La valeur pédagogique de la confiance

par Carl Bossard*

Le monde, une énorme montagne de problèmes! Voilà l’impression obtenue en lisant actuellement les publications et les programmes scolaires. C’est pourquoi, nous avons besoin de confiance.
Quiconque travaille avec des enfants et accompagne des adolescents sur leurs chemins d’apprentissages et de vie, doit lui-même faire preuve de confiance et d’optimisme. Ni l’optimisme aveugle ni la confiance naïve et illusoire accompagnés d’une pensée positive rapidement citée. Il ne s’agit pas non plus de présenter naïvement toute la vie en rose. Non, il s’agit de la confiance réelle, la confiance en tant qu’attitude fondamentale humaine – représentant pour la jeune génération une assurance de vie mentale et un carburant indispensable pour la vie. Les ressources mentales vivent de cette énergie motivante nommée la confiance.

«Les élèves en difficulté scolaire ont besoin d’enseignants, qui les encouragent et leur construisent un tremplin vers la réussite – donc vers la confiance et le sentiment ‹moi-aussi, j’en suis capable!›» (photo caro)

«Resignatio» n’est pas une atmosphère saine

En consultant les titres de la liste des livres actuels, on rencontre de nombreux sujets difficiles à digérer et oppressants: «Le démantèlement de la démocratie», «La disparition des démocraties», «L’humanité se détruit», «Cœurs vides». La liste est longue et la teneur souvent morose, le déclin sociétal et la résignation sont palpables. Ici et là, il s’agit même d’un jeu avec des termes pessimistes, voire des peurs apocalyptiques. Pourtant, selon Gottfried Keller, cet intelligent écrivain suisse à la pensée politique aigüe, «Resignatio n’est pas une atmosphère saine».1 Cela vaut aussi pour l’école. Elle ne doit pas d’une part entretenir une anthropologie positive et d’autre part insuffler le pessimisme. «Resignatio» secrète du poison pour les enfants. Ce serait une autre sorte de crise du climat. L’école doit s’y opposer et transmettre la confiance.

Le monde est bien plus qu’une montagne de problèmes

Le Plan d’études 21 – un reflet de notre temps? Telle est la question que l’on se pose lorsque l’on parcourt les 470 pages et étudie les 363 compétences avec leurs 2300 niveaux de compétences. Là, l’énigme représentée par l’être humain est partiellement limité à des compétences et le monde apparaît essentiellement comme une gigantesque et monotone montagne de problèmes, où il n’y a qu’une seule chose à faire: résoudre des problèmes et acquérir des compétences contrôlables. On formule des problèmes mondiaux hautement complexes en les reliant à une quantité de réponses consultables par ci et par là.2 On doit travailler ces problèmes de manière autonome et orienté sur les compétences. Ainsi, chaque élève est son propre gestionnaire et l’apprentissage est livré à son expérience individuelle. Cette complexité surmène de nombreux enfants, notamment les élèves faibles et moyens. Ils n’ont pas l’opportunité de ressentir la joie de l’apprentissage réussi donnant un sens au travail scolaire. C’est justement de cela dont les jeunes ont besoin; cela les renforce et crée la confiance.3 Rien ne stimule autant que le succès (dans l’apprentissage).
Le fait d’avoir à résoudre des problèmes fait tout naturellement partie de l’existence humaine. C’est inévitable. Toutefois, est-ce vraiment nécessaire pour autant de limiter toute l’instruction scolaire à la capacité de manier des compétences et de s’en servir comme des instruments? C’est pourtant ce qui est demandé. «Tous les objectifs du Plan d’études 21 sont définis par le verbe ‹können› [être capable de]», a récemment déclaré publiquement la direction de l’instruction publique du canton de Zoug.4 Cela se présente par exemple de la manière suivante: «Les élèves sont capables de percevoir leur corps de manière différenciée au niveau sensorimoteur, de l’utiliser et de réagir à la musique.» Et plus loin: «[Ils] sont capables de s’orienter dans l’espace par rapport à la musique et dans un groupe.»

Il existe une formation au-delà des compétences vérifiables

Si tout est présenté comme un problème – la musique et la poésie, même la communication et l’esthétique –, alors l’école oublie que le monde nous invite encore à tout autre chose, notamment à l’étonnement et à l’insouciance, à la sensibilité au beau et au mystère, à la passion, à l’ardeur du devoir accompli, à la confiance mais aussi à un comportement obstiné, non-conformiste et oppositionnel. La compétence n’est pas seulement ce qu’on est capable de faire et ce qu’on sait. On peut acquérir ces propriétés et en disposer; on peut les contrôler, les tester, les certifier. Cependant, il y a encore une troisième chose: l’existence humaine, l’attitude fondamentale de l’humanité. Suis-je là aussi compétent? Suis-je curieux, digne de confiance, empathique et engagé, respectueux face à autrui et à l’environnement, confiant?

Aimer le monde et en prendre soin

Il y a une obligation à la confiance, a écrit Emmanuel Kant. Notamment dans les moments de fragilité. Les adultes doivent être des modèles pour les enfants, également à l’école. L’enseignement – selon les études à propos de son efficacité – est une rencontre entre deux personnes, une opportunité de dialogue. Tous les pédagogues socratiques le savent. La compétence et l’attitude de l’enseignant sont décisives – sa confiance en l’enfant et en ses capacités, son modèle et ses attentes, son optimisme et sa passion pour le monde.5 De là découle la passion pour la pédagogie et l’enseignement.
Ce n’est pas pour rien que la philosophe politique Hannah Arendt a écrit: «L’amour du monde se développe grâce à l’éducation pour nous aider à assumer notre part de responsabilité.»6 Aimer le monde, pour en prendre soin en coresponsabilité. Peut-être que le poète français Romain Rolland, cible dans le mille avec la phrase de son roman Vie de Michel-Ange: «Il n’existe pas d’autre héroïsme que de voir le monde comme il est et de l’aimer quand-même.» Quelle bonté! Et pourtant si difficile à mettre en application.

Les enfants ont besoin d’encouragement et de confiance

Les élèves en difficulté scolaire ont besoin d’enseignants, qui les encouragent et leur construisent un tremplin vers la réussite – donc vers la confiance et le sentiment «moi-aussi, j’en suis capable!» Souvent, ces enseignants doivent atteindre les cœurs. Ce qui se passe à l’école entre l’enseignant / l’enseignante et les élèves ne passe pas en premier par la réflexion, mais de l’œil à l’œil, des sens aux sens; donc, tant au niveau du corps que de l’âme. Il en va de même avec l’encouragement et l’expression de la confiance. Le devoir pédagogique de transmettre la confiance est aujourd’hui absolument primordial.
Le monde a besoin d’hommes et de femmes osant se confronter aux problèmes de ce monde, se sentant responsables et affirmant comme Faust en toute confiance: «J’ose aller dans le monde / en traversant les peines et les joies.»     •

* Carl Bossard, 69 ans, est un ancien professeur de lycée et recteur-fondateur de la Haute Ecole pédagogique du canton de Zoug. Actuellement, il dirige des formations continues et conseille des établissements scolaires.

Source: journal21 du 22/5/19

(Traduction Horizons et débats)

1    Pestalozzi, Karl. Gottfried Keller. Kursorische Lektüren und Interpretationen. Bâle 2018, p. 237
2    vgl. Kaube, Jürgen. Illusionen der Pädagogik, in: Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung du 19/5/19, p. 33
3    vgl. Schnabel, Ulrich. Zuversicht. Die Kraft der inneren Freiheit und warum sie heute wichtiger ist denn je. Munich 2018
4    Endspurt für den Lehrplan 21 in den Zuger Gemeinden. In: Zuger Zeitung du 22/4/19, p. 21
5    Hattie, John & Zierer, Klaus. Visible Learning. Auf den Punkt gebracht. Hohengehren 2018, p. 146s.
6    Arendt, Hannah. «Die Krise der Erziehung.» In: Zwischen Vergangenheit und Zukunft. Munich 1994, p. 276