La culture de l’éthique et la façon de vivre au sein du mouvement coopératif

Nouvelle publication: «Kooperativ wirtschaften – modern bauen. 
Die Architektur der Genossenschaften in Sachsen»

par Urs Knoblauch, journaliste culturel, Fruthwilen, Suisse

De manière générale, on en sait trop peu sur l’énorme expansion du modèle coopératif dans le monde. Notamment en Allemagne, les coopératives et leurs quelque 21 millions de membres méritent davantage d’attention dans la société et dans les institutions d’enseignement.

Affiche de l'association de consommateurs «Vorwärts», Dresde vers 1930, montrant le complexe de bâtiments initialement prévu de ses propres entreprises. (Source: Kooperativ wirtschaften – modern bauen, p. 9)

Tel fut le point de départ du projet de publication de la Hochschule für Technik, Wirtschaft und Kultur Leipzig [Haute Ecole spécialisée de Leipzig pour la technologie, l’économie et la culture]. La conception muséographique, la conception d’expositions et la pédagogie muséale jouissant d’une grande popularité et d’importants investissements, l’idée est née d’établir un programme d’études interdisciplinaires en «muséologie». La publication richement illustrée «Kooperativ wirtschaften – modern bauen. Die Architektur der Genossenschaften in Sachsen» [Gestion coopérative – habitat moderne. L’architecture des coopératives en Saxe] combine le développement moderne de l’architecture avec la pensée coopérative. L’objectif est de faire connaître aux étudiants et à la jeune génération le précieux mode de vie des coopératives. En effet, selon les auteurs et formateurs de la Haute Ecole de Leipzig Dirk Schaal et Enrico Hochmuth, «le thème de l’architecture comme forme d’expression culturelle de l’idée coopérative a rarement été traité.»
L’anniversaire de la fondation du mouvement Bauhaus est une très bonne occasion d’aborder, en relation avec la notion de coopérative, un sujet important. Tout comme les préoccupations du Bauhaus ne doivent pas être réduites à des critères formels, les coopératives ne doivent pas être réduites à un modèle économique, mais représentent un mode de vie éthique orienté vers l’avenir. Ces valeurs fondatrices doivent être prises en compte, il devraient toujours être abordées en tenant compte des découvertes en sciences humaines et être mises en perspective avec leurs objectifs politiques.  

L’architecture comme forme d’expression culturelle de l’idée coopérative

Les auteurs de l’ouvrage parviennent à présenter une synopsis de l’architecture et de l’idée coopérative dans la région de Saxe avec son impressionnante culture industrielle. Dirk Schaal a travaillé comme archiviste scientifique et dirige actuellement le Bureau de coordination de la culture industrielle saxonne. Enrico Hochmuth est historien de l’architecture et a été pendant de nombreuses années le conservateur responsable du Schulze-Delitzsch-Haus, le musée allemand des coopératives. Avec Dietmar Berger, l’initiateur, il s’est engagé pour l’inclusion réussie du système coopératif allemand dans la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. A la Haute Ecole spécialisée, Hochmuth travaille comme responsable d’événements et de projets à la Faculté des médias. En 2017, le «1er Colloque de muséologie» et ses échanges autour des derniers résultats de recherche, a remporté un grand succès. Stefan W. Krieg-von Hösslin, historien de l’architecture et conservateur de la ville de Leipzig (monuments), a également contribué à l’ouvrage de Schaal et Hochmuth.
Dans la première partie de la publication, les auteurs présentent les références théoriques et historiques à l’industrialisation et au système pionnier de la coopérative sociale. Dans la seconde partie, 16 bâtiments coopératifs notoires sont présentés, principalement en Saxe et dans le style architectural à nouveau populaire du Bauhaus. «Des sites remarquables et pour la plupart classés, appartenant à l’architecture du mouvement réformateur et au modernisme classique y sont rassemblés pour la première fois. La large palette d’exemples emmène le lecteur des coopératives de logement aux grandes coopératives de consommation de Leipzig et de Dresde en passant par les sites de production d’importance nationale des centrales d’achat GEG avec leurs bâtiments de Riesa, Frankenberg ou Chemnitz.» (texte du rabat)

L’architecture comme reflet de certaines conceptions de l’homme et modèles de société

Il est impressionnant de constater la diversité du langage des formes et la diversité fonctionnelle et pratique de ce mode de travail et de vie coopératif matérialisé en patrimoine industriel. Dirk Schaal écrit: «Le mouvement coopératif fait partie de notre culture industrielle. Dans les conflits sociaux, religieux et nationaux du XIXe siècle, il a contribué à façonner la transformation culturelle de l’Allemagne en un pays industriel moderne et s’est posé des questions centrales propres à la société industrielle.» (p. 8)
La pensée coopérative a été diffusée à l’aide d’affiches, d’équipements et de mobilier bien conçus. Il n’était pas seulement question de fournir de la nourriture ou des logements abordables, «mais aussi d’organiser les conditions de travail dans la propre entreprise, ou de créer des conditions de logement sociales qui amélioraient sensiblement la situation de chaque individu au sein des couches sociales à revenus moyens et faibles.» (p. 8) Dans un «environnement hostile», les bâtiments d’usine fonctionnels, robustes et dominants, datant encore d’avant la Première Guerre mondiale, devaient symboliser la nouvelle attitude fondamentale de la vie coopérative. (p. 21)
En plus de vifs débats portant sur des questions de politique économique, il y avait aussi des différences idéologiques, politiques et formelles entre les architectes. A cette époque, le style «Heimatschutz» (littéralement protection de la patrie), qui jouissait d’une grande popularité, était dominant. Mais avec la «construction nouvelle», l’époque moderne et les nouvelles technologies et matériaux industriels, on aspirait aussi à l’«homme nouveau». Selon Dirk Schaal, cette notion «propagée par les coopératives était l’objectif vers lequel tendait la conception des lotissements selon les principes coopératifs de la communauté.» (p. 32) Il s’agissait de laisser davantage de place à la nature sociale de l’être humain, aux mouvements politiques et à la démocratisation de la coexistence sociale. Cette année, l’anniversaire du Bauhaus devrait se concentrer davantage sur les valeurs fondamentales de l’interaction interdisciplinaire de l’idée sociale du Bauhaus à l’époque moderne, et aussi faciliter les réflexions critiques. Il ne s’agit pas d’un formalisme moderne, comme on le voit souvent aujourd’hui, mais d’une esthétique et d’une éthique du bien individuel et commun.
C'est justement au cours du premier tiers du XXe siècle que les principes du design moderne ont été de plus en plus acceptés non seulement en Allemagne, mais aussi dans d’autres pays européens. «Outre des architectes renommés, comme Walter Gropius pour le Konsum Dessau-Törten ou Max Taut pour un grand magasin de la coopérative de consommation de Berlin et environs, on trouve ici surtout des architectes qui ont adopté les principes de la construction moderne dans leur pratique professionnelle, ou qui les avaient déjà appris au cours de leur formation.» (p. 32)
Quiconque connaît le riche passé historique de la Saxe et de ses environs, saura apprécier ses admirables réalisations et bâtiments commerciaux, culturels et sociaux, dont certains sont documentés dans l’ouvrage. Avec la dissolution de la RDA, un patrimoine culturel précieux était menacé de disparition. Malgré l’estimable sauvegarde de nombreux bâtiments ainsi que les reconstructions, il reste encore beaucoup de travail.

Hermann Schulze-Delitzsch et Wilhelm Raiffeisen

Enrico Hochmuth présente de manière vivante le thème des coopératives en Saxe à l’exemple du monument Hermann-Schulze-Delitzsch sur la Marienplatz à Delitzsch, conçu en 1891 par le sculpteur Erwin Weissenfels. Le destin mouvementé de cette statue est un témoignage exemplaire de la gestion politique de l’idée de coopérative: fondue lors de la Seconde Guerre mondiale pour servir l’économie de guerre avant d’être reproduite en 1950 par le sculpteur Max Alfred Brumme, elle a ensuite dû céder sa place à une sculpture du premier président de la RDA, avant d’être restaurée et replacée en 1991 à son emplacement d’origine.
«Le premier succès d’une coopérative commerciale en Allemagne remonte à 1849, lorsque Hermann Schulze-Delitzsch (1808–1883) incita 57 cordonniers de la région de Delitzsch à coopérer. Grâce à leur Roh-stoff-Association (association de matières premières), ces artisans purent acheter des matériaux, des outils, des machines et d’autres fournitures à meilleur compte et, plus tard, prendre en main la vente de leurs propres produits. Le libéral Schulze-Delitzsch y voyait une occasion d’améliorer la situation des artisans et petits commerçants dans le besoin. En plus de la pression économique exercée par l’industrialisation, la transformation d’une société corporatiste en une société bourgeoise faisait aussi disparaître d’ancestrales interdépendances humaines et réseaux sociaux.» (p. 34) En 1889, les expériences de fusions et de coopératives de production incitées par Schulze-Delitzsch furent prises en compte dans une loi innovante sur les coopératives. Elles conduisirent par la suite à un «boom de la création de coopératives dans les Etats allemands» (p. 34).
Dans ce contexte, il faut également signaler l’œuvre bénéfique de Friedrich Wilhelm Raiff-eisen (1818–1888), en provenance du Wester-wald. Guidé par un amour profond pour son prochain, par le lien social entre les gens, une éthique chrétienne et sa confiance en la nature des êtres humains, il fonda les «Caisses Raiff-eisen» sous forme de coopératives locales. Son idée maîtresse était que «nous ne sommes forts qu’en agissant ensemble», et son principe de la coopérative basé sur les trois piliers de l’auto-assistance, l’auto-responsabilité et l’auto-administration en son sein, comprenait aussi le principe de subsidiarité (responsabilité par le bas, construire en partant de chaque être humain comme individu). Cela devait permettre et assurer la participation démocratique. Chaque membre de la coopérative a une voix dans les décisions, indépendamment de sa situation sociale et du nombre de ses parts sociales. Les «sociétés de crédit agricole» et les entrepôts communautaires initiés par Raiffeisen devaient connaître «une nette expansion avec la création par Wilhelm Haas de coopératives agricoles d’achat et de vente» (p. 37).
Les coopératives de crédit sont étroitement liées à cette évolution. Apparues dans un premier temps sous la forme d’«associations de prêt» sur le modèle de la coopérative agricole de crédit fondée au Danemark en 1846, elles encouragèrent dans de nombreux pays la création des banques populaires.
Enrico Hochmuth démontre à l’aide d’exemples le grand succès des pionniers Hermann Schulze-Delitzsch et Friedrich Wilhelm Raiffeisen. «Entre 1860 et 1889, une première vague de création voit l’émergence à travers l’Allemagne d’une centaine de coopératives de production composées d’artisans dans divers domaines. L’une de ces associations est le moulin et la boulangerie Bärenhecke Raiff- eisengenossenschaft e.G. à Bärenhecke, dans l’est du Erzgebirgsvorland. Aujourd’hui, moulin historique et boulangerie sont à la fois une entreprise coopérative et un monument pouvant être visité. Le 20 août 1898, 26 agriculteurs de la région fondèrent l’entreprise Oberes Müglitztal e.G.m.b.H., coopérative de meunerie, de boulangerie et d’entrepôt, pour prendre en charge tout le processus, de la transformation du grain jusqu’au produit fini. Le moulin à eau sur le Müglitz acquis par la coopérative fut relié à une voie ferrée et la production commença dès 1899. En 1913, 300 membres avaient rejoint l’entreprise. Pour soutenir les agriculteurs, surtout dans les années de crise, la coopérative mit en place une section bancaire qui exista jusqu’en 1993. Afin de préserver et de promouvoir le monument, une association de soutien a été fondée en 1995. (p. 34) D’autres exemples choisis par l’auteur illustrent les secteurs de l’électricité, de l’agriculture ou encore de l’horlogerie, avec la belle réussite de la fabrique coopérative de montres de précision Glashütte.

Schaal, Dirk; Hochmuth, Enrico. Kooperativ wirt­schaften – modern bauen. Die Architektur der Genossenschaften in Sachsen. Halle (Saale) 2019,
ISBN 978 3 96311 051 1

Des coopératives au service de l’individu et du bien commun

Outre les coopératives agricoles, ce sont les bâtiments d’usines coopératives, les coopératives de consommation et les grandes sociétés d’achat coopératives, ainsi que les coopératives de logements qui eurent le plus grand impact sur l’image des régions urbaines des XIXe et XXe siècle. Tout au long de leur histoire, les coopératives ont souvent dû aussi traverser des périodes difficiles. Ce fut le cas surtout pour les entreprises agricoles lors de changements politiques. «Après l’alignement des associations de coopératives et donc des coopératives en 1933», nous dit Enrico Hochmuth, «une restructuration a été opérée après 1945. Si les coopératives de production n’ont joué qu’un rôle mineur dans les zones d’occupation occidentales et en RFA, elles ont joué un rôle important dans la zone d’occupation soviétique et plus tard en RDA. En 1946, l’administration militaire soviétique, avec l’ordre 160, a permis la création de regroupements, et un statut type est devenu obligatoire. La supervision économique était désormais la responsabilité des Chambres des métiers, organisées selon de nouvelles structures. La loi sur la promotion de l’artisanat adoptée en 1950 ou l’Ordonnance sur les communautés de production de l’artisanat (PHG) de 1958 limitaient l’artisanat et les petites entreprises et poussaient à la collectivisation forcée des coopératives. Le rôle des coopératives d’achat et de livraison (ELG) des artisans se voyait également réglementé. Comme les entreprises d’Etat, les coopératives étaient désormais tenues de satisfaire à des exigences dans le cadre de la planification de l’Etat. Après 1990, les entreprises ont à nouveau été transformées en coopératives classiques ou autres formes d’entreprises». (p. 36 sq.) En 2002, l’association des coopératives de Saxe comptait parmi ses membres 92 coopératives de production et 235 coopératives agricoles. Leur succès leur donne aussi «une visibilité accrue dans l’Allemagne réunifiée». (p. 37)

Donner plus d’importance aux principes fondamentaux du mode de vie coopératif et à son éthique

Les réalités historiques montrent clairement que les réorganisations et «modernisations» problématiques actuelles dans le contexte de la mondialisation et de la centralisation, ainsi que le néolibéralisme radical du marché à l’échelle mondiale mettent en danger l’idée coopérative originale. Au sein de la Confédération suisse, cette évolution alarmante n’est pas en reste, et les banques coopératives Raiffeisen sont touchées également. Les membres des coopératives doivent revendiquer et vivre les droits et les devoirs ainsi que les valeurs fondatrices et l’éthique de la codétermination démocratique des coopératrices et coopérateurs, conformément au principe coopératif. Le livre présenté ici y contribue de façon significative – et contribue à la compréhension de l’architecture coopérative de l’époque moderne.    •