Editorial

La semaine du 1er-Août, nous offre la possibilité de réfléchir à la singularité de notre pays: et sans réaliser une longue réflexion, il s’avère que sans notre démocratie directe, la Suisse ne serait pas ce qu’elle est. De nombreuses autres spécificités y sont liées – notamment le fédéralisme, l’autonomie communale, la neutralité de la politique étrangère, la tradition humanitaire, un équilibre social relativement élevé et la recherche typiquement suisse d’un bon compromis fédéral.
De nombreuses personnes dans notre pays – et pas seulement les électrices et électeurs – pensent intuitivement qu’en dépit de certains disfonctionnements auxquels nous sommes également confrontés, nous jouissons toujours et encore d’un degré de liberté inexistant pour d’autres peuples, et l’outil de la démocratie directe nous permet d’avoir voix au chapitre dans nos affaires. Il va de soi que le lobbysme et les entreprises de relations publiques sont largement actifs également dans notre pays. Mais tant que nous ne nous soumettons pas à des juridictions étrangères et maintenons notre propre système juridique, nous avons toujours la possibilité d’y apporter des rectifications, car dans notre pays les droits constitutionnels sont réels – l’égalité et l’autodétermination ne sont pas des chimères.
Quelle que soit la façon de voir la situation: malgré toutes les lacunes, les problèmes et les tâches non résolues, le système suisse de la démocratie directe, mis en œuvre et ancré dans la Constitution, reste à tous égards le modèle d’Etat le plus humain, le plus raisonnable, le plus social et donc le plus réussi, le plus moderne et le plus durable existant jusqu’à ce jour. Certes, il s’agit là d’une liste exhaustive de superlatifs pour la traditionnelle modestie suisse …
Ce n’est pas une raison de se pavaner, car avec un peu de conscience historique, on réalise que les gens vivant en Suisse n’ont pas une nature particulière. Nous avons certes eu de la chance. Nous sommes reconnaissants envers les développements historiques ayant permis aux habitants de cette région de réaliser au sein de notre Confédération un système de droit et de liberté dans une mesure sans pareille. Malgré les structures installées par les autorités au cours des siècles, l’ordre s’est développé du bas vers le haut, autorisant le droit à l’emporter sur l’arbitraire du pouvoir. En effet, toutes les personnes impliquées ont réalisé, à un moment ou un autre comment leur propre liberté dépendait également de celle des autres. C’est ainsi que les principes de l’autogestion, de l’entraide et du partage des responsabilité des coopératives médiévales ont pu maintenir leur influence sur une fédération d’Etats aux formes les plus diverses – des communautés paysannes des vallées aux structures semi-monarchiques comme à Neuchâtel, en passant par les villes des guildes et des patriciens – dans un effort commun pour obtenir et préserver une liberté maximale. Au cours des siècles, cela ne se fit pas de manière isolée et détachée des développements culturels, politiques et intellectuels en Europe mais en choisissant de manière autonome ce qu’il y avait lieu de reprendre pour l’adapter à notre propre mode de vie et ce dont on ne voulait pas.
Ceci se développa et se développe toujours avec la conscience que dans notre pays la vie ne pouvait dépendre ni de quelques individus, ni d’une élite, mais de l’ensemble des habitants. La démocratie directe est l’idée de l’égalité de tous les êtres humains – indépendamment des positions individuelles – exprimée dans les droits constitutionnels.
En prenant en compte les faiblesses humaines, la démocratie directe ne laisse pas les arbres pousser jusqu’au ciel, mais fait confiance aux possibilités de la communauté des citoyens d’y remédier. Cela crée davantage de satisfaction. Comme je l’ai déjà précisé, il y a dans notre système étatique encore de nombreuses choses à améliorer – mais sans prendre conscience de l’important rôle joué par la démocratie directe dans le contexte social et culturel, mais aussi historique et mondial, sans saisir sa dimension profondément humaine, nous risquons de nous perdre dans le vacarme des développements actuels et de nous acharner sur des «améliorations» néfastes.
Ce vacarme, est souvent bien bruyant: la globalisation, la numérisation, le «blocage des réformes», «ne pas rater le coche» et bien d’autres «problèmes» sont en plein essor, soutenu par des théories intellectuelles prétendument intelligentes. L’être humain et ce qui est réellement important dans nos vies semble être inexistant. La dimension psychologique de l’être humain risque de disparaître dans le vacarme. Ce sont les expériences de vie individuelles et l’environnement humain immédiat, mais aussi les conditions historiques et les expériences de la coexistence sociale. Cela inclut également les expériences et les connaissances faites depuis des millénaires sur la mesure de l’humain, sur ce qui correspond ou correspondrait aux besoins naturels de l’homme. Ces idées ont toujours eu du mal à s’imposer: trop souvent, la domination et le pouvoir les ont repoussées en faveur de l’avantage de quelques-uns.
A l’heure actuelle, cette répression se fait, d’une part, par de la pure violence – pensons aux guerres, aux interventions «humanitaires», à la précarisation et à l’appauvrissement de peuples entiers au moyen de sanctions, de manipulations financières et de «changements de régime».
D’autre part, cela se fait aussi par l’intimidation et par le dénigrement – comme le soi-disant «éternel ringard», voulant empêcher les réformes «nécessaires» et ainsi de suite. La seigneurie a toujours maintenu son pouvoir avec des moyens d’influence socio-psychologiques. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui de coûteux bureaux de communication et des agences de relations publiques sont chargés de «vendre» des préoccupations politiques de manière «accrocheuse». Pour réaliser que cela revient à trahir les fondements de la cohabitation humaine, il est nécessaire de réfléchir à ces fondements.
La bonne foi, fondement de toute coopération humaine exige sincérité et transparence. Les techniques sociales de la manipulation, du «contrôle» ou de la «gouvernance» n’y ont pas leur place.
Sans ces fondements, la démocratie directe n’a guère de chance de survie. Il est primordial de réfléchir aux expériences historiques, aux conditions nécessaires à la vie humaine et au rôle d’un modèle d’Etat permettant de créer un véritable progrès qui ne soient ni spectaculaires ni sensationnels mais durables. C’est un devoir permanent de l’existence humaine se situant au-delà de la Fête nationale du 1er-Août. Puissent les contributions de cette édition constituer des éléments constructifs à cette œuvre!

Erika Vögeli