L’extradition de Julian Assange est un danger pour nous tous

Mémorandum des «Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS)»

Les représailles exercées envers Julian Assange au cours de la dernière décennie reflètent la politique impitoyable menée à l’encontre des lanceurs d’alertes, en particulier de ceux révélant des vérités tenues illégalement secrètes, affirme le VIPS.

Le 11 avril, Julian Assange, co-fondateur de WikiLeaks, a été évacué de force de l’ambassade d’Equateur par les autorités londoniennes suite à la brusque révocation du droit d’asile conféré par le prédécesseur de Lenin Moreno, président actuel de ce pays. Le gouvernement des Etats-Unis a immédiatement demandé l’extradition de M. Assange afin de le poursuivre pour «complot en vue de commettre une intrusion informatique» en vertu du Computer Fraud and Abuse Act (CFAA).1
D’anciens responsables du gouvernement des Etats-Unis n’ont pas tardé à apparaître dans les principaux médias pour nous rassurer sur le fait que l’arrestation de M. Assange n’était une menace ni pour les droits constitutionnels ni pour le journalisme, et des journaux d’envergure, comme le New York Times et le Washington Post, ont adopté cette ligne de conduite.

Pas si vite

Certains ont néanmoins trouvé des motifs d’inquiétude dans l’acte d’accusation. Carie DeCel, avocate pour le Knight First Amendment Institute, a noté qu’il dépassait de loin le seul motif d’intrusion informatique et contenait «bien d’autres accusations concernant plus largement les pratiques journalistiques habituelles, notamment la communication avec une source, le fait d’encourager une source à diffuser une information, et la protection de la source».
Dans son analyse des implications de l’acte d’accusation, le Project on Government Oversight (POGO) a observé que celui-ci comportait d’autres allégations, à savoir que «Julian Assange et Chelsea Manning avaient pris des mesures en vue de dissimuler le fait que Mme Manning était la source des révélations, notamment en retirant les noms d’utilisateurs figurant sur les informations dévoilées et en effaçant des conversations entre M. Assange et Mme Manning», et qu’ils «utilisaient un dossier spécial sur une boîte de dépôt de WikiLeaks dans un «Cloud» pour transmettre des documents classés secrets».
«Ces pratiques de protection des sources ne sont pas seulement légitimes, mais aussi conseillées», a indiqué le POGO. Il convient de noter que Mme Manning avait accès à des documents classés «très secrets» et avait besoin de M. Assange non pas pour accéder aux bases de données, mais pour cacher son identité.
La menace voilée de cet acte d’accusation dépasse M. Assange et même les journalistes. Car le danger pesant sur ces derniers ne cessera pas s’ils évitent simplement les pratiques concernées par cette inculpation.
Le grand stock d’anciennes communications conservées par la NSA offre une abondance d’informations, dont il est possible de tirer de nouvelles accusations des années plus tard, et même des preuves non circonstanciées peuvent mener à une condamnation. En outre, depuis peu et de manière tout à fait arbitraire, toujours plus d’informations sont décrétées secrètes, dissimulant ainsi de plus en plus les actions du Gouvernement au regard du public.
En qualifiant WikiLeaks de «service de renseignement non-gouvernemental hostile», le politicien et Secrétaire d’Etat Mike Pompeo décrivait le rôle notoire des journaux de «réconforter les affligés et d’affliger ceux dans le confort».

La diabolisation apparaît dans la vue d’ensemble

Il est facile de se perdre dans les détails de l’acte d’accusation et d’en oublier la vue d’ensemble et les vérités cruciales. Avec le recul, on constate que les autorités américaines et d’anciens responsables ont mené une longue campagne de harcèlement ciblant la publication par WikiLeaks de secrets embarrassants. Le Project on Government Oversight note:
«Même si les chefs d’accusation retenus contre M. Assange semblent tout à fait légitimes, la litanie des fonctionnaires haut placés réclamant que M. Assange soit poursuivi pour avoir publié ces documents classés secrets a certainement porté préjudice à la liberté de la presse de manière irréparable. Il sera quasiment impossible de dissocier entièrement l’empressement du Gouvernement de poursuivre M. Assange pour ses activités de publication des motifs pour lesquels il est réellement poursuivi, et son inculpation aura inévitablement un certain effet dissuasif.»
En prenant encore un peu de distance, on remarque une foule d’affaires similaires: d’autres «diseurs de vérité» subissent les mêmes persécutions. Il ne s’agit pas de journalistes, mais d’une autre espèce de personnes – celle des lanceurs d’alertes pour la sécurité nationale américaine2 – nous prévenant depuis de nombreuses années que ce jour viendrait.

Des représailles systématiques

Les opinions sur le caractère et les méthodes de Julian Assange varient grandement, mais ce qui importe aux libertés consacrées par le Premier amendement3 est la manière dont il est perçu par le Gouvernement des Etats-Unis. La vue d’ensemble nous révèle que M. Assange, publicateur des révélations de lanceurs d’alertes, reçoit le même traitement que ces derniers. Les lumières mises sur les agissements gouvernementaux ne sont pas les bienvenues et doivent être tamisées, déviées et éteintes. Ce que les autorités font subir à M. Assange, elles l’ont régulièrement fait subir aux lanceurs d’alertes – Thomas Drake, Jeffrey Sterling, John Kiriakou, Thomas Tamm, William Binney, Daniel Ellsberg, Chelsea Manning et d’autres encore – qui, pour le bénéfice public, ont révélé des informations jugées gênantes par le gouvernement.
Une fois le ressentiment à l’égard d’un «diseur de vérité» installé, le gouvernement cherchera sans relâche un moyen de riposter – tous les prétextes seront bons pour punir l’individu. Les représailles habituelles à l’encontre des principaux lanceurs d’alertes dans le domaine de la sécurité nationale comprennent les mesures suivantes:

  1. des campagnes incessantes de dénigrement et de désinformation sur les faits et l’affaire;
  2. des enquêtes administratives longues et hostiles menées souvent pour des infractions mineures, jamais prouvées ou circonstanciées;
  3. l’intimidation des lanceurs d’alertes et de leurs associés au moyen de menaces, l’isolement cellulaire et l’intervention armée au domicile pour des infractions présumées et non violentes;
  4. des déclarations de culpabilité avant le procès de la part de fonctionnaires influents, comme celle de Barack Obama (en qualité de Commandant en chef de l’armée), accusant le soldat Bradley (maintenant Chelsea) Manning d’avoir «enfreint la loi», influençant ainsi potentiellement le tribunal militaire instruisant l’affaire;
  5. une procédure judiciaire balkanisée limitant la plupart de ces affaires à un seul tribunal – choisi par les procureurs pour sa déférence prévenante à l’égard du Gouvernement –, un tribunal sans aucun contrôle public et, selon certains, sans justice;
  6. des poursuites en vertu de la loi sur l’espionnage, une loi «vague» et «draconienne», semblable au Computer Fraud and Abuse Act (CFAA);
  7. la persistance des persécutions – isolement, marginalisation, mise sur liste noire, etc. – après que la peine ait été purgée ou que les poursuites aient été abandonnées.

Selon certaines informations, les services de renseignements britanniques et américains interrogent actuellement M. Assange en employant potentiellement des techniques de torture, et le privent d’accès à un avocat dans une prison réservée aux terroristes. Les autorités américaines auraient accusé M. Assange de «terrorisme» afin d’éviter le problème du délai de prescription applicable au délit de complot en vue de commettre une intrusion informatique en étendant (grâce au Patriot Act et aux lois relatives au terrorisme) le délai de prescription de 5 à 8 ans.

Les membres du Gouvernement en sécurité

Même si les poursuites menées contre un lanceur d’alertes finissent par être abandonnées, les gouvernements sortent tout de même vainqueurs, du fait des techniques utilisées pour lui nuire professionnellement, financièrement, socialement et psychologiquement, ce qui a pour conséquence de décourager d’autres lanceurs d’alertes.
Il est important de noter que presque toutes les mesures de rétorsion citées plus haut sont mises en œuvre par l’élite de l’establishment politique: il s’agit d’anciens et d’actuels responsables politiques et élus. Il convient également de souligner le fait que les mesures employées contre les lanceurs d’alertes ne sont que rarement – si elles le sont un jour – appliquées aux membres du gouvernement ne remplissant pas leur rôle de protection d’informations classées secrètes. Même de véritables espions ayant donné ou vendu des secrets à des gouvernements étrangers s’en sont tirés à meilleur compte que certains lanceurs d’alertes bien intentionnés. En comparaison de ces derniers, les initiés gouvernementaux ayant révélé des secrets sont publiquement encensés par l’establishment, font face à des accusations peu sérieuses (s’il y en a), sont traités avec dignité par les enquêteurs, reçoivent la grâce présidentielle et accèdent par la suite à des postes prestigieux et lucratifs.

Ce qu’il faut retenir

Les représailles exercées envers Julian Assange au cours de la dernière décennie reflètent la politique impitoyable menée à l’encontre des lanceurs d’alertes, en particulier de ceux révélant des vérités tenues illégalement secrètes. La législation américaine interdit de classer des informations «dans le but de dissimuler des manquements, des violations de la loi ou des erreurs administratives; ou d’éviter d’embarrasser une personne, une organisation ou une agence».
Que les autorités américaines réussissent à faire condamner M. Assange, acceptent un accord judiciaire en dernier recours ou le maintiennent entravé dans des procédures judiciaires sans fin, elles parviennent dans tous les cas à envoyer le même message dissuasif aux journalistes comme aux lanceurs d’alertes: ne nous mettez pas dans l’embarras, ou nous vous punirons, peu importe comment, quand et combien de temps cela prendra. A cet égard, on pourrait dire que le journalisme a déjà subi un préjudice, mais la bataille n’est pas terminée.
Cette extension du régime de représailles envers les lanceurs d’alertes à une personne publiant d’importantes révélations constitue une menace existentielle pour tous les journalistes et pour le droit de chacun à dire et à entendre les vérités importantes. La mise en examen de Julian Assange par les Etats-Unis met à l’épreuve notre capacité à détecter les menaces directes à la liberté d’expression ainsi que notre volonté de nous opposer à cette menace. Sans la liberté de la presse ni le droit et la volonté de diffuser des informations, les lanceurs d’alertes, même en révélant des informations capitales de sécurité publique, seraient comme des arbres tombant dans la forêt sans personne pour les entendre.
L’illustre écrivain américain Henry David Thoreau a écrit: «Il faut deux personnes pour dire la vérité – l’une pour la dire et l’autre pour l’écouter.» A l’heure actuelle, il en faut trois – une pour la dire, une pour l’écouter et une pour défendre les deux autres en justice. Si le Gouvernement des Etats-Unis arrive à ses fins, il n’y aura ni défense, ni vérité.    •

  1. Le Computer Fraud and Abuse Act est une loi du gouvernement fédéral américain portant sur la sécurité des systèmes d'information. Cette loi interdit tout accès à un ordinateur sans autorisation préalable ou tout accès qui excède les autorisations. (ndt.)
  2. National Security Whistleblowers Coalition: ce sont des anciens employés gouvernementaux dévoilant les failles de sécurité au sein des agences américaines de renseignement et luttant pour la protection des lanceurs d’alertes. (ndt.)
  3. Le texte original du Premier amendement de la Constitution américaine se lit comme suit: «Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d'une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice; ou pour limiter la liberté d’expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis.» (ndt.)

Source: https://consortiumnews.com, 30/4/19

(Traduction Horizons et débats)

hd. Les Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS) sont une association américaine d'envergure nationale. Elle se compose principalement d'anciens agents de renseignement des divisions analytique et opérationnelle de la CIA.
Le groupe a une longue histoire et a gagné de nombreux nouveaux membres depuis sa création. En 2003, elle a été active contre la guerre en Irak et ses membres ne cessent de publier leurs analyses. Il s'agit d'anciens agents secrets de tous les secteurs, avec de nombreux contacts d'initiés parmi leurs pairs.

«En définitive, nous n’exprimons rien d’autre que la vérité»

Lettre de Julian P. Assange au journaliste britannique indépendant Gordon Dimmack

Merci, Gordon. Tu es un homme bon.

On me refuse toute possibilité de me préparer à ma défense. Jusqu’à ce jour, je n’ai pas d’ordinateur portable, pas d’Internet, pas d’autre ordinateur, pas de bibliothèque. Et même si j’y ai accès, ce ne sera qu’une demi-heure par semaine avec un grand nombre d’autres personnes. Les visites sont autorisées seulement deux fois par mois, il faut des semaines pour que quelqu’un soit inscrit sur la liste d’appel et ses données soumises à la vérification de sécurité à la manière de la série Catch-22. En outre, tous les appels téléphoniques, à l’exception des appels des avocats, sont enregistrés et sont limités à un maximum de 10 minutes par jour dans une fenêtre de 30 minutes pendant laquelle tous les détenus sont en concurrence pour le téléphone. Et l’argent pour les frais de téléphone? Seulement quelques livres par semaine, et les appels entrants ne sont pas possibles.
Une superpuissance qui se prépare au procès depuis 9 ans avec des centaines de personnes et d’innombrables millions de dollars. Je ne peux pas me défendre moi-même, donc je compte sur toi et d’autres personnes de bonne volonté pour me sauver la vie.
Ma volonté reste entière, mais je suis littéralement entouré de meurtriers. Mais l’époque où je pouvais lire, parler et organiser ma défense et la défense de mes idéaux et de mon peuple est terminée jusqu’à ce que je sois à nouveau libre. Vous devez tous prendre ma place.
Le gouvernement américain et les forces malheureuses détestant la liberté, la justice et la vérité préféreraient obtenir mon extradition et ma mort plutôt que le public apprenne la vérité pour laquelle j’ai obtenu les plus hautes distinctions journalistiques et qui m’a valu sept nominations pour le prix Nobel de la paix.
En définitive, nous n’exprimons rien d’autre que la vérité.

Julian P. Assange, 13/5/19

Source: https://www.wsws.org/de/articles/2019/05/27/assa-m27.html

(Traduction Horizons et débats)

Au nom des comités directeurs des «Veteran Intelligence Professionals for Sanity» et «Sam Adams Associates for Integrity in Intelligence»:

William Binney, former Technical Director, World Geopolitical & Military Analysis, NSA; co-founder, SIGINT Automation Research Center (ret.)
Richard H. Black, Senator of Virginia, 13th District; Colonel US Army (ret.); Former Chief, Criminal Law Division, Office of the Judge Advocate General, the Pentagon (associate VIPS)
Marshall Carter-Tripp, Foreign Service Officer & former Division Director in the State Department Bureau of Intelligence and Research (ret.)
Thomas Drake, former Defense Intelligence Senior Executive Service and NSA whistleblower
Bogdan Dzakovic, former Team Leader of Federal Air Marshals and Red Team, FAA Security (ret.) (associate VIPS)
Philip Giraldi, CIA, Operations Officer (ret.)
Mike Gravel, former Adjutant, top secret control officer, Communications Intelligence Service; special agent of the Counter Intelligence Corps and former United States Senator
Katherine Gun, former linguist and Iraq War whistleblower in UK’s GCHQ (affiliate VIPS)
Matthew Hoh, former Capt., USMC, Iraq; former Foreign Service Officer, Afghanistan (associate VIPS)
James George Jatras, former U.S. diplomat and former foreign policy adviser to Senate leadership (Associate VIPS)
Michael S. Kearns, Captain, USAF (ret.); ex-Master SERE Instructor for Strategic Reconnaissance Operations (NSA/DIA) and Special Mission Units (JSOC)
John Kiriakou, former CIA Counterterrorism Officer and former Senior Investigator, Senate Foreign Relations Committee
Karen Kwiatkowski, former Lt. Col., US Air Force (ret.), at Office of Secretary of Defense watching the manufacture of lies on Iraq, 2001–2003
Clement J. Laniewski, LTC, U.S. Army (ret.) (associate VIPS)
Linda Lewis, WMD preparedness policy analyst, USDA (ret.) (associate VIPS)
Edward Loomis, NSA Cryptologic Computer Scientist (ret.)
Annie Machon, former intelligence officer in the UK’s MI5 domestic security service (affiliate VIPS)
Ray McGovern, former US Army infantry/intelligence officer & CIA presidential briefer (ret.)
Craig Murray, former British diplomat and Ambassador to Uzbekistan, human rights activist and historian (affiliate VIPS)
Elizabeth Murray, former Deputy National Intelligence Officer for the Near East & CIA political analyst (ret.)
Todd E. Pierce, MAJ, US Army Judge Advocate (ret.)
Coleen Rowley, FBI Special Agent and former Minneapolis Division Legal Counsel (ret.)
Peter Van Buren, U.S. Department of State, Foreign Service Officer (ret.) (associate VIPS)
J. Kirk Wiebe, former Senior Analyst, SIGINT Automation Research Center, NSA (ret.)
Larry Wilkerson, Colonel, U.S. Army (ret.), former Chief of Staff for Secretary of State; Distinguished Visiting Professor, College of William and Mary
Sarah Wilton, Commander, U.S. Naval Reserve (ret.) and Defense Intelligence Agency (ret.)
Robert Wing, former U.S. Department of State Foreign Service Officer (Associate VIPS)
Ann Wright, U.S. Army Reserve Colonel (ret) and former U.S. Diplomat who resigned in 2003 in opposition to the Iraq War