Les enfants, les jeunes et la démocratie directe

par Rita Brügger

Acquis de la démocratie

Pour notre pays et ses habitants, nos ancêtres ont élaboré un bien précieux: la démocratie directe. C’est un acquis nous permettant, à un degré très élevé, de participer et d’exercer simultanément la coresponsabilité de la politique dans notre pays, au niveau communal, cantonal et national. Ce ne sont pas des hommes d’Etat, des rois, des empereurs, des sultans qui déterminent la destinée de notre Etat. En Suisse, le peuple souverain – donc les citoyens – décide en matière de lois et d’impôts. De nombreux autres pays nous envient cette chance et nous observons dans diverses parties du monde des tentatives vers l’aménagement du droit de cogestion dans le but d’atteindre davantage de liberté.
Depuis un certain temps cependant, on déplore le désintérêt de la génération montante. On a dû annuler les réceptions pour les nouveaux jeunes citoyens en raison des trop nombreuses absences, ou alors on en a fait la publicité uniquement à titre festif, la fête pour la fête, au lieu de préparer les jeunes en leur présentant l’évènement comme le prélude à leur majorité citoyenne, impliquant d’être consciencieux et d’éprouver une certaine fierté. On aurait peut-être ainsi pu augmenter l’adhésion de nouveaux membres dans les partis des jeunes, et les nouveaux électeurs auraient, lors des prochaines votations et élections, brillé autrement que par leur absence.
Il est vrai qu’on peut actuellement observer des lycéens et des étudiants occuper la rue au nom de la protection du climat. On ne connaîtra cependant que plus tard la valeur de leur engagement en faveur d’un monde meilleur et d’une politique de solidarité pour un avenir durable.

Deux jeunes filles vendant leurs Ecus d’or en chocolat. Les enseignants peuvent dès maintenant passer leurs commandes pour la campagne de cette année ayant lieu du 2 au 30 septembre 2019. (Photo Ecu d’or)

Ce qu’on apprend en étant jeune

La démocratie ne se développe pas d’elle-même. Les générations précédentes ont œuvré avec d’âpres luttes pour développer les droits et les devoirs que nous possédons aujourd’hui. Les oligarques ne renoncent pas de bonne grâce à leurs privilèges. Les combattants de la liberté ont aussi dû l’apprendre. Et bien souvent, leurs opinions les ont mis en danger.
Heureusement, il n’en va plus ainsi de nos jours. Mais n’est-ce pas justement pour cela que nous sous-estimons l’importance de ces libertés et que nous les considérons comme allant de soi? Il faut donc continuer à s’engager pour que toute femme et tout homme puissent s’enraciner dans les pratiques politiques et fassent l’expérience des avantages de la démocratie directe tout en prenant conscience qu’elle doit être entretenue pour ne pas la sacrifier à l’air du temps.
Il faut donc veiller à ce que dès leur petite enfance les enfants soient amenés de diverses manières à éprouver ce précieux acquis représenté par notre système étatique. Cela vaut tant pour la vie de famille, le jardin d’enfants et l’école que pour la société en général. Ce qu’on apprend en étant jeune, on l’apprend pour la vie – voilà une maxime valable également pour la démocratie.

Famille, école, société

Jeremias Gotthelf a écrit: «La maison est le lieu, où doit prendre naissance l’éclairage futur de la patrie.» Cette phrase reste vraie. Si, au sein de sa famille, l’enfant est inclus dans la vie communautaire, s’il y obtient sa place et si les parents l’introduisent à remplir son rôle, à écouter, à participer et à s’exprimer, un important premier pas vers la démocratie vécue est réalisé. Les enfants aussi peuvent assumer des responsabilités adaptées à leur âge. Ils font de leur mieux pour contribuer à une vie agréable au sein de la petite communauté de la famille: accomplir de petites tâches, réfléchir, être à l’écoute d’autrui, éprouver de la solidarité.
Le jardin d’enfants offre d’autres possibilités d’apprendre à vivre ensemble. Après les parents, les frères et sœurs, s’ajoutent les pédagogues avec chacun sa propre personnalité et d’autres enfants plus ou moins du même âge. Là, l’enfant est confronté à de très divers caractères et à des personnes d’origines diverses. Le champ de vision de l’enfant s’élargit. L’enfant écoute, fait connaissance de la diversité et défend ses opinions. Comme plus tard à l’école, il y accomplit des tâches et assume de plus en plus de responsabilités.
A l’école, l’enfant est mis en contact avec les techniques culturelles représentées par la lecture, l’écriture et le calcul. Ce sont les bases pour le futur citoyen. A la fin de sa scolarité, il doit posséder l’équipement nécessaire pour s’approfondir dans des questions politiques spécifiques. Il faut donc connaître l’histoire et la géographie de sa région et du pays, savoir lire et comprendre les projets soumis au vote (ce qui fut l’une des raisons pour l’introduction de la scolarité obligatoire en Suisse en 1874), débattre et discuter avec autrui pour se former sa propre opinion et devenir ainsi un citoyen émancipé.
Outre la famille et l’école, la société a elle aussi des obligations à assumer pour aider les enfants à devenir des citoyens responsables. Des informations compréhensibles, factuelles et équilibrées – notamment dans les livres scolaires, mais aussi dans les autres médias – peuvent aider à développer au sein des enfants et adolescents des valeurs lui permettant de renforcer son intérêt pour son prochain et pour le bien commun. Ainsi ils peuvent développer leur propre identité et par le regard qu’il porte sur son environnement, contribuer de plus en plus au bien de la communauté et ainsi également à la préservation de la démocratie directe.

Transmettre des connaissances, développer de l’empathie

Les livres, les histoires, les récits et les expériences pratiques contribuent beaucoup à renforcer la conscience des personnes. Souvent, on s’inquiète peu de ce qui se passe même dans son environnement immédiat. On n’a aucune idée des connaissances et de la force humaine nécessaire pour développer et perpétuer une idée. Que se passe-t-il dans une commune? D’où vient l’eau? Que se passe-t-il avec les eaux usées? Qui contrôle les canalisations? Que faire si la pluie vient à manquer? Qui construit les routes, qui les nettoie? Qui finance les nombreux bâtiments publics, les écoles, la piscine, etc.? A l’heure actuelle, un tas de choses semble aller de soi, par exemple abandonner ses déchets n’importe où. Récemment, j’ai entendu à la radio qu’on prévoit de produire des tentes en carton recyclable pour remplacer les tentes en toiles de plastique que les jeunes gens abandonnent sur place après les fêtes publiques en plein air. Il existe de meilleures solutions.
Une société solidaire, se souciant de la coexistence, doit également s’occuper de la nature. Mais cela ne se développe pas du jour au lendemain. Si l’on incite l’enfant dès son plus jeune âge à s’occuper de ses propres affaires et à prendre soin de celles des membres de sa famille et de ses camarades, il portera plus tard un regard plus avisé sur l’environnement, que l’enfant à qui on demande uniquement s’il préfère ceci ou cela. Probablement, il serait bon, dans une société hédoniste mettant au premier plan la satisfaction immédiate de tous les désirs, de savoir renoncer de temps en temps.
On peut parfaitement parler de ces choses avec les enfants. Ils doivent savoir que leur mère ne peut pas leur acheter tout ce qui en vente. On peut leur expliquer qu’il est mieux de manger d’abord les fruits se trouvant à la maison avant d’en racheter d’autres et que les anciens vêtements peuvent être portés même s’ils ne correspondent pas au dernier cri de la mode.
Plus tard, ils apprennent l’existence des impôts que tout le monde, donc aussi leurs parents, doit payer. Les impôts permettent, par exemple, que tous les enfants puissent aller à l’école et apprendre. Pour certains jeunes, sans doute, cela leur ouvre les yeux, particulièrement lorsqu’ils entendent qu’aujourd’hui encore, dans certains pays, seuls les riches ou seuls les garçons peuvent fréquenter l’école. Connaître ces faits permettrait aux enfants de tenir en plus haute estime la valeur de notre formation accessible à tous.
Ainsi, selon leur âge, les enfants et les adolescents s’enracinent de plus en plus dans la démocratie. Leur champ de vision est d’abord orienté vers la famille, la nature, le voisinage et les copains. Avec le temps, leurs connaissances s’élargissent. Partant de leur propre quartier, de leur commune, du canton puis de l’Etat, ils apprennent davantage sur le monde qui les entoure.

De la valeur des associations

De nos jours, il y a d’innombrables possibilités de loisirs pour les enfants. Les associations pour les jeunes sont très précieuses, puisqu’elles peuvent jouer le rôle de pionniers dans le développement des enfants au sein de la démocratie directe. Au sein de petits et de grands groupes, les enfants expérimentent la vie en commun. Ils s’habituent aux règles et aux habitudes de leur association. On y exige d’eux une présence régulière et ponctuelle. Il faut une excuse pour toute absence. Des amitiés se nouent, une confiance mutuelle se développe. Quand Nora ne chante pas, c’est une voix qui manque dans le chœur. Dans la salle de gym, Tim est prêt à aider les autres. Les plus âgés et expérimentés des adolescents deviennent les entraineurs des plus jeunes. Lors de l’exercice mensuel, de jeunes Samaritains préparent leur propre poste, ou les jeunes aide-pompiers apprennent à régler la circulation. Assumer de telles responsabilités fait mûrir les jeunes et les rend sainement fiers, car ils ressentent leur utilité dans la vie réelle. On leur fait confiance. Tout un chacun est important.
Quiconque a déjà participé à des séances associatives sait comment les décisions démocratiques se prennent. Le programme est discuté ensemble lors de l’assemblée générale, puis on décide de l’approbation. Dans l’association de musique, il se pose la question de savoir s’il faut restaurer le fanion de l’association vieux de 50 ans, ou le remplacer. Une vive discussion se développe, au cours de laquelle on demande l’avis de chacun, et une partie argumente son choix. Ensuite, on vote à main levée. Il est intéressant de noter que les jeunes membres ont opté majoritairement en faveur de la restauration du fanion traditionnel. Cette majorité a permis d’opter pour la restauration, pourtant plus onéreuse qu’une éventuelle acquisition.
Si les associations donnent tôt l’occasion à leurs plus jeunes membres de participer aux fonctions importantes, cela les stimule à s’engager davantage en faveur de cette association et de contribuer en toute bonne foi à un bon fonctionnement.

Deux jeunes filles vendant leurs Ecus d’or en chocolat. Les enseignants peuvent dès maintenant passer leurs commandes pour la campagne de cette année ayant lieu du 2 au 30 septembre 2019. (Photo Ecu d’or)

Responsabilité, d’utilité publique et sans but lucratif

Le soir du 1er novembre, les enfants sonnent aux portes des maisons pour quémander «des bonbons ou un sort!». Ils exigent quelque chose pour eux-mêmes et leurs amis. A l’Epiphanie, il y a en de nombreux endroits la coutume de passer de maison en maison en chantant et en demandant aux habitants un don pour une œuvre de bienfaisance, par exemple pour lutter contre le travail des enfants en Inde, ou favoriser la création d’une école pour handicapés au Pérou. Cette dernière activité permet aux enfants de voir plus loin que le bout de leur nez et à s’engager pour un monde plus juste.
Il en va de même avec la vente de l’«Ecu d’or» en chocolat par des élèves. Depuis 1946, Patrimoine suisse et Pro Natura unissent leurs efforts, à travers la vente de l’Ecu d’or, pour sauvegarder notre cadre de vie. Cette année, par exemple, l’Ecu d’or contribue à la protection des insectes en Suisse. Quand dans la rue des écoliers font la promotion du chocolat enveloppé dans une feuille dorée frappée d’un merveilleux motif, ils apprennent, d’une part, à s’engager pour une bonne cause. Mais ils n’apprennent pas seulement à défendre cette cause. Ils vont au devant des gens, les saluent aimablement, leur présentent le projet et répondent aux questions.
Ainsi, ils apprennent aussi à vivre avec des déceptions. Tous les passants ne réagissent pas positivement à l’enthousiasme des enfants. On rencontre des personnes éreintées, frustrées, pressées ou ne montrant aucun intérêt. Cela aussi fait partie de l’école de la vie et de la démocratie directe. Car tout un chacun a le droit d’avoir sa propre opinion. Certes, l’enfant peut essayer d’informer les passants, mais ceux-ci sont libres de réagir à leur façon. Et ainsi, il n’y a qu’une solution: rester aimable et s’adresser au prochain passant.
Qui sait, il se pourrait bien que quelques années plus tard, l’un ou l’autre citoyen se souviendra de cette première expérience démocratique, quand il ou elle tentera de récolter des signatures auprès de ses concitoyens, dans la rue ou lors d’un porte à porte, pour le soutien à une initiative populaire, un référendum ou lors de la distribution de tracts pour les prochaines élections communales, cantonales ou fédérales.
Mais revenons au point de départ, à la réception pour les nouveaux jeunes citoyens annulée faute d’intérêt de la part de la jeunesse. Entre-temps, cette commune a confié à ses apprentis la tâche de contacter personnellement par téléphone tous ces jeunes adultes de 18 ans pour les motiver à participer à la prochaine réception.
Apparemment, cette activité a porté ses fruits. Il y a donc d’innombrables possibilités de motiver les jeunes pour la cause de la démocratie directe. Ils y consentent volontiers, s’ils en saisissent l’importance et y sont habitués dès leur plus jeune âge. Ne laissons pas passer cette chance: c’est à leur bénéfice et au bénéfice du bien commun!    •