L’Union européenne: état des lieux en 2019

Comment gérer 512 millions de personnes

par Robert Seidel

Dès qu’il s’agit des problèmes de l’Union européenne, un silence persistant règne dans les médias suisses, comme Dieter Sprock en a fait le constat dans «Horizons et débats» n° 3 du 4 février. En l’occurrence, il ne s’agit pourtant pas là de petits soucis cosmétiques, mais de graves dérives, partiellement induites par le système.
C’est une question que se posent actuellement de nombreux Suisses, car ils ne lisent et n’entendent plus rien sur ce sujet dans les médias: les problèmes de l’UE auraient-ils disparu depuis que le Conseil fédéral négocie avec Bruxelles un resserrement des liens? Par la suite, il va falloir rappeler certains problèmes propres à cette formation supranationale.

Au cours des dernières années, il est devenu clair que, dans l’Union européenne, les décisions sont prises dans les centres de pouvoir de quelques uns des Etats les plus puissants (l’Allemagne et la France pour l’UE et, depuis l’extérieur, les Etats-Unis) et les Etats de moindre importance doivent se conformer aux décisions. Ces décisions ne sont pas générées de manière démocratique, mais se produisent sous le coup du pouvoir et de l’influence. Si le cours d’un pays ne convient pas aux plus puissants, alors on lui met la pression de façon massive (comme pour l’Autriche en 2000/2001, la Hongrie depuis 2010, la Grèce entre 2010 et 2015, l’Italie depuis 2018, la Pologne depuis 2005, la Grande-Bretagne depuis 2016).
80% des lois nationales d’un Etat-membre sont décidés à Bruxelles. Il ne reste aux parlements nationaux qu’à approuver ces décisions de Bruxelles. L’impact significatif des citoyens sur leurs propres intérêts se réduit de plus en plus au niveau national et à celui de l’Etat-membre, et au niveau de l’UE, il n’existe carrément plus. L’UE ne connaît pas de droits populaires, que l’on pourrait prendre vraiment au sérieux.
Le Parlement européen est limité dans ses droits, sa composition n’est pas démocratique et, au cours des dernières décennies, il donne de plus en plus l’impression que ses parlementaires et leurs partis voient en lui un supermarché en libre service (cf. Hans Herbert von Arnim. Die Hebel der Macht, 2017).
Si des décisions nationales vont à l’encontre de l’UE, elles sont annulées par la Cour de justice européenne (CJUE) ou par le gouvernement du pays concerné au nom de l’UE, même si ces décisions ont été prises démocratiquement. Par son action, l’UE détruit les libertés de décision démocratiques encore existantes au niveau national ou régional.

Un moloch antidémocratique

Le fait que l’UE ne soit ni une démocratie, ni même démocratique, est une évidence. Il serait impossible à un citoyen de donner, de quelque manière que ce soit, son avis sur le choix des membres de la Commission européenne. Cela reste la prérogative des chefs d’Etats et de gouvernements des Etats membres de l’UE (Conseil européen). A peine plus de 5% des habitants de l’UE, connaît le nom du président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker ou celui de la «ministre des Affaires étrangères» de l’UE, Federica Mogherini, par contre, les autres commissaires comme Frans Timmermans, Andrus Ansip, Maros Sefcovic, Valdis Dombrovskis, Jyrki Katainen ou Günther Oettinger ne sont gère connus. Des qualités de cette équipe dirigeante, il ne reste en mémoire que le «lumbago» du président Juncker en juillet 2018 (gloria.tv/Video/n7pCZZaEnTm72dN6bURXdD7PK) ou son entrée en scène en juin 2015 (www.20min.ch/ausland/news/story/EU-Chef-Juncker-ohrfeigt-Regierungs-chefs-12300484). Cela reflète probablement aussi l’Etat de l’UE dans son ensemble.
Un citoyen normal n’a fondamentalement aucune influence sur l’administration de l’UE avec ses énormes autorités bureaucratiques que pratiquement personne ne connaît – sans parler des moyens de contrôle. Cependant, la vie des individus est fortement réglementée, bureaucratisée et restreinte par Bruxelles. Depuis la proverbiale courbure de la banane jusqu’à l’alimentation obligatoire par des aliments contaminés par des pesticides, les bureaucrates bruxellois décident de tout (selon les chiffres officiels, 32 000 employés).

Lobbysme effréné

Depuis toujours et de plus en plus, l’un des plus grands problèmes à Bruxelles demeure un lobbysme sauvage et sans limites. Les consortiums internationaux, les banques, les fondations sont extrêmement actifs à Bruxelles, avec environ 25 000 lobbyistes afin d’infléchir les décisions en leur faveur. Loin de tout contrôle étatique, et évidemment sans aucun contrôle citoyen, on définit dans les salles de conférence des hôtels ou dans les dépendances des multinationales les positions à défendre par les décideurs. De cette façon, des décisions raisonnées et proches de l’intérêt citoyen – ayant été ou pouvant être prises au niveau national – sont vidées de leur substance, anticipées ou désactivées. Il est évident que des structures ou des syndicats criminels, telles la N’dranghetta ou diverses mafias essaient d’élargir leur influence dans ce milieu opaque.

Socialisme d’Etat style Bruxelles

Le centralisme de l’UE encourage la corruption et le népotisme par la redistribution massive des recettes (programmes de subventions de l’UE, mais aussi le Fonds de cohésion). La construction d’autoroutes ou de lignes ferroviaires avec des fonds de l’UE est proverbiale: des autoroutes finissant dans le néant, des lignes de chemin de fer et des aéroports sans suffisamment de passagers. En cela, l’UE est un exemple typique de l’antithèse d’un fédéralisme rationnel et ténu et fait plutôt penser à l’économie planifiée et au népotisme de l’époque du communisme étatique.

Une politique financière aventureuse

La politique financière de l’Union européenne ou de la Banque centrale européenne (BCE) est un désastre depuis le début. En liant de force les économies nationales individuelles à l’euro, on rend les Etats incapables de mener une politique financière et économique indépendante. Cette critique n’est pas nouvelle, elle avait déjà été formulée par des chercheurs renommés (Hankel, Nölling, Schachtschneider, Starbatty, 1997) avant l’introduction de l’euro. Il n’y a pas que la Grèce, l’Italie et la France qui souffrent aujourd’hui massivement de cet assujettissement forcé. Ces pays ne peuvent plus recourir à aucune dévaluation sensée de leur monnaie afin de rester compétitifs. Le lent appauvrissement de la population en est une conséquence à long terme, et pas seulement dans ces pays.
La masse monétaire de l’euro s’est, depuis 2008, accrue de façon irresponsable et continue d’augmenter. Un changement de cap de la politique monétaire n’est pas en vue. Là aussi, les avertissements d’experts renommés (par exemple Jens Weidmann en 2019) se perdent devant le seuil de la BCE. La façon dont on pourrait sortir de ce «quantitative easing» sans crise économique, sans inflation ou sans guerre, n’est toujours pas claire. Entretemps, les fortunes et les retraites des citoyens et des citoyennes fondent suite à la stricte politique de taux d’intérêt zéro.
Le fait que la politique financière soit plutôt favorable aux grandes banques internationales est-il dû au président de la BCE Mario Draghi (dont la réputation est plus que douteuse de par ses activités préalables à la banque Goldman Sachs, en rapport avec l’entrée de la Grèce dans la zone euro, et plus tard, avec la généreuse prise en charge de la dette publique de la Grèce par l’UE – au profit, justement, de ces mêmes grandes banques)?
Tous les Etats de l’Union européenne se sont entretemps vus contraints, en raison du pacte des responsabilités pour la stabilité (FESF, MES) de devoir reprendre les dettes d’un ou plusieurs des Etats en faillite de la zone euro. Actuellement, cela peut arriver très vite. Ultime conséquence, les dettes doivent être apurées avec les avoirs des citoyens – l’adage de la «garantie des dépôts» devient lettre morte.
Sur le plan budgétaire, l’UE demeure à l’avenir aussi une «boîte noire». Tandis que dans les années 2000, il était encore possible d’être informé de manière critique au sujet de montants de plusieurs millions manquants, ou de la disparition des recettes gaspillées, (Paul van Buitenen, 2004), bizarrement, on est devenu, depuis quelques années, très discret sur ce sujet…

Le citoyen devient suspect – Orwell vous salue bien

Compte tenu de ces activités autoritaires et antidémocratiques, les décisions de l’UE, ses directives et les arrêtés de la Cour de justice européenne dans le domaine de la politique intérieure sont plus que douteux: l’Union européenne s’efforce ainsi d’édifier et d’aménager un système de surveillance qui observe, enregistre et traite le simple citoyen comme on le ferait avec un criminel. Toute la mémorisation des données, l’élaboration des profils de personnalité – dans le cadre des Accords de Schengen/Dublin également – ont lieu quasiment sans entraves. On agit de la même façon avec l’accès à Internet ou la liberté de la presse. Un reportage critique de l’UE se verra de plus en plus rangé dans la case «fake news» ou «hate speach».

Délabrement du système juridique

L’UE souffre d’un délabrement autocratique du système juridique. L’apogée a été atteinte avec la décision arbitraire de la Chancelière allemande, de faire entrer tous les migrants dans l’espace Schengen/Dublin de l’UE ou en Allemagne. Cela va à l’encontre du droit en vigueur et de tous les accords (Dublin-Schengen). Tous les autres Etats de l’Union européenne et les pays associés, comme la Suisse, ont dû se soumettre.
Le système juridique de l’Union européenne souffre également d’un manque de transparence et de l’éloignement par rapport aux citoyens ordinaires. La Cour de justice européenne (CJE) qui doit décider en dernier ressort, est composée de juges issus de 28 pays différents, avec des traditions juridiques et des systèmes juridiques différents tenant à peine compte des problèmes des autres Etats, mais rendant sur ceux-ci des jugements de très grande portée. Loin de toute réalité, ils réglementent le quotidien de 512 millions d’habitants.

L’UE, un projet de paix?

Après un bref aperçu de son réarmement, de ses liens étroits avec l’OTAN (Pesco) ainsi que les nombreuses aventures militaires de ses Etats-membres, le message promotionnel selon lequel l’UE serait un «projet de paix» peut être reclassé dans le domaine des contes de fées modernes. Les conséquences de toute action belliqueuse d’un Etat de l’Union européenne retombent sur tous les Etats-membres. Mots-clés: Serbie, Kosovo, Syrie, Yémen, Irak, Afghanistan, Libye, Ukraine, Mali. Les Etats neutres perdent ainsi inévitablement leur crédibilité (Suède, Autriche, Irlande). Parmi les procédés agressifs, on peut également classer la conduite de la politique extérieure, étroitement liée à celle des Etats-Unis, et menée de manière à attiser une confrontation avec la Russie et la Chine.Sous contrôle constant d’outre-Atlantique
Les services de renseignement américains NSA espionnent tous les Etats de l’UE, et naturellement aussi Bruxelles, de manière systématique et illimitée. Tant sur le plan politique et militaire que sur le plan économique, aucune décision d’importance est prise sans qu’il en soit référé aux centres de pouvoir étatsuniens. – Ces centres de pouvoir ne correspondent d’ailleurs pas toujours au gouvernement officiel.
L’«unification européenne» ne fut en aucune façon européenne. Elle dut correspondre – à l’encontre de l’hagiographie bruxelloise – aux desiderata de Washington après la Seconde Guerre mondiale désirant diriger l’Europe à distance avec un seul numéro de téléphone, comme le décrit Werner Wüthrich de façon détaillée à l’aide du personnage-clé, Jean Monnet (cf. Horizons et débats n° 50 du 19/12/2011  et n° 3 du 23/1/2012).

Pas d’amélioration en vue

L’état de l’UE ou ses effets sur les Etats-membres est préoccupant. A partir d’une organisation supranationale se développe une forme d’Etat autocratique incluant une vaste mise sous tutelle de ses populations. Malgré toutes les affirmations de la part de l’Union européenne d’introduire davantage d’éléments démocratiques, ceux-ci n’ont toujours pas été mis en œuvre.
Les faits réunis ici sont tous publiquement accessibles. Il s’agit d’en prendre conscience et d’en tenir compte lorsqu’il y aura des décisions à prendre, notamment concernant l’établissement de liens plus étroits avec l’Union européenne.    •

(Traduction Horizons et débats)