«Le silence, c’est la participation»

ISBN 978-3-86489-276-9

Le FBI a essayé de faire de l’Islande un allié complice dans l’arrestation de Julian Assange

par Sara Chessa*

L’ancien ministre de l’Intérieur islandais raconte à l’«Independent Australia» comment il a bloqué l’ingérence américaine en 2011 afin de défendre WikiLeaks et son éditeur Julian Assange.

Un matin d’été, un ministre de l’Intérieur se réveille et découvre qu’un avion plein d’agents du United States Federal Bureau of Investigation (FBI) a atterri dans son pays, dans le but de mener des enquêtes policières sans autorisation des autorités.
Combien d’hommes d’Etat auraient le courage de dire aux Etats-Unis: «Non, vous ne pouvez pas faire cela»? L’ancien ministre islandais de l’Intérieur Ögmundur Jónasson l’a fait, dans l’intérêt du journalisme d’investigation. Il a compris ce qui n’allait pas dans la mission soudaine du FBI à Reykjavik, en lien avec le site lanceur d’alertes WikiLeaks et son éditeur Julian Assange.
Au départ, il s’agissait d’une simple collaboration contre les cybers attaques.
Jónasson raconte à Independent Australia: «En juin 2011, on m’a dit que les services de renseignements américains avaient découvert la préparation d’une attaque des hackers contre des institutions gouvernementales islandaises. On m’a demandé si nous voulions coopérer avec les Américains.»
Bien sûr, l’Islande était intéressée de les entendre, puis la question était d’évaluer s’il fallait coopérer et dans quelle mesure. Des policiers islandais se sont rendus à Washington et des policiers américains se sont rendus en Islande pour évaluer la situation, mais aucune preuve d’attaques possibles n’a été fournie.
Cependant, en août 2011, un avion rempli d’agents du FBI accompagnés de procureurs a atterri à Reykjavik.
Jónasson poursuit: «Quand j’en ai entendu parler, j’ai demandé à mes collègues du ministère si, sans que je ne le sache, le FBI avait reçu l’autorisation d’enquêter en Islande. Je n’avais certainement pas donné une telle permission et la décision, de toute façon, aurait dû être sur mon bureau.»
Il s’est ensuite entretenu avec le chef de la police islandaise lui affirmant qu’une réunion était prévue.
Jónasson affirme: «Je savais que le FBI était en route pour le quartier général de la police avec l’intention d’organiser une coopération concernant WikiLeaks. J’ai demandé qu’aucune réunion de ce genre n’ait lieu et qu’il n’y ait plus aucun contact.»
Les agents du FBI n’étaient pas autorisés à effectuer un travail de police en Islande.
Mais il ne s’agissait pas seulement de défendre la souveraineté de l’Islande. Selon M. Jónasson, par ce biais, il avait été informé que le FBI s’était présenté à Reykjavik dans le but de calomnier Julian Assange.
Bien qu’il aille de soit de demander des preuves documentaires de cette affaire, Jónasson répond sans équivoque: «J’en suis la preuve. Quand je dis qu’ils sont venus ici pour diffamer Julian Assange et WikiLeaks, je ne le dis pas à la légère, je choisis mes mots très soigneusement. Je sais de quoi je parle. Je le dis, conformément à ma parole d’honneur, car c’était le cas.
J’ai témoigné à ce sujet devant un comité parlementaire et devant l’Assemblée parlementaire, et mes propos n’ont pas été contestés.»
En fait, cela ce fait ainsi dans la plupart des pays. Il est difficile de trouver quelqu’un d’aussi bien informé que le ministre de l’Intérieur.
Au-delà de sa certitude concernant la tentative du FBI de rendre la vie difficile à WikiLeaks, M. Jónasson a également une théorie sur un autre objectif possible poursuivi par les Etats-Unis: «D’une certaine manière, on pourrait dire qu’ils voulaient nous piéger aussi, en faisant de l’Islande non plus l’allié complaisant (comme la plupart des partenaires de l’OTAN), mais le complice dans la guerre contre WikiLeaks.»
Toute l’histoire de WikiLeaks met en évidence comment le mot «empire» peut encore être utilisé de nos jours en relation avec la super machine construite par le Département d’Etat des Etats-Unis dans le monde entier. Que nous soyons d’accord ou non avec l’utilisation de ce terme, il est encore rare qu’un membre de l’OTAN dise «non» à une demande de coopération des Etats-Unis.
Cependant, les agents du FBI sont partis. «Ils n’avaient pas le choix», explique l’ancien ministre de l’Intérieur. «En fin de compte, tout ce qu’ils espéraient, c’était notre silence. Ils sont dans l’impunité tant qu’ils peuvent nous garder silencieux, sans critique, complaisants, mais une fois que nous parlons, ils sont tout nus, comme l’empereur dans la fable.»
De l’avis de M. Jónasson, la responsabilité des Etats et des individus joue un rôle décisif. Pour M. Jónasson, refuser la présence des agents américains était une étape cruciale dans la défense du journalisme d’investigation.
Il dit: «Informé de leurs intentions réelles, j’ai compris que leurs communications de juin 2011 étaient un camouflage. Ils avaient établi un contact, mais dès le début, ils voulaient être pleinement opérationnels à un stade ultérieur et être en mesure de dire: ‹C‘est juste dans le prolongement de notre bonne coopération›.»
Mais même si l’on demande au FBI de quitter l’Islande faute de procédure légale, M. Jónasson souligne qu’il y a aussi la dimension de prendre parti dans un jeu de pouvoir vicieux, et devant ce choix, il préférerait de loin s’allier avec WikiLeaks plutôt qu’avec le FBI.
Ensuite, la question se pose de savoir si l’Islande peut être considérée comme un pays sûr pour les journalistes et les lanceurs d’alertes, y compris le rédacteur en chef de WikiLeaks, Kristinn Hrafnsson, qui vit actuellement à Reykjavik.
Ögmundur Jónasson dit: «Kristinn Hrafnsson est très respectée en Islande. Mais pour WikiLeaks et les lanceurs d’alertes en général, je pense que cela dépendra – comme partout ailleurs – du public, qui est finalement le gardien de la liberté, y compris la liberté de la presse. Vous pouvez avoir
d’excellentes lois et constitutions, et elles sont, bien sûr, nécessaires, mais elles n’ont guère d’impact si la société dort. Il faut suffisamment de personnes osant prendre la parole.»
Cela constitue pour M. Jónasson le point principal également dans le cas d’Assange: «WikiLeaks faisait éclater la vérité, révélant des crimes qui auraient dû être traduits en justice. Cela a été empêché. Les accusations portées contre l’éditeur sont donc, en réalité, des accusations contre la liberté d’expression et la liberté de la presse. La police et les services secrets américains tentent de créer un climat d’impunité, où ils peuvent tout faire. En atterrissant ici, ils illustrent déjà leur mépris de la démocratie.»
Ce qu’ils font à Assange est contraire à la Constitution américaine et aux principes des droits de l’homme qu’ils prétendent protéger.»
Compte tenu de ce que Nils Melzer, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, a dit il y a quelques mois au sujet d’Assange, prouve que l’ancien ministre de l’Intérieur n’est pas seul avec ses réflexions
Il en est conscient et cite la déclaration de M. Melzer: «En 20 ans de travail avec des victimes de la guerre, de la violence et de la persécution politique, je n’ai jamais vu un groupe d’Etats démocratiques s’unir pour isoler, diaboliser et maltraiter délibérément un seul individu depuis si longtemps et avec si peu de respect pour la dignité humaine et l’Etat de droit … La persécution collective de Julian Assange doit cesser ici et maintenant!»
«Ce sont des mots durs», dit M. Jónasson, mais à son avis, la responsabilité n’incombe pas seulement aux Etats directement concernés: «Que fait l’Australie? Julian Assange n’est-il pas citoyen australien? Cependant, je ne vois pas les autorités australiennes assumer la responsabilité de protéger leurs citoyens. L’Australie montre, à mon avis, la même indifférence et donc la même complicité avec les Etats-Unis, comme c’est le cas dans la plupart des autres pays. Et puis-je ajouter, où est la presse mondiale, la même presse qui a publié avec reconnaissance le matériel fourni par WikiLeaks? Pourquoi sont-ils silencieux? En fin de compte, nous sommes tous responsables. Un individu et une organisation sont traduits en justice, avec 18 chefs d’accusation qui pourraient mener à 175 ans de prison. Tout cela pour faire du journalisme d’investigation.»
En 2016, le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire a également déclaré qu’Assange devait être libéré. Cependant, il se trouve dans une prison londonienne, en attente de l’audience d’extradition des Etats-Unis prévue pour février 2020. Entre-temps, les allégations d’inconduite sexuelle en Suède (qui n’ont jamais donné lieu à des accusations) ne sont pas liées à son incarcération actuelle.
Lorsqu’on demande à M. Jónasson qui peut faire quelque chose pour que les gouvernements s’alignent sur la demande de l’ONU, il évoque à nouveau les populations: «Tout dépend de nous. Les spectateurs n’existent pas. Tout le monde est participant – le silence, c’est la participation!»
On croit que les agents du FBI se sont rendus au Danemark, après avoir été chassés d’Islande. On ne sait pas s’ils y ont demandé la même coopération qu’en Islande. Contrairement à l’Islande, le Danemark a gardé le silence sur la visite du FBI. Il en va de même pour la plupart des pays, qu’ils soient complaisants ou complices, pour reprendre les termes de M. Jónasson.
M. Jónasson ne veut pas spéculer sur ce qui s’est passé au Danemark ou dans d’autres pays. Il dit: «Je présume toutefois que le FBI s’est félicité du silence du Danemark à ce stade. De leur point de vue, je suppose, quand il s’agit de travail sous couvert, la règle est que le silence est d’or.» Et, peut-être, d’autres partenaires complices ont été trouvés, ailleurs en Europe.    •

* Sara Chessa est une journaliste indépendante vivant au Royaume-Uni.

Source: Independent Australia, 5/11/19

(Traduction de l’anglais Céline Wagner. https://blogs.mediapart.fr/celine-wagner/blog)