Réaffirmer nos valeurs communes de sécurité

Entretien avec Monsieur le Colonel Alain Bergonzoli, directeur de l’Académie de police de Savatan, Suisse

jpv. Dans l’entretien ci-dessous, le colonel Alain Bergonzoli, directeur de l’Académie de police de Savatan (VD), s’exprime sur divers aspects des questions sécuritaires auxquels sont exposés actuellement tant la Suisse que le reste de l’Europe et il décrit les fondements de la formation des policiers et les valeurs humaines qui leur sont inhérentes.
Suite à une visite des installations de l’Académie de police de Savatan, située dans le canton de Vaud au-dessus de Saint-Maurice, «Horizons et débats» a eu l’occasion de s’entretenir avec le directeur de ce haut-lieu de la formation sécuritaire et policière de Suisse romande et du Haut-Valais.
Cette Académie organise et conduit chaque année une Ecole d’aspirants pour policiers, gendarmes et inspecteurs pour les polices cantonales et municipales des cantons du Valais, de Vaud et de Genève. Elle forme ainsi 80% des forces sécuritaires de la Suisse romande. Elle dirige également plusieurs stages de formation d’assistants de sécurité publique par année, de nombreux cours de formation continue s’adressant aux personnels policiers mais aussi à toute personne ayant un lien direct ou indirect avec les domaines de la sécurité, de la justice, des services sanitaires ou du feu, ambulanciers ou pompiers. L’Académie entretient aussi d’étroites collaborations avec la Gendarmerie française comme avec d’autres institutions de formation policière en Europe. Elle offre également son savoir-faire dans des projets de coopération conduits par la Confédération suisse sur tous les continents.

Horizons et débats: Commençons donc avec la situation sécuritaire en Europe. Quelle en est votre appréciation actuellement?

Colonel Bergonzoli: L’évolution du monde, la répétition des crises, la mise en lumière de nos vulnérabilités lors d’événements récents – en particulier lors des attentats tragiques qui ont frappé notamment la France, la Belgique et l’Allemagne au cours des derniers mois – ont choqué les opinions publiques. Ces faits ont provoqué, dans nos sociétés occidentales, des questionnements et parfois des doutes sur les réponses sécuritaires que nous offrons aujourd’hui.

Aujourd’hui, la violence induite par le terrorisme islamiste n’épargne plus personne

Dans notre pays, en raison de facteurs sociologiques, historiques, politiques et juridiques, le niveau de sécurité est très élevé: il pourrait nous permettre de penser que nous serions probablement épargnés par ces phénomènes violents. Cependant, la réalité est différente. Aujourd’hui, la violence induite par le terrorisme islamiste n’épargne plus personne. Au cœur de l’Europe culturelle et géographique, la Suisse devra, comme ses voisins, se préparer à faire face à cette nouvelle réalité.
Nous devrons apprendre – ou réapprendre – à devenir résilients, à identifier et à nommer les menaces par leur nom, à mettre en lumière toutes les causes et à se préparer à éliminer le maximum de failles.
La sécurité ne se décrète pas et n’est jamais définitivement acquise. Elle se construit et se renforce au quotidien, s’adapte aux mutations sociétales, quelle qu’en soit la forme. En être conscient est le début d’une démarche de résilience.

Le Corps des gardes-frontière à la frontière italo-suisse appliquent à la lettre les dispositions prévues

Actuellement des centaines de réfugiés et de migrants commencent à se masser à Côme aux abords de la frontière italo-suisse. Dans notre pays, les uns demandent l’engagement de l’armée pour sécuriser la frontière tessinoise, les autres manifestent devant le Palais fédéral à Berne pour qu’on laisse entrer en Suisse ces personnes. A quelles règles faut-il se tenir? Quelle est votre appréciation de la situation?

Cette situation découle des phénomènes migratoires au plan européen. Pour la Suisse, d’autres choix existent que d’appliquer rigoureusement les bases légales: il appartient cependant aux autorités politiques de les adapter, si elles considèrent que nous sommes face à une situation d’exception. Quant aux forces de l’ordre – en l’occurrence le Corps des gardes-frontière (Cgfr), dont par ailleurs le niveau de formation est excellent – elles appliquent à la lettre les dispositions prévues.
Peut-être les appréciations lues dans les médias nous laissent-elles parfois penser que nous vivons un combat de dialecticiens, dont les objectifs semblent être de nature à influencer le cadre légal. Quoiqu’il en soit, nous ne sommes qu’au début de ces phénomènes: un état qui justifie, là encore, une formation adéquate des forces de l’ordre, tant sur le plan humanitaire que sur notre manière d’appliquer la loi.

Nous reviendrons certainement à la situation sécuritaire en Suisse et dans les pays voisins. Pourriez-vous maintenant nous présenter le concept de l’Académie de police de Savatan?

L’Académie de police de Savatan n’est pas le fruit du hasard. Il y a douze ans, trois éléments ont favorisé la création de notre institution. D’une part, la volonté politique d’unifier la formation policière en la certifiant par un Brevet fédéral; d’autre part, les enseignements tirés des engagements sécuritaires en marge du Sommet du G 8 en 2003 à Lausanne. Les expériences d’alors avaient montré les limites d’une collaboration efficace entre policiers, policiers militaires et armée, dues à des lacunes dans la formation. Enfin, à cette époque, l’armée et son infanterie de montagne quittaient le site et les fortifications de Savatan.

Synergie sécuritaire entre les corps de police civils et militaires

Ces éléments se sont croisés et ont donné naissance à une idée, «SYNERSEC», une synergie sécuritaire entre corps de police civils et militaires. Voilà pourquoi, depuis douze ans, l’Académie de police forme, non seulement les aspirants des polices cantonales et municipales de Vaud et du Valais, mais également les agents de la Sécurité militaire et ceux de la Police des transports, ainsi que les Assistants de sécurité publique (ASP) d’une grande partie de la Suisse romande. Depuis cette année, Savatan accueille également les aspirants de la Police cantonale genevoise! Une Académie de police «rhodanienne» qui assure ainsi le 80% de la formation de base en Suisse romande.

Quels sont les objectifs que vous poursuivez?

L’autorité politique nous a fixé une échéance à l’horizon 2020–2022: créer une entité juridique pour une Académie de formation policière autonome, regroupant les trois cantons de Vaud, du Valais et de Genève, en partenariat avec la Confédération. Cette démarche doit aussi régler la question de la propriété du site: acquérir un droit de superficie ou devenir propriétaire et acheter les infrastructures de Savatan ainsi que d’autres installations en plaine.

Des compétences au sujet des métiers extrêmement élevées dans le domaine de la sécurité

Quels sont les défis de cette démarche?

J’identifie deux défis: le premier, par rapport à notre mission, est de toujours améliorer la qualité de la formation. En Suisse, nous réfléchissons à renforcer la formation de base par la mise en place d’une conception duale de la formation: un développement qui prolongera la durée et le déroulement pratique de la formation. Le second défi est, lui, économique: il faut garantir à l’institution une forme de rentabilité. Comment? En offrant à l’économie privée suisse des formations ciblées en matière de sécurité et sûreté d’une part. En renforçant nos collaborations avec l’étranger d’autre part. Nous disposons, dans notre pays, de compétences au sujet des métiers extrêmement élevées dans le domaine de la sécurité: nous devons les exporter! L’Académie de police le fait déjà avec la France, l’Allemagne, certains pays d’Europe centrale, comme la Roumanie, la Bulgarie ou la Pologne. Il y a, dans ce domaine, des marges de progression.

Au centre, la question fondamentale des valeurs

J’aimerais bien avoir des précisions concernant les trois domaines de l’enseignement que sont les aspects pédagogiques, militaires et policiers. Comment les reliez-vous? Comment sont-ils intégrés dans la formation de base?

A l’évidence, ces domaines se complètent mutuellement. Nous avons su construire un concept cohérent, s’appuyant sur les éléments forts de chacun d’entre eux avec, au centre, la question fondamentale des valeurs!
Aujourd’hui, les aspirants policiers n’ont plus obligatoirement la contrainte d’effectuer une école de recrue avant de s’engager dans une école de police. Je le regrette personnellement, car la formation militaire en Suisse représente un socle initial de très haute qualité et avec de très hautes valeurs ajoutées.
Les récents évènements survenus en France, en Belgique et en Allemagne ont démontré la nécessité, pour les forces de l’ordre, de maîtriser la force et d’être capables de riposter proportionnellement à tout type d’attaque adverse.
Au niveau de la pédagogie, notre force est d’avoir une pédagogie appliquée, avec des plans rigoureux et bien rédigés. Nous avons probablement, dans notre pays, les meilleurs documents d’instruction d’Europe. Nos instructeurs et nos enseignants sont tous préparés aux formes d’enseignement les plus modernes, permettant de positionner l’apprenant au centre des objectifs à atteindre. Quant à l’excellent niveau d’éducation de nos aspirants, il nous permet d’élever rapidement les niveaux d’exigences fixés durant l’année de formation.
Dans les situations de crise, le fondement des réponses à donner s’appuie sur des composantes de la doctrine militaire. Il faut en être conscient et l’accepter. Le nier peut générer un manque lorsqu’un policier, appelé à réagir dans une situation de crise aigüe, ne dispose pas des compétences fondamentales face à un adversaire fortement armé et militarisé.

Les formations doivent être préparées sur la base de retours d’expériences avérés

Dans le domaine de la police, nous nous appuyons sur les retours d’expériences reçus du terrain. Le temps des théories en salle de classe et dans des stands de tir conçus pour les activités sportives est révolu. Les formations doivent être préparées sur la base de retours d’expériences avérés. Le développement de capacités de veille est en ce sens essentiel, puisqu’il permet d’enregistrer les cas vécus au niveau opérationnel et de les diagnostiquer sous les angles juridique, technique, tactique, éthique et psychologique, puis d’en tirer les conséquences dans les matières d’instruction tout au long de l’école d’aspirants.
Aujourd’hui, le coffre de certaines voitures cache des kalachnikovs. Le policier doit donc être capable de maîtriser les tactiques d’intervention les plus subtiles. Des tactiques, des techniques qui ne s’improvisent pas – mais s’apprennent! Le policier d’intervention doit, dès lors, disposer d’une formation initiale renforcée dans ce domaine. Il doit donc acquérir ces «actes-métier» complexes dans un environnement pédagogique proche des réalités opérationnelles.

Se donner à tout moment les moyens de faire face à des phénomènes de violence très aigus

Quelles pourraient être ces réalités opérationnelles?

Les faits sont là. Il faut désormais pouvoir, à tout moment, se donner les moyens de faire face à des phénomènes de violence très aigus. Les faits sont des délinquants armés de plus en plus déterminés, des terroristes engagés dans des cycles de tuerie aveugle, des terroristes aux objectifs sélectifs touchant des individus ou des installations. La réponse à ces faits est une intervention rapide, précise, capable de mettre un terme à la menace.

Comment préparez-vous les aspirants à ces réalités?

Le plus important réside dans la transmission des valeurs. A l’Académie de police de Savatan, les valeurs nous guident dans tout ce que nous entreprenons, quels que soient les thèmes d’enseignement dispensés. Dans cette perspective, le texte du serment résume tout! (cf. encadré «Serments policiers») Mon rôle est d’en assurer la bonne compréhension: comment le traduire dans la pratique? Ce qu’attend le citoyen du futur policier, du sens de son engagement, du respect à la parole donnée, du sens de la discipline, du respect de la hiérarchie, du sens et du respect de la mission, du sens de ce que représente l’uniforme: l’autorité déléguée et «prêtée» par l’Etat … Un policier ne peut pas faire respecter l’ordre sans entrer lui-même dans les ordres!
Nous développons bien évidemment des valeurs de cohésion, qui prennent le dessus sur les attitudes individualistes. Tout l’art réside dans la capacité de marier ces valeurs sans les opposer. Une attitude qui s’apparente au geste de saler un menu: trop, c’est immangeable; pas assez, c’est fade; le juste milieu, c’est succulent! La recherche de cet équilibre entre toutes ces valeurs est notre priorité quotidienne. C’est le travail de toute une équipe.

Le sens premier de la mission de la police: protéger et servir

Quelles sont les qualités dont a besoin un bon policier aujourd’hui?

Avec le sens du discernement, le courage redevient la qualité première. Risquer sa vie pour protéger celle d’autrui demande de l’abnégation et un sens du courage très élevé. D’autres pensent que le côté relationnel est prioritaire sur toutes les autres qualités. Moi pas. Que l’on s’entende bien – je ne mets pas ces deux qualités en opposition. Je constate, malheureusement, que les évènements récents me donnent raison. Il faut rappeler le sens premier de la mission de la police: protéger et servir. Le policier doit être irréprochable dans sa manière de faire respecter les lois et, de par ses actes, amener le citoyen à comprendre immédiatement le sens de ses actions.

Après les évènements de Paris, de Bruxelles, d’Istanbul ou de Nice, devrait-on repenser la formation des policiers?

Ces attentats annoncent une lutte longue et difficile. Combattre ce phénomène va prendre du temps. Il faut plutôt parler d’années que de jours. Pour notre société qui vit dans l’immédiateté, ce sera éprouvant. La situation actuelle met en lumière la nécessité de développer toutes les synergies possibles entre les différentes forces de police. Sur ce point, le modèle allemand est intéressant: il permet une montée en puissance des forces, tout en respectant l’autonomie des Länder et en garantissant l’engagement de ressources centralisées, afin de produire un effet maximal.

La lutte contre le terrorisme nécessite la prévention, la protection et l’intervention

 

Selon vous, quelles sont les mesures à prendre pour lutter contre le terrorisme?

A l’exemple de la lutte contre les virus violents, la lutte contre le terrorisme nécessite trois types de mesures: la prévention, la protection et l’intervention.
Pour la prévention, la Suisse, de par sa structure fédéraliste, est très performante. Elle connaît ses citoyens et leurs préoccupations. La détection de personnes en rupture avec les valeurs de la société est en principe facilitée. Face à une menace terroriste, outre la recherche de renseignements, il s’agit de pouvoir dissuader certaines actions hostiles par le renforcement des mesures de protection. Si nous avons la capacité de monter en puissance dans ce domaine-là, la limite se situe sur le plan des effectifs disponibles pouvant être engagés dans la durée.
En ce qui concerne l’intervention, la Suisse est bien équipée, en comparaison internationale. Pour élever ce niveau, nous devons nous questionner sur les équipements personnels, l’armement, les munitions et le renforcement de la formation dans certains domaines spécifiques.

A quoi pensez-vous précisément?

Au niveau de la réponse policière, nous retrouvons là le concept des «primo-intervenants». Un concept en rupture avec celui fondé sur la mise en place de dispositifs de bouclage (périmètre de sécurité, observation etc.) dans l’attente de l’intervention des groupes d’interventions spécialisées de type DARD (Détachement d’action rapide et de dissuasion, Vaud), GI (Groupe d’intervention romand) ou RAID («Recherche, assistance, intervention, dissuasion», France).
Ce concept est certes la réponse adéquate à la menace actuelle. Mais il a de nombreuses et diverses conséquences: il oblige à reconsidérer l’outil humain dans son recrutement, dans ses formations initiale et continue. Il demande que l’équipement et l’armement soient adaptés. Il conduit à repenser le maillage territorial des forces de sécurité. Il oblige à un affermissement de la culture de l’action, avec un recentrage des cœurs et des esprits sur la primauté de la mission. Enfin, ce concept nécessite un repositionnement de la hiérarchie, qui doit être une hiérarchie de décisions et d’action.

Les crises de demain seront d’une autre nature

Quelles sont les autres menaces à venir?

Aujourd’hui, à l’évidence, d’autres phénomènes menacent la sécurité de notre pays et de sa population: la cybercriminalité et les troubles de l’ordre public.
Les cyber-menaces, la cybercriminalité sont une réalité. Elles génèrent des coûts et des pertes d’une amplitude gravissime pour nos sociétés. Le policier de demain, où qu’il soit affecté, devra comprendre, connaître et être capable de répondre à de telles attaques touchant citoyens, entreprises, institutions. Voilà qui nécessite une formation adaptée aux réalités du monde virtuel.
Quant aux troubles de l’ordre public, ils sont, fort heureusement encore, peu nombreux dans notre pays. Mais sommes-nous vraiment à l’abri et si oui, combien de temps encore? Là également, une formation adéquate du policier est indispensable. Ce d’autant plus que notre pays ne dispose pas de forces sécuritaires permanentes dédiées à ce type d’engagement.
L’Académie de police de Savatan, avec le Groupement romand de maintien de l’ordre (GMO), ont bien compris la nécessité d’investir du temps dans la préparation des personnels et des cadres dans cette mission toujours délicate de maintien de l’ordre public. En 2003 déjà, le Sommet d’Evian, dit «Sommet du G8», a été la parfaite illustration de la nécessité d’une préparation professionnelle dans la gestion des troubles de l’ordre public.
Les crises de demain seront d’une autre nature. Les professionnels de l’ordre public le savent bien: les équilibres sociétaux ne sont jamais définitifs. Et il revient toujours aux forces de l’ordre la difficile mission de rétablir la paix sociale, lorsque celle-ci est dégradée. Pour la police, l’usage de la force est une grande responsabilité.
Dès lors, je relève avec satisfaction que le partenariat de l’Académie de police de Savatan avec le Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie (CNEFG) à Saint-Astier, en France, est un bel exemple d’échanges et de synergies. Depuis 2012 maintenant, les stages de nos Ecoles d’aspirants au CNEFG concrétisent la volonté partagée de développer pareilles formations.

Apprentissages tirés de la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne

Concernant les troubles de l’ordre public, je pense à un exemple allemand: dans la nuit de Saint-Sylvestre 2015/16, des femmes ont été massivement agressées sexuellement par un grand nombre de migrants de manière organisée à Cologne et dans d’autres villes allemandes. De la part des autorités politiques, la police avait reçu l’ordre de ne pas intervenir. Pas non plus lorsque la cathédrale de Cologne fut attaquée avec des feux d’artifices et souillée avec des excréments, pendant qu’à l’intérieur avait lieu un service religieux. De tels évènements ne mettent-ils pas en danger des valeurs fondamentales? Une telle situation est-elle également imaginable dans notre pays?

Selon plusieurs quotidiens allemands bien informés, quelque 2000 hommes, pour la plupart d’origine maghrébine, auraient agressé, dans la nuit du Nouvel-An 2015/16, plus de 1200 femmes à Cologne, Hambourg et dans d’autres villes allemandes. Une situation choquante, tant par l’ampleur des délits commis que par le sentiment de violence extrême qu’elle exprime. Mais cette situation, qui semble irréelle, met en lumière les défis de nos sociétés occidentales face aux nouvelles réalités. Car comment conjuguer prévention active, dissuasion crédible et répression proportionnée dans un contexte aussi chaotique que celui évoqué ci-dessus?
L’enjeu n’est pas seulement sécuritaire. Il n’est pas non plus dans les décisions stratégiques que les forces de police doivent mettre en œuvre. Mais l’enjeu est sociétal. Il repose sur un seul défi majeur: promouvoir l’équilibre et le respect du «vivre ensemble».
La police doit aujourd’hui intégrer dans sa réflexion – et donc dans la formation de sa relève – les menaces et risques de ce type, encore inimaginables il y a quelques mois … Un exemple: cette année dans l’Europe entière, les autorités en charge d’événements festifs en période estivale, ont dû aménager des blocs en béton sur les axes routiers de certaines manifestations pour diminuer le risque d’un «camion fou» (tragédie de Nice).
En Suisse, nous sommes certes pour l’heure épargnés par ces phénomènes violents. Mais néanmoins, nous ne pouvons nous mettre la tête dans le sable: nous devons prévenir et dissuader. Et sur un plan répressif, nous devons avoir des plans d’intervention proportionnés afin d’empêcher l’émergence d’une situation chaotique. Mais force est de constater que, selon les régions de notre pays, nos capacités opérationnelles semblent très peu adaptées à ces nouveaux types d’intervention: autant lorsqu’il s’agit de la formation des policiers, qu’aux chapitres des effectifs et des équipements.

Le citoyen suisse sait se mobiliser, lorsqu’il se sent en danger

Pensez-vous que la population suisse soit prête à faire face aux menaces actuelles?

Notre pays a été épargné par les deux dernières guerres mondiales et connaît, depuis plusieurs années, une période de stabilité sans précédent dans son histoire. Cette situation a permis un développement économique envié dans le monde entier. Nous ne connaissons pas les tensions, les fractures sociales que vivent beaucoup de pays qui nous entourent.
Cette situation quasi-idyllique peut générer dans notre population un sentiment de paix éternelle. La notion de conflit ou de dégradation de la situation devient totalement absconse. On pourrait ainsi penser qu’en cas de crise aiguë, le concitoyen serait incapable d’adopter les bonnes réponses et les bonnes postures pour faire face.
Toutefois, je pense que le citoyen suisse sait se mobiliser, lorsqu’il se sent en danger et il peut même devenir admirablement résilient. Cela ne doit néanmoins pas nous empêcher de nous remettre en question et de nous préparer soigneusement.
Les menaces d’aujourd’hui sont partout, mais le front n’est nulle part. L’adversaire est considéré comme mutant et hybride. Il est à même d’agir au cœur de nos cités, là où rien ne prévoyait qu’il surgisse et qu’il frappe.
D’ailleurs, les guerres d’aujourd’hui sont d’un genre nouveau et justifient que nous mobilisions les opinions et que nous réaffirmions nos valeurs communes de défense et de protection. Il ne s’agit pas d’une posture de repli, mais bel et bien d’une posture d’éveil et de résilience. Posture qui se traduit par une conception globale de la sécurité, respectivement de la sûreté de l’Etat et de sa population. Posture qui nécessite des moyens appropriés, tant au niveau politique qu’aux niveaux sécuritaire et militaire.
Notre pays doit se souvenir et agir.

Monsieur le Colonel, je vous remercie chaleureusement de cet entretien.    •

(Propos recueillis par Jean-Paul Vuilleumier)

«Le policier agit comme il est formé. Il faut donc le former comme il doit agir.»

Le mot du directeur

Servir la société et protéger le citoyen!

Tel est le difficile mais noble métier auquel l’Académie de police de Savatan prépare les hommes et les femmes qui s’y engagent.
Aujourd’hui, les forces de police sont une nécessité. Notre environnement sociétal est caractérisé par des situations complexes et imprévisibles. Le policier est au cœur de la société, il est au cœur de notre société.
Pour être un bon policier, il faut certes acquérir des compétences professionnelles. Mais il ne suffit pas d’être un expert de la police judiciaire, de la police de proximité ou de police-secours, d’être un spécialiste du tir ou de la loi sur la circulation routière … Il faut d’abord être capable de s’adapter en toutes circonstances à chaque instant de la vie. Le futur policier doit, dès lors, acquérir les outils culturels indispensables à son intégration dans la société.
Aux côtés des savoir-faire dispensés au travers de l’instruction, le futur policier va alors recevoir tout au long de sa formation un savoir-être, une somme de valeurs qui ont pour nom la responsabilité individuelle, le courage, le sens du bien commun. En un mot, une véritable culture policière toute empreinte du sceau de la «réflaction», la réflexion avant l’action.
En revêtant pour la première fois son uniforme, l’aspirant policier, gendarme ou inspecteur choisit volontairement cette somme de valeurs qui vont influencer son action. Des valeurs qui, dès sa première heure à l’Académie de Savatan, seront celles de l’aspirant.
Demain, la responsabilité du futur policier sera bien réelle. Car nos concitoyennes et concitoyens expriment une attente immense sur le rôle, la responsabilité et l’engagement des policiers au profit de leur sécurité.
Demain, le futur policier devra avoir la force de croire en ses convictions, de puiser dans les valeurs choisies et acceptées, la force d’agir avec proportionnalité, la force enfin de rester humain dans toutes les circonstances.
Demain, le futur policier entrera dans les rangs d’un Corps constitué. Un corps au sein duquel les principes sont toujours les mêmes: la loyauté et la «militarité».
La loyauté envers sa hiérarchie n’est pas un acte de compromission: elle doit s’exprimer naturellement, avec fierté et cohésion.
Quant à la «militarité», elle est source de dévouement, de disponibilité, de cohésion et de robustesse. Il s’agit d’une posture morale qui fait que l’individu va plus loin dans le service des personnes et de la patrie.
Au terme de sa formation à l’Académie de police, l’aspirant policier, gendarme ou inspecteur connaîtra alors le comment de son métier. Mais bien davantage encore, il sera imprégné du pourquoi de son engagement: servir la société et protéger le citoyen.

Alain Bergonzoli,
colonel

Serments policiers

Serment valaisan

«Je jure, par le nom de Dieu, d’être fidèle à la Constitution, d’obéir à mes Chefs en tout ce qui concerne le service auquel je suis appelé, de remplir fidèlement tous les devoirs qui me sont imposés par les lois et règlements relatifs à mon service, de garder les secrets qui me sont confiés, de refuser tous dons ayant trait à l’exécution de mes fonctions et de ne faire usage de la force qui m’est confiée que pour le maintien de l’ordre et l’exécution des lois.»

Serment vaudois

«Vous promettez d’être fidèle à la Constitution fédérale et à la Constitution du canton de Vaud.
Vous promettez de maintenir et de défendre en toutes occasions et de tout votre pouvoir, les droits, la liberté et l’indépendance du pays, de procurer et d’avancer son honneur et profit, comme aussi d’éviter ou d’empêcher ce qui pourrait lui porter perte ou dommage.
Vous promettez de plus d’exercer vos fonctions en toute conscience et de remplir avec zèle, assiduité et fidélité les devoirs qui vous sont imposés, de vous conformer strictement aux lois, de maintenir et d’observer une discipline sévère, d’obéir scrupuleusement et ponctuellement aux ordres de vos chefs; enfin d’observer le secret le plus absolu sur les choses.»