La France peut-elle assumer son destin de République souveraine et sociale?


ISBN 979-10-210-3936-0

par Rita Müller-Hill, Cologne


Le titre du livre de Pierre Vermeren, publié en français en mai 2019, renvoie aux principaux résultats de cette analyse profonde: «La France qui déclasse – Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle. Un regard d’historien sur 40 ans de gâchis».1

Si la préface est traitée en détail dans cette présentation du livre, c’est parce qu’elle présente un constat extrêmement instructif de l’histoire récente et de l’actualité française, et un bon résumé pour les lecteurs qui ne peuvent pas lire le livre en français.

Pierre Vermeren fait précéder son livre par une citation d’Honoré de Balzac: «Il y a deux histoires, l’une que l’on enseigne et qui ment, l’autre que l’on tait parce qu’elle recèle l’inavouable.»2

Dans sa préface, l’auteur revient indirectement sur la citation: «La couverture médiatique, c’est-à-dire la «version officielle» de la révolte des Gilets jaunes, fausse la réalité. Le mouvement des Gilets jaunes «n’est pas l’événement médiatique parisien ou bordelais que les télévisions d’information continue ont scénarisé: cette crise a concerné la quasi-totalité du territoire et des régions françaises».3
Dans un sens plus large, le livre est un compte-rendu des «vraies» causes de la crise. Pierre Vermeren ne voit pas d’événement semblable dans l’histoire récente, de sorte que l’historien doit se remémorer des temps lointains. Rien de comparable ne s’est produit au XXe siècle, et les quatre révolutions politiques du XVIIIe et du XIXe siècle (1789/99, 1830, 1848, 1870/71) ont toutes eu leur épicentre à Paris.


Les Gilets jaunes: un phénomène nouveau et unique


Le mouvement populaire actuel a pris naissance dans les petites et moyennes villes de province. Ce soulèvement moderne s’est propagé via les médias électroniques (portables, réseaux sociaux). Au départ, il s’agissait d’un mouvement pacifique. Lorsque des actions violentes – mises en scène par on ne sait qui – ont eu lieu, en particulier à Paris, elles ont été présentées en détail par les chaînes de télévision et d’autres médias, de sorte que l’impression d’un mouvement violent global a surgi. 

L’auteur trouve futile l’argument de savoir s’il s’agit d’une insurrection, d’une révolte, voire d’un processus révolutionnaire avorté. A son avis, ce n’est pas la question. Ce qui est décisif c’est «la nouveauté et l’originalité»4 du mouvement des Gilets jaunes – c’est ainsi qu’il doit être mesuré. Après tout, les questions et les problèmes qu’il a soulevés sont importants: en dernière analyse, il s’agit de savoir si la France, à l’ère de la mondialisation, «assume son destin de République souveraine et sociale».5
L’élection d’un jeune technocrate du monde des «Enarques» (E.N.A. = Ecole nationale d’administration), de l’Inspection des Finances et des banques à la présidence de la République a fait éclater l’ancienne structure des partis. Mais cette stratégie de «faire du vieux avec du neuf» ne pouvait plus arrêter la révolte contre l’«élite». 

Dans son introduction, Pierre Vermeren donne un résumé des problèmes qu’il analysera en détail. Il énumère un certain nombre de scandales. En premier le chômage de masse étroitement lié à la désindustrialisation du pays et persistant depuis des années, en second le niveau record mondial de fiscalité, combiné à une dette publique élevée. Dans la situation sociale, il situe le troisième grand scandale: un taux de délinquance élevé, la violence dans les villes et un islamisme militant (djihadisme) jamais vu dans un contexte de frontières ouvertes et incontrôlées. A son avis, cela est aggravé par les promesses électorales qui n’ont pas été tenues, les réformes en constante évolution dans les écoles et la baisse du pouvoir d’achat de la population ordinaire.


La crise de confiance


Au fil des décennies, une crise de confiance s’est développée, conduisant au fait qu’aucun parti n’a obtenu une majorité parlementaire continue depuis 1978. Le pacte social créé avec la Ve République (fondée en 1958 par Charles de Gaulle suite à une nouvelle Constitution) a été progressivement démantelé par diverses réformes constitutionnelles. Le rôle du Président vis-à-vis du Parlement est aujourd’hui plus fort que jamais, sauf que la plupart des décisions les plus importantes sont prises par l’UE à Bruxelles et par la Banque centrale européenne (BCE). Le Président n’a, en fait, qu’un seul véritable instrument de pouvoir entre les mains: l’occupation des plus hautes fonctions politiques. Comme cela a toujours été l’affaire de l’«élite» entre elle, cela a très peu touché la population. En effet, conformément au Pacte social, elle a reçu la protection de l’Etat. Or, ce n’est plus le cas aujourd’hui. 

La révolte des Gilets jaunes doit être vue dans ce contexte. Il s’agit d’un jeu de décisions et de faits historiques n’ayant jamais été débattus ouvertement dans l’arène politique et n’ayant jamais pris en compte le désir de changement de la population. Tous les problèmes remontent au XXe siècle. Par exemple, le premier déficit public de 1975, se creusant davantage dans les années suivantes a été rejoint par d’autres: les déficits du budget social et du commerce.


La désindustrialisation


Dans les années 70, avec la décision de mettre fin à la migration de main-d’œuvre, une décision ambivalente a été prise aboutissant au regroupement des familles immigrées. La situation des écoles n’a cessé de se détériorer depuis la réforme Haby (Ministre de l’Education nationale de 1974 à 1978). La récession qui a commencé après le premier choc pétrolier en 1973 n’a pas été combattue par des investissements supplémentaires dans l’industrie productive, mais par l’expansion du secteur tertiaire (services) en France. En conséquence, la désindustrialisation sous forme de cessions à des investisseurs étrangers a augmenté, entraînant le démantèlement des entreprises autrefois productives et la délocalisation des restes à l’étranger. Alstom en est un exemple éloquent.

L’élection du socialiste François Mitterrand en 1981 fut signe d’un grand espoir, car l’alternative aurait été le libéral Valéry Giscard d’Estaing. Mais en 1983, ses conseillers, Jacques Attali et Jacques Delors, ont convaincu Mitterrand d’abandonner sa politique «socialiste» de nationalisation au profit d’une politique «européenne».

Jacques Chirac est devenu président en 1995 avec la promesse de surmonter la «fracture sociale» et de sortir du carcan monétaire européen imposé par le traité de Maastricht. Mais Alain Minc et Alain Juppé l’ont conduit à quitter sa voie «utopiste souverainiste», ce qui aurait perturbé la marche vers l’euro, déjà fixée.

Après ces décisions, la gauche et la droite pouvaient difficilement être distinguées, politiquement parlant.


Question sociale ou questions sociétales


Désormais, le débat politique ne tourne plus autour de la «question sociale», mais autour de «questions sociétales»: immigration et islam, délinquance en banlieue, réforme de la citoyenneté et droit de vote pour les immigrés, PACS (partenariat civil, depuis 1999) et mariage homosexuel, insémination artificielle et grossesse (PMA et GPA) antiracisme et néo-féminisme. Ce processus a occulté la reconnaissance de l’appauvrissement de la classe moyenne française et le profond changement qu’il a entraîné. Mais même si les «questions sociétales» ont supprimé la «question sociale» aux yeux du public, elle était latente et s’est manifestée encore et encore: par exemple en 1995 lors de la grande grève contre le Plan Juppé sur la réforme des pensions et la sécurité sociale, qui a abouti à la dissolution de l’Assemblée nationale.


2005: le Non au projet de Constitution européenne


En 2002, Jean-Marie Le Pen arrive au second tour de l’élection présidentielle et, en 2005, les Français ont rejeté le projet de Constitution européenne avec 55% de «non» lors d’un référendum. Lorsque Nicolas Sarkozy rompt la promesse qu’il avait faite en 2007 (et approuve néanmoins le Traité constitutionnel avec l’aide du Parlement), son adversaire, le socialiste François Hollande, est élu en 2012.

En novembre 2018, environ 18 mois après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence, la crise des Gilets jaunes commencera: l’augmentation de la taxe sur le gazole est la goutte qui fait déborder le vase. Contrairement à ce qui est rapporté dans les grands médias, les Gilets jaunes ont 75% de la population derrière eux.

Voilà pour l’inventaire de Pierre Vermeren. Il donne au lecteur un aperçu de l’évolution des décisions et des problèmes sur lesquels les Français n’ont pas été consultés et leur choix ignoré.


Analyse approfondie en neuf chapitres


L’analyse détaillée des problèmes est divisée en neuf chapitres. Le premier chapitre pose la question de savoir si la révolte des Gilets jaunes est un phénomène sans précédent dans l’histoire de France. En tant qu’historien, Vermeren ne se penche pas seulement sur le phénomène actuel, mais aussi sur l’époque précédente, sur les facteurs engendrant ce développement. 

Dans les chapitres suivants, il examine la désindustrialisation et le chômage de masse entraîné par celle-ci et décrit cela comme une spirale se développant sur 50 ans. La désindustrialisation est liée à la décision des élites françaises de se concentrer sur un nouveau type d’économie – le secteur tertiaire – et en même temps de cesser d’investir dans l’industrie productive. Dans un autre chapitre, il examine les effets des réformes scolaires et leurs conséquences négatives sur l’ascension sociale. Il consacrera un autre chapitre aux élites françaises «claquemurées dans l’entre soi» dans les métropoles en s’inspirant de l’exemple de la ville de Bordeaux (l’un des points chauds de la révolte). En conséquent, il analyse la situation de la France périphérique et l’impact de la grande crise de 2008. L’économie française ne s’en est pas remise, le pouvoir d’achat a stagné et l’ensemble de la vie culturelle dans les zones environnantes des métropoles s’en est trouvée fortement affectée. 

La promesse de la France d’être une société socialement juste et égalitaire et l’image qu’elle se fait d’elle-même ont depuis longtemps été renversées. La troisième classe du TGV (qui n’existait auparavant que dans les trains du XIXe siècle) peut en être considérée comme un symbole. 

Aujourd’hui, le TGV ne relie que les métropoles. Le réseau ferroviaire reliant auparavant toutes les régions, a été en grande partie fermé. Chaque groupe social reste fermé sur lui-même. Cela s’applique à toute la vie culturelle et sociale.

Enfin, l’auteur fait des suggestions concrètes qui méritent d’être approfondies et débattues pour améliorer la situation des «perdants de la mondialisation».
Le livre de Pierre Vermeren est fortement recommandé pour ceux qui souhaitent avoir une connaissance profonde et objective de la situation en France.    •

1    Vermeren, Pierre. La France qui déclasse. Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle. Un regard d'historien sur 40 ans de gâchis. Paris, ­Editions Tallandier Essais, 2019
2    «Illusions perdues», p. 709, Classiques Garnier, Paris 1956
3    Vermeren, Pierre. op.cit. p. 9
4    op.cit. p. 10
5    ibid.

Pierre Vermeren est un historien français, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris 1 PanthéonSorbonne. Il est spécialiste du Maghreb et des mondes arabo-berbères. Il a vécu 8 ans en Egypte, au Maroc et en Tunisie. Pierre Vermeren a été interviewé à plusieurs reprises dans «Le Figaro» et sur «France Culture» au sujet des Gilets jaunes.