Oui, l’amplification des forces de paix est possible!

par Karl Müller

«Il ne peut y avoir un ordre juridique international accepté par tous que dans la mesure où les gouvernements de tous les pays sont prêts à se montrer conciliants, à abandonner la politique d’affrontement et à chercher une voie de coopération. Toutefois, les gouvernements ne s’y plieront que dans la mesure où l’exigence des peuples ira en s’amplifiant.»

Willy Wimmer déclare: «A mon avis, nous nous approchons, d’une catastrophe mondiale …» Personne n’aime entendre de tels messages. Mais, on ne peut les nier. Que faire? Et pour ses concitoyens, c’est une réalité: l’Allemagne contribue à préparer une telle catastrophe. Sans s’en remettre au peuple … mais avec des conséquences désastreuses pour tous les Allemands … et pour le monde entier.
Cela est démontré par le «Livre blanc 2016. Au sujet de la politique de sécurité et l’avenir de la Bundeswehr» présenté publiquement le 13 juillet. Ce document de 140 pages (édition en ligne), présenté par le gouvernement allemand, contient les réflexions stratégiques pour les années à venir. Pour la première fois, dans un document autorisé par le gouvernement dans son ensemble, on trouve l’exigence de devenir une puissance dirigeante au niveau mondial. Cette exigence a été préparée de longue date.
Le gouvernement allemand veut réarmer le pays et la doctrine gouvernementale consiste à voir en la «Russie, l’ennemi numéro un». Il s’agit de passer outre le devoir de paix et la limitation à la défense du pays, tels qu’ils sont formulés dans la Loi fondamentale. L’Allemagne doit pouvoir intervenir militairement dans le monde entier, avec … ou sans mandat de l’ONU. Il faut défendre les «intérêts allemands», notamment ceux touchant l’économie (une analyse complète suivra).
Le gouvernement russe a réagi promptement. Les accusations tenues dans cette conception stratégique n’ont rien à voir avec la réalité de la politique russe. Toutefois, ce nouvel «activisme anti russe de la part de Berlin» ne manquera pas d’avoir des répercussions sur les relations des deux pays. C’est une formule diplomatique, mais montre sans équivoque où nous en somme actuellement. La politique allemande a, pour sa part, mis le cap sur sa volonté de mener une politique dans le monde sans plus se soucier du principe de partenariat d’égalité de tous les Etats de ce monde et sans plus s’engager uniquement pour de solutions négociées – cela malgré les tentatives de modération de politiciens allemands. Si même l’ancienne cheffe de la diplomatie suisse, Micheline Calmy-Rey, déclare que l’Allemagne est en train «de devenir la puissance hégémonique [au sein de l’UE]» («Neue Zürcher Zeitung» du 26 juillet 2016), il est grand temps de s’inquiéter.
A la veille des deux grandes catastrophes du XXe siècle, il y eut également de nombreuses voix pour mettre en garde, des personnalités voyant arriver les menaces. Ils n’étaient pas fatalistes, mais leur souci premier était d’éviter la catastrophe à venir. Bertha von Suttner, la lauréate du prix Nobel de la paix, en faisait partie. Cependant, avant 1914 et avant 1939, ces voix furent trop peu nombreuses et donc pas assez influentes pour empêcher les puissants de préparer ces guerres et de les mener.
Aujourd’hui, l’humanité a progressé, car elle garde le souvenir des expériences du XXe siècle. Il n’est plus nécessaire d’expliquer ce que signifie la guerre.
Dans son imposante documentation filmée sur la Première Guerre mondiale («Im Krieg. Der 1. Weltkrieg in 3D», 2015), Nikolai Vialkowitsch fait parler, au début du film, des témoins de juillet 1914. Des touristes des pays européens se trouvant dans une station balnéaire belge estiment d’un commun accord qu’il n’y aura pas de guerre malgré le meurtre du couple héritier du trône autrichien et malgré les plans de mobilisation des grandes puissances européennes. Il y avait eu de nombreuses crises dans les années précédentes et jusqu’alors les diplomates avaient toujours réussi à trouver des solutions et à préserver la paix. Ils étaient trop nombreux à se fier à la «sagesse» des diplomates. Mais dès la fin de juillet 1914, les populations se trouvèrent devant le fait accompli. Toutefois, aujourd’hui l’humanité a progressé.
Depuis plusieurs années, de nombreux signes montrent qu’après l’exigence du gouvernement américain d’instaurer dès 1990 un «nouvel ordre mondial» dominé par les Etats-Unis, celui-ci se trouve en régression – le monde se dirigeant vers un monde multipolaire. Pour l’instant, il manque encore un ordre juridique international accepté par tous pour un tel monde. La Charte des Nations Unies fut une telle tentative après la Seconde Guerre mondiale. Les Etats qui exigent aujourd’hui une égalité de traitement de tous les pays dans un monde multipolaire s’appuient explicitement sur ce document. Mais les Etats-Unis (et leurs alliés) profitent de leur position de force dans les institutions des Nations Unies pour vider la Charte de son esprit. Ils ne sont pas prêts à modifier leur position et utilisent tous les moyens pour s’opposer.
Un monde multipolaire suffisamment fort pour limiter l’ancienne domination des Etats-Unis peut éventuellement empêcher une nouvelle grande guerre pour un certain temps. Mais cela demande une activité rationnelle, que personne ne peut vraiment garantir. L’évolution du monde après la Seconde Guerre mondiale a démontré que l’équilibre de la terreur n’offre pas de perspective: «We just lucked out» [Nous avons eu une chance inouïe, ndt.], précisa plus tard Robert McNamara qui fut ministre américain de la Défense lors de la crise de Cuba en 1962.
Il ne peut y avoir un ordre juridique international accepté par tous que dans la mesure où les gouvernements de tous les pays sont prêts à se montrer conciliants, à abandonner la politique d’affrontement et à chercher une voie de coopération. Toutefois, les gouvernements ne s’y plieront que dans la mesure où l’exigence des peuples ira en s’amplifiant.
Les attaques dans le monde occidental contre les principes de l’entente entre les peuples et de l’égalité en droits de tous les Etats et leurs populations, contre les fondements des Etats nationaux démocratiques et leurs institutions, contre l’identité des personnes au sein de leurs nations, contre leurs bases de la culture du vivre-ensemble, contre l’éducation, la formation, la famille, le sens de la communauté et les traditions des acquis les plus précieux – tout cela a pour objectif de ravir aux êtres humains leur dignité, leur indépendance et leur dynamisme pour empêcher le déploiement des forces constructives de paix. Mammon et ses vassaux ont déclaré les non-valeurs comme principe de vie, afin de se procurer le contrôle sur les hommes.
Le texte de la chanson de Bertold Brecht sur le front unitaire «Et parce que l’homme est un homme» contient une vérité profonde. C’est parce que l’être humain est un être humain qu’il a une dignité et qu’il peut se délivrer de ses chaînes de la manipulation qui le tiennent immature et à la merci des autres. Oui, l’amplification des forces de paix est possible!    •