Où va l’Etat de droit allemand?

L’analyse d’Alfred Adler concernant la Première Guerre mondiale face à l’Allemagne d’aujourd’hui

par Karl Müller

Le 1er août est jour de fête nationale en Suisse. Cette fête commémore le Pacte fédéral d’août 1291. Au sens figuré, le 1er août pourrait être une journée commémorative pour tous les Etats et les peuples, car il représente la revendication du droit face au pouvoir, le refus de l’arbitraire et de la privation de droits. Depuis quelques années, on observe toutefois l’éloignement de nombreux Etats de ce progrès fondamental de civilisation, même en Allemagne, qui demeure constitutionnellement un Etat de droit. Les dégâts qui en résultent sont aujourd’hui déjà considérables, particulièrement dans l’esprit des gens.

«Alfred Adler a exploré la psyché des gens de son époque, une période de stress mental et physique énorme. Nous n’en sommes pas encore arrivés là en Allemagne. Mais des étapes fondamentales de la descente vers l’Etat purement autoritaire, dont les principes sont le mensonge, la violation de la loi et la violence, ont été franchies au cours de ces dernières années. C’est précisément parce que nous ne vivons pas encore une époque comme celle de la Première Guerre mondiale que les propos d’Alfred Adler méritent particulièrement d’être pris en considération. Une action préventive est encore possible.»

L’article 20, al. 3 de la Loi fondamentale certifie que «Le pouvoir législatif est lié par l’ordre constitutionnel, les pouvoirs exécutif et judiciaire sont liés par la loi et le droit.» Voilà le principe de l’Etat de droit ancré dans la Constitution allemande, dont toute modification est interdite, comme le précise l’art. 79, al. 3.
Toutefois, ces dernières années, la pratique constitutionnelle a fortement dévié de cette ligne de conduite dans des domaines politiques de première importance. De nombreuses voix se sont fait entendre sans relâche pour le faire remarquer, surtout concernant la politique migratoire allemande dès l’été 2015. Depuis quelques temps déjà, ces remarques concernent aussi les interventions de l’armée allemande dans des guerres à l’étranger, et aujourd’hui de plus en plus les fondements de la liberté d’exprimer son opinion et de s’informer, en référence à l’art. 5 de la Loi fondamentale.

Pas de «théories du complot»

Pour s’assurer qu’il n’est pas question ici de «théories du complot» et de «théoriciens du complot», il suffit de lire un article paru dans la «Frankfurter Allgemeine Zeitung» le 22 novembre 2018, ayant attiré l’attention de l’auteur de ces lignes, ces jours précédents. L’article du quotidien allemand intitulé «Zur Verteidigung?» [En guise de défense? ndt.] était signé par Dieter Weingärtner, l’ancien responsable du département juridique au Ministère allemand de la Défense entre 2002 et fin septembre 2018. Sous le titre, le chapeau affirme sans détour: «Comment le Gouvernement fédéral défigure la Loi fondamentale lors d’interventions de l’armée allemande à l’étranger.»

«La politique de sécurité allemande a tendance […] à ignorer la réalité constitutionnelle»

Certes, en fin d’article l’auteur plaide personnellement pour une «nouvelle interprétation de la Constitution», et d’un point de vue politique, il se positionne favorablement face aux interventions étrangères de l’armée allemande. Mais ses réflexions font preuve d’un contorsionnisme osé, et on ne peut pas exclure une certaine soumission à son ancien employeur. Aussi son état des lieux juridique est tout de même assez formel: «La politique de sécurité allemande a tendance […] à ignorer la réalité constitutionnelle.» «On expulse le fait que la formulation de la Loi fondamentale et son interprétation par le Gouvernement fédéral et le Bundestag n’offrent pas des justifications pour des interventions de l’armée allemande dans des conflits armés bilatéraux, ou pour une participation à une ‹coalition des pays volontaires›.» «Au besoin, le Gouvernement fédéral réarrange les fondements constitutionnels d’une intervention, et obtient même le consentement du Bundestag.»
L’article souligne aussi que ces violations de la Constitution ne sont pas des bagatelles juridiques et politiques: «La Constitution est l’ordre juridique fondamental d’une communauté. Elle détermine les décisions fondamentales de l’ordre étatique, qui englobe l’expression de la souveraineté de l’Etat, notamment sous sa forme la plus radicale, à savoir la puissance militaire.»

Le texte de la Constitution est sans équivoque

Le responsable du département juridique au Ministère allemand de la Défense aurait déjà pu (et dû) rendre compte de cette analyse beaucoup plus tôt, car celle-ci était déjà pertinente lors de la participation de l’armée allemande à la guerre d’agression menée en 1999 par l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie, en violation du droit international. Mais laissons l’auteur de l’article et revenons-en aux faits. Ainsi toute personne dotée d’une pensée autonome arrivera aux mêmes conclusions, car le texte de la Constitution est sans équivoque et aisément compréhensible pour tout un chacun.
Mais pourquoi aucune résistance pacifique largement majoritaire des citoyennes et des citoyens allemands ne vient-elle se substituer au Gouvernement? Pourquoi les protestations se limitent-elles à quelques individus? Comment est-il possible que progressivement, le côté perverti d’acquis civilisationnels, à savoir la prévalence supposée du pouvoir sur le droit, et toute l’absence de scrupules qu’elle véhicule, ait pu s’imposer?
S’agit-il simplement d’un manque de clarification et d’information, où existe-t-il d’autres explications?

Alfred Adler et la Première Guerre mondiale

Nous voulons ici présenter une tentative d’explication du Viennois Alfred Adler, le père de la psychologie individuelle. Adler a formulé ses pensées il y a 100 ans, en 1919, un an après l’armistice de la Première Guerre mondiale, l’année du Traité de Versailles. Selon ce traité, les seuls coupables de la guerre étaient les Empires centraux, notamment l’Empire allemand et l’Autriche-Hongrie. Il est nécessaire de relire les écrits d’Adler, 100 ans après, et de réfléchir au regard de la situation actuelle, à leur signification pour l’époque contemporaine.
Adler a pris la plume pour relativiser la thèse déjà largement répandue à l’époque, selon laquelle les masses seraient parties à la guerre avec enthousiasme. Le contemporain d’Adler, Sigmund Freud, voyait dans la Première Guerre mondiale une démonstration de sa thèse des pulsions agressives de l’être humain, qui auraient trouvé le moyen de se déployer grâce à la guerre. Adler, lui, s’opposait à cette thèse. Il intitula son traité «L’autre côté. Une étude de la psychologie des masses sur la culpabilité du peuple».1

«Education» au manque de confiance en soi

D’abord, Adler signale l’admiration du peuple pour la force militaire dans la monarchie habsbourgeoise avant le début de la guerre: «Chaque jour à l’école, on avait inculqué à ce peuple de vénérer les familles dirigeantes. […] Des ouvrages d’histoire falsifiés faisaient l’éloge de la gloire militaire du Gesamtvaterland [patrie intégrale ndt.] […] et poussaient les âmes des jeunes gens à voir dans le champ de bataille et dans la mort à la guerre un accomplissement d’ordre mystique. Dans les chaires, l’éloquence de milliers d’orateurs était toute dévolue à encenser l’état de valet et l’obéissance aveugle. Chaque institution de formation initiait assidument ses élèves à l’art de faire des courbettes. Enfin, dans les sociétés des amis de la paix ne régnait qu’ennui et lassitude. Aucun élan populaire ne nourrissait un mouvement contraire. Journaux et magazines, politiciens et partis cherchaient uniquement à s’attirer les faveurs de la classe dirigeante.» D’où la première conclusion d’Adler: «Des décennies durant, un peuple ramolli a pu être dressé et éduqué au manque de confiance en soi et à l’obéissance devant les supérieurs.»
Adler ajoute alors une description des méthodes utilisées par les milieux dirigeants pour maintenir par tous les moyens le peuple dans un état de soumission après le début de la guerre. Les tentatives pour ne pas devoir partir à la guerre n’ont pas manqué pour autant. Mais aucune résistance ouverte n’a véritablement fait surface. Pourquoi? Selon Adler: «Pour toute manifestation ouverte de résistance, il manquait à ce peuple soumis le lien commun d’une confiance mutuelle, un sens de la communauté aigu et bien formé.» Voilà ce qui manquait.

Raisons pour lesquelles l’être humain s’empare des mots d’ordre de ses oppresseurs

De l’autre côté, on trouve la réaction psychique liée à ce manque: «Mais la plupart d’entre eux [des soldats en guerre] […] étaient tout simplement les victimes d’une fausse pudeur. […] Entassés, soumis, nous tous entendions les appels implacables à mourir. Aucune issue n’était possible […]. Ils agirent alors de la même façon qu’on agit dans une telle situation pour au moins soulager l’âme oppressée: en faisant de la nécessité une vertu! Face au chaos présent devant eux, ils s’approprièrent l’appel lancé par l’état-major général, et encore réticents, ils prirent déjà en titubant la direction indiquée par l’ordre. Et soudain, ce fut comme s’ils étaient eux-mêmes à l’origine de l’appel. Une lumière s’est alors allumée dans leur âme, ils venaient de trouver l’issue de secours tant espérée. De chiens battus envoyés sous les bombes contre leur volonté, ils étaient devenus des héros, des défenseurs de la patrie et de leur dignité! Ayant eux-mêmes lancé l’appel, c’est en défenseurs du droit qu’ils se redressèrent pour mener la guerre sainte.
Ce qui aurait encore empêché l’individu de faire couler le sang de ses frères, la sainte peur face au meurtre humain, s’est estompé dans l’extase de l’estime de soi retrouvée et dans le sentiment d’irresponsabilité accompagnant les mouvements de masse. Lors de cette libération mentale du sentiment de dégradation humaine et d’humiliation total, lors de cette tentative désespérée de se retrouver eux-mêmes, ils évitèrent timidement de reconnaître qu’ils n’étaient que les misérables victimes de la soif de pouvoir inassouvi de certains, et préférèrent rêver d’actes héroïques qu’ils auraient eux-mêmes souhaités et cherchés. […] Il a absorbé le génie de l’état-major général, qui désormais commande ses actions.
Ce n’est pas par sympathie ou par bellicisme qu’il s’est transformé ainsi. Lorsqu’asservi, souillé, il se tordait au sol, ayant dans son désarroi perdu toute orientation, lorsqu’au plus profond de l’ignominie, il s’est vu privé de toute liberté et droit humain, il a saisi le seul appui en vue: le mot d’ordre de l’oppresseur hyperpuissant, et a fait mine d’avoir lui-même appelé à la guerre. Au moins, il avait maintenant trouvé un appui et s’était débarrassé de la honte et du sentiment d’être pitoyable.»

Aucun reproche au peuple, mais des critiques aux puissances victorieuses

Adler risque d’être mal compris. Son analyse n’est pas liée à un reproche. Il écrit au contraire clairement: «Non! Celui qui a vécu en son sein absoudra ce peuple de toute culpabilité envers la guerre.» Ses propos sont tout aussi clairs concernant la politique des puissances victorieuses après la guerre: «Maintenant que le peuple doit devenir adulte, que seul un courant puissant de sentiments communautaires grandissants peut nous sauver, que la dignité humaine réveillée réclame la punition des vrais coupables pour regagner la confiance de l’humanité, le Gouvernement de l’Entente nous menace d’une nouvelle servitude, continue de torturer le peuple venant d’être torturé.»

Une action préventive est encore possible

Il y a 100 ans, Alfred Adler a donné sa réponse à la question de savoir pourquoi même les premiers pas vers l’abandon de l’Etat de droit en faveur d’un Etat autoritaire peuvent déclencher une spirale fatale vers le bas, éloignant de plus en plus d’une vie digne, d’une même liberté pour tous, de l’Etat de droit et de la démocratie … et en fin de compte de la paix.
Mais il a également affirmé qu’il existait un facteur de protection: «le lien commun d’une confiance mutuelle, un sens de la communauté aigu et bien formé».
Alfred Adler a exploré la psyché des gens de son époque, une période de stress mental et physique énorme. Nous n’en sommes pas encore arrivés là en Allemagne. Mais des étapes fondamentales de la descente vers l’Etat purement autoritaire, dont les principes sont le mensonge, la violation de la loi et la violence, ont été franchies au cours de ces dernières années. C’est précisément parce que nous ne vivons pas encore une époque comme celle de la Première Guerre mondiale que les propos d’Alfred Adler méritent particulièrement d’être pris en considération. Une action préventive est encore possible.    •

1    Adler, Alfred. Die andere Seite. Eine massen­psychologische Studie über die Schuld des Volkes; dans: Bruder-Bezzel, Almuth (Ed.). Alfred Adler. Gesellschaft und Kultur, volume 7 de l’édition des études d’Alfred Adler (Studienausgabe), 2009, pp. 120–135