (photo caro)

Le courant principal de l’agriculture internationale continue cependant d’aller en sens opposé. La productivité du travail se trouve constamment maximisée au détriment de la productivité des terres, de la diversité et de la fertilité naturelle des sols. Le ton est donné par les grandes exploitations agricoles d’Amérique du Nord et du Sud, d’Australie et de la Nouvelle-Zélande.1 En outre, le grand capital, conscient de l’inconsistance de l’ordre financier mondial, se sauve dans l’achat de terres tandis que de grandes entreprises et des Etats tels la Chine s’accaparent des terres fertiles à l’étranger par des achats suivis de l’expulsion forcée des paysans. Tout cela conduit à une agriculture à distance (Remote Management) où le contact personnel intime avec le sol, les plantes et les animaux se perd. La numérisation, considérée comme le mantra de l’avenir, ne fait que soutenir cette tendance.
Une gestion agricole sans âme se répand de plus en plus, ensemble avec l’oubli que l’agriculture est le seul secteur économique contenant dans son nom même le mot culture.
L. C. I. Columella (mort vers 70 après J. C.) avait déjà démontré ce danger dans l’avant-propos de ses 12 livres sur l’agriculture.2 Il écrivit: «En outre, je suis d’avis que cela3 ne nous arrive pas en raison de conditions climatiques défavorables, mais à cause de notre propre défaillance puisque nous avons confié la gestion du sol – dont s’occupait au temps de nos ancêtres les meilleurs hommes avec grand soin et amour – aux plus misérables esclaves brutalisant la terre à la manière des bourreaux.» Le comte de Hartig4 avance un point contraire dans sa publication «Kurze historische Betrachtungen über die Aufnahme und den Verfall der Feldwirtschaft bei verschiedenen Völkern», Vienne et Prague 1786, [Brèves réflexions historiques sur la réception et la dégradation de l’agriculture chez différents peuples] concernant le Japon: «A la différence de la Chine, le Japon donne à ses habitants un sol fertile à cultiver; les sols sableux, les régions pierreuses et les montagnes représentent des obstacles naturels à l’agriculture. […] Mais les montagnes sont recouvertes de céréales et le paysan japonais travailleur tire lui-même la charrue sur les pentes ou le bétail ne peut être utilisé. Par la fertilisation la plus riche et la meilleure, les sols sablonneux se transforme en champs fertiles; Tout y est investi, de vieux outils et vêtements, des huîtres et des coquillages, pour extraire aux terres leurs trésors en y rajoutant de l’engrais.» Les petits véhicules à traction intégrale, Iseki et Kubota, circulent actuellement dans nos jardins et parcs urbains. Ce sont les descendants modernes de cette agriculture à petite échelle, de ce savoir-faire traditionnel qui se perd suite à l’ouverture aux importations américaines à prix cassés.
Résumons: quand le contact direct avec le sol, les plantes et les animaux se perd et quand la technologie à grande échelle et les importations bon marché entraînent l’abandon des terres en emplacements difficiles ne pouvant être cultivés qu’à petite échelle et quand cela est appelé «aménagement structurel et modernisation naturelle, correspondants au niveau actuel de la technologie», la culture des terres de manière naturelle, l’agri-culture, disparaît et avec elle la sécurité alimentaire des générations futures.
L’appel du Conseil mondial de l’agriculture5 et la dernière résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies du 17 décembre 2018 (non signée par l’Autriche) sur les droits des agriculteurs et des autres personnes travaillant dans les zones rurales sont des documents susceptibles à animer le réexamen de la question.
Quand six petits paysans abandonnent quotidiennement leur exploitation, les sonnettes d’alarme doivent retentir. Car en cas de crise – et nous ne pouvons l’exclure – ce ne sont que les paysans spécialisés maîtrisant les outils du métier et sachant travailler les terrains difficiles, qui seront capables d’intensifier la production et d’assurer ainsi un approvisionnement local de base.
Les petits paysans considèrent la nature comme un bien qui leur est confié, avec lequel il se trouve en interaction intense. C’est une culture de la cohabitation avec un entourage vivant. On connaît ses champs, ses plantes et son bétail, on se sent relié. Lors d’un examen de la qualité du sol, mon mentor défunt,6 le paysan Franz Steindl, regardait la bêche recouverte de terre, respirait son odeur, et dit: «Hé, mon gars, notre sol est en excellente santé.» Tous ses animaux avaient un nom et réagissaient à son appel. Il réalisait le moindre signal de maladie.
Lorsque le contact avec son entourage est intense, l’hémisphère droit du cerveau est capable de reconnaître spontanément l’état de systèmes complexes permettant ainsi d’intervenir de manière appropriée. Les logiciels préfabriqués ne peuvent garantir cela.
Lors de dangers naturels, les paysans en tant que concepteurs, gardiens et avant-postes du paysage, disposent des connaissances pour intervenir rapidement et de manière adaptée (p. ex. drainage des eaux ou lutte contre les incendies). S’ils ne sont plus sur place, d’éventuels dégâts sont perçus plus tard et quand ils sont plus importants. Malheureusement, ce constat s’impose également au niveau international.
Il faut également prendre en compte que nous avons affaire à une culture de la vie, que nous portons dans notre for intérieur, et nous sommes en train de l’éradiquer. De nos jours, on ne parle plus de «paysan», mais de «responsable d’une exploitation agricole» et de la «gestion des ressources naturelles». Le terme d’agriculture ne figure plus dans le titre officiel du ministère responsable …
Le prêtre des Servites, le père Bonfilius (Franz) Wagner, renvoyé à 65 ans, après la chute du rideau de fer, en mission dans son ancienne patrie de Gratzen (actuellement Nové Hrady) en Bohême du Sud pour sauver l’existence du monastère de Gratzen et le centre de pèlerinage Brünnl (actuellement Dobrá Voda) en les faisant revivre, a dit peu avant sa mort en 2005: «La fin du monde viendra avec la mort du tout dernier paysan et du tout dernier religieux ou de la toute dernière religieuse, quand plus personne ne cultivera la terre et plus personne ne priera pour le monde.» Les personnes s’occupant de la nature et celles s’occupant de l’âme mourront la main dans la main, si nous ne nous réveillons pas – enfin – pour changer de cap!    •

*    Heinrich Wohlmeyer a été à l’origine des concepts de développement durable et a créé l’Association autrichienne pour la recherche agraire et scientifique et la Société autrichienne de biotechnologie. A Vienne, il a enseigné à l’Université polytechnique et à l’Université d’agronomie de Vienne et gère aujourd’hui une ferme de montagne à Lilienfeld (Autriche).

1    L’élevage industriel de moutons en Nouvelle-Zélande casse les prix des éleveurs locaux et est présenté «écologique», bien que pour l’alimentation animale les herbicides et la fertilisation se fait depuis les airs.
2    De re rustica libri duodezim. Tusculum-Bücherei, Artemis Verlag München 1981
3    La diminution de la fertilité naturelle du sol.
4    Il avait beaucoup voyagé et était membre de l’Académie royale de Marseille et du Musée académique de Paris.
5    A l’encontre de la Suisse, l’Autriche n’y a pas participé.
6    Enfant, j’ai été accueilli par une famille paysanne.