La réponse aux Gilets jaunes? L’impératif d’une même règle pour tous

par Chantal Delsol, France*

La concorde ne sera rétablie que si les mêmes principes s’appliquent à tous les Français en matière de travail, de retraite et d’avantages sociaux, argumente le professeur de philosophie politique.

Chantal Delsol (photo mad)

On a l’impression de ne pas bien comprendre au juste ce que veulent les Gilets jaunes, ni pourquoi le mouvement continue alors que le gouvernement a déjà concédé beaucoup et fait des efforts en termes de concertation. Pourtant, un mouvement de cette ampleur, aussi durable et aussi profond (appuyé par une majorité de la population), ne doit rien au hasard ni au caprice. Il vient de loin, et Emmanuel Macron hérite probablement aussi des négligences de ses prédécesseurs. Il est alarmant, parce que c’est un drame social révélant des fractures de longue date, bien installées dans le paysage, et mortifères.

On peut s’étonner de voir les occupants des ronds-points réclamer la justice sociale, le partage, davantage d’égalité entre les plus riches et les plus pauvres. La France est sans doute le pays du monde où il y a le plus de redistribution. Plus de la moitié de la population (ce qui est énorme) n’y paye pas d’impôts sur le revenu. Tous les habitants, citoyens ou non, y bénéficient de l’école gratuite, de la santé gratuite et de toutes sortes d’autres services qu’il serait trop long d’énumérer. Beaucoup de citoyens du monde rêveraient d’être français. Alors on pense au paradoxe de Tocqueville:1 plus votre société est égalitaire, plus vous ressentez la moindre inégalité comme insupportable.
Il faut pourtant aller plus loin. L’inégalité qui engendre la révolte n’est pas seulement celle du porte-monnaie, mais celle des statuts, des avantages, des sécurités, des préséances. Disons-le: des privilèges. On dirait bien que la société des réseaux sociaux a révélé l’ampleur des corporatismes. C’est là que s’incarne le mépris de classe. C’est là que surgissent le malaise et les revendications.
Car la France n’est pas seulement un pays monarchiste, où le présidentialisme ne cesse de s’accroître au détriment du gouvernement et des assemblées, et où le président vient d’arracher aux collectivités locales la dernière autonomie qui leur restait: la possibilité de lever un impôt, en l’occurrence la taxe d’habitation. La France est de surcroît un pays dans lequel un quart des habitants bénéficient de régimes corporatistes, obtenus au fil des 75 ans qui nous séparent de la guerre et grâce notamment aux Trente Glorieuses. Les avantages de ces systèmes sont parfois exorbitants, toujours intéressants, en tout cas intouchables et dissimulés. Le premier avantage, et non le moindre, étant l’emploi garanti.
Les bénéficiaires des corporations travaillent souvent moins, voire beaucoup moins que les autres, ne risquent pas le licenciement et bénéficient de protections de tous ordres. Le sommet de ce système étant la classe mandarinale, qui, ayant réussi un concours vers l’âge de 25 ans, reçoit de l’Etat un salaire à vie avec tous les avantages attenants, même hors périodes de travail. Depuis le tournant du XXe au XXIe siècle, cette classe est devenue une caste – les chiffres montrent depuis cette période que contrairement à ce qui se passait auparavant, il faut désormais être fils de mandarin pour avoir vraiment des chances de le devenir soi-même. La révolte des Gilets jaunes face au salaire de Mme Jouanno2 était la partie émergée d’un iceberg.
L’autre caractéristique de ces corporatismes, c’est le secret: ils sont entourés de silences et de ténèbres. Il est probable qu’une sorte de honte saisit Bercy à l’idée de dévoiler le coût énorme de ces emplois à vie, tous avantages additionnés. C’est si peu démocratique. C’est si digne d’une oligarchie bananière. Le secret évidemment encourage toutes les fausses informations: chaque avantage qu’on révèle en suppose mille autres qu’on ignore et mille autres qu’on invente – ce qui alimente les «fake news», c’est moins la sottise populaire que l’opacité des privilèges. Les Gilets jaunes savent, en tout cas, qu’au moment où l’Etat est surendetté et ruiné, un groupe de chanceux, dont on peut discuter l’ampleur, vit confortablement sans crainte du chômage ni du lendemain, peut demander un emprunt à la banque ou aller chez le dentiste sans état d’âme.
C’est sans doute d’un mouvement salutaire qu’Emmanuel Macron s’était saisi [au printemps 2018] de la question du statut des cheminots, lequel représente l’un des exemples du corporatisme français. L’idée était bonne, mais il aurait fallu commencer par le haut! L’autorité ne peut pas décider de priver le système de certains avantages indus, sans commencer par s’en priver elle-même. C’est le b.a.-ba du commandement. Faute de quoi, on court à l’échec. Et dans le cas précis, s’étend encore la guerre des classes.
Certaines mesures ont été prises dans ce sens, traduisant bien la volonté du pouvoir en place. J’ai constaté personnellement, à ma grande satisfaction, que dans les premiers mois après l’élection présidentielle, il avait été donné ordre de supprimer l’abonnement SNCF gratuit à vie (en première classe, naturellement) pour les parlementaires honoraires – exemple d’un avantage injustifié et injuste qui ne doit pas être indolore à la nation. Encore un effort, Monsieur le Président!
Les samedis à la figure révolutionnaire auxquels nous assistons depuis deux mois racontent la fureur d’une population qui voit lever d’énormes impôts pour financer des corporatismes. Alors que les impôts devraient servir, comme dans tous les pays alentour, à financer les services publics, ici devenus indigents à force de surendettement. La revendication de démocratie n’est pas seulement liée au Référendum d’initiative citoyenne, mais à la suppression des privilèges.
C’est probablement en partie pour cette raison que l’élite française est si réservée devant cette révolte – et en privé, si méprisante. Elle commence à comprendre que c’est elle-même qui est mise en cause, non dans son autorité, mais dans ses passe-droits. Tu trembles, carcasse! Aux premiers jours du conflit, et pour l’enterrer dans l’œuf, elle avait commencé à proposer quelques allocations supplémentaires: on se rappelle un responsable politique annonçant que dans certaines écoles on servirait un petit déjeuner aux enfants… pathétique! Les occupants des ronds-points sont des gens qui travaillent et ne veulent pas mendier. Ils demandent juste que l’argent des impôts soit utilisé au bon endroit.
Notre élite, depuis qu’elle a abandonné le marxisme, ne porte plus le peuple aux nues et même ne le défend plus guère. Elle ne voit plus en lui une foule d’opprimés portant l’avenir du monde, mais une population de «petits Blancs», de poujadistes revanchards et frustes, plus proches de l’électorat Le Pen que du glorieux prolétariat d’antan. D’où sa réserve.
Il est aujourd’hui savoureux de voir les médias les plus à gauche prendre le parti de l’Ordre. Les clivages idéologiques périmés ont été remplacés par des antagonismes de classe. Le malheur est que si les premiers portent au moins des convictions, les seconds sont carrément répugnants. Il nous faudrait au plus tôt une nuit du 4-Août.3 Ce serait la vraie réponse aux Gilets jaunes.    •

*    Chantal Delsol, née en 1947 à Paris, est historienne, philosophe et écrivaine française. Docteur ès lettres (1982), elle est actuellement professeur
 de philosophie à l’Université Marne-la-Vallée. En 1993, elle fonde l’Institut Hannah Arendt et en 2007, elle est élue membre de l’Académie des Sciences morales et politiques fondée en 1795. Depuis les années 1980, elle a publié de nombreux essais et quatre romans, dont certains sont disponibles en langue allemande.

Source: © Chantal Delsol/Le Figaro du 15/1/19

Notes de la rédaction:

1    Alexis de Tocqueville (1805–1859), philosophe, historien et politicien français, a mis au jour divers paradoxes sociaux dans son ouvrage de 1830 intitulé «De la démocratie en Amérique».
2    Chantal Jouanno, née en 1969, est une politicienne française. Après une maîtrise d’administration économique et sociale et un diplôme de Sciences Po, elle entre à l’Ecole nationale d’administration (ENA) en 1997. Par la suite, fut collaboratrice de Nicolas Sarkozy, secrétaire d’Etat, ministre des Sports et sénatrice. En mars 2018, Emmanuel Macron la nomme présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP). Dans cette position, elle est chargée par l’exécutif de coordonner le «grand débat national» voulu pour répondre au mouvement des Gilets jaunes. Quelques jours avant le début de ce grand débat, elle se retire de son pilotage à la suite des critiques avancées envers son salaire de 15 000 euros par mois.
3    La «nuit du 4 août 1789» est la séance de l’Assemblée nationale constituante à Versailles. Suite aux révoltes dans les campagnes, à la prise de la Bastille le 14 juillet 1989 et aux pressions exercées par la population, le Parlement décida de l’abolition des privilèges des ecclésiastiques, des nobles, des corporations, des villes et des provinces par divers décrets.

Largesses étatiques pour les élites

jpv. Quatre hommes coûtent à la France dix millions par an. L’un d’entre eux a reçu de l’Etat plus de 85 millions d’euros au titre de sa retraite, selon les chiffres calculés par l’ancien député socialiste René Dosière. Il a également évalué que ce dernier nous coûte en plus 2,5 millions d’euros par an. Eh oui, Valéry Giscard d’Estaing, à la retraite depuis 38 ans, coûte à la France 6849 euros par jour! Les trois autres sont aussi des anciens présidents de la République – Jacques Chirac avec 1,5 millions, Nicoals Sarkozy avec 2,2 millions d’euros et François Hollande. Ce dernier, jeune retraité, touche depuis mai 2017 5184 euros par mois comme ancien locataire de l’Elysée plus 6208  euros comme ancien député, 3473 euros comme ancien conseiller référendaire de la Cour des comptes et 403 euros au titre de diverses fonctions secondaires. Mais ce n’est pas fini, car la générosité de Marianne étant apparemment sans limite, le trésorier du Conseil constitutionnel va lui verser, à vie, un chèque de 12 000 euros bruts. Soit au total, 27 000 euros par mois. La retraite nette annuelle de M. Hollande: 324 000 euros. Quelques autres broutilles comme la protection policière, un secrétariat avec plusieurs collaborateurs, une voiture avec chauffeur etc. sont également financés par l’Etat.
Ces chiffres donnés par l’IFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques) ne sont, hélas, pas contestables et montrent combien, en fin de compte, la politique rapporte gros. On peut donc comprendre la colère populaire face aux invraisemblables privilèges qui ne se limitent pas aux «plus hauts fonctionnaires» mais à une «caste» de milliers de hauts fonctionnaires (dont certains sont rémunérés 300 000 euros par an), de députés, de sénateurs, de présidents de commission, etc.

Source: Extraits de l’article «Scandales des rémunérations: et si les anciens Présidents montraient l’exemple?» par Floris de Bonneville, publié sur www.bvoltaire.fr  le 13/1/19.