Le risque nucléaire s’accentue

Des conseillers gouvernementaux et des spécialistes de politique extérieure berlinois mettent en garde contre l’aggravation de la politique d’escalade de la violence de l’OTAN face à la Russie. Compte tenu des incidents dangereux survenus lors de manœuvres de vol d’avions militaires, par exemple au-dessus de la mer Baltique, «il n’y aura bientôt plus d’autre voie que le dialogue» a déclaré un haut responsable de l’OTAN dans le principal journal traitant de la politique extérieure allemande. Il faut veiller à ce que la lutte pour le pouvoir entre l’OTAN et la Russie «ne dégénère pas en un grand conflit», a averti un expert russe renommé d’un think-tank américain. La Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP) financée par la Chancellerie allemande insiste –notamment auprès des Etats-Unis et contrairement aux positions empruntées jusqu’à présent – sur le fait d’accorder non seulement à la Russie mais également à la Chine des «sphères d’influence» dans leurs environnements régionaux respectifs «pour éviter tout risque de guerre». La SWP rend attentif aux composantes nucléaires du conflit – et met en garde au sujet du déploiement possible de missiles nucléaires à moyenne portée en Europe.

Un monde unipolaire

C’est suite à une analyse approfondie de la politique américaine face à la Russie que la SWP a formulé sa mise en garde contre l’aggravation de la politique d’escalade de la violence envers la Russie. Cette récente étude met en exergue les décisions stratégiques prises par Washington au début des années 1990. La SWP constate que jadis, on avait bien discuté dans la capitale des Etats-Unis, «s’il fallait accorder aux deux grandes puissances Russie et Chine des sphères d’influence» – donc des territoires dans leurs environnements régionaux, où l’on ne mettrait pas fondamentalement en question leurs intérêts.1 Mais cette idée fut rejetée et on décida de développer un «monde unipolaire sous la conduite des Etats-Unis». A cet effet, on élargit entre autre – contrairement aux assurances verbales émises face à Moscou en 1990 – l’OTAN vers l’Europe de l’Est et du Sud-Est, bien qu’il fût clair que l’establishment russe comprendrait cela «comme une continuation de l’ancienne stratégie de l’équilibre et de l’endiguement». «Le conflit de pouvoir géopolitique», résultant de la continuelle extension de l’influence des puissances occidentales vers l’Europe orientale, tout en refusant une sphère d’influence aux Russes, «culmina finalement dans la crise ukrainienne».

Dominance des conflits

Suite aux bouleversements des années 1990, les Etats-Unis se concentrèrent d’abord – pour la mise en œuvre de leur objectif hégémonique – «avant tout sur les prétendus Etats voyous, tels l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord». Après le 11 septembre 2001, ils s’occupèrent «du terrorisme islamique transnational» et entre-temps, selon la SWP, «la rivalité politique, entre les Etats-Unis d’une part et la Chine en plein essor ainsi que la Russie renaissante d’autre part, gagna en importance».2 Ainsi, les «anciens intérêts politiques des Etats-Unis, jamais disparus mais rarement ouvertement exprimés», réapparurent au premier plan: «empêcher qu’une ou plusieurs grandes puissances hostiles puissent contrôler les ressources de l’Eurasie» pour «s’accaparer un potentiel de pouvoir» pouvant «mettre en danger la supériorité américaine». Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, a décrit en détail dans son ouvrage géostratégique «Le grand échiquier»3 l’intérêt des Etats-Unis à empêcher toute velléité d’une «Eurasie» unie. La SWP confirme ainsi que dans la stratégie washingtonienne actuelle, la Russie et la Chine sont véritablement «les ennemis potentiels qu’il faut dissuader à l’aide d’une force militaire supérieure, c’est-à-dire par la capacité américaine de dominer les conflits».

Un nouveau dialogue

La revue spécialisée Internationale Politik, publiée par la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP), a exhorté plus de retenue dans le conflit. Dans la version en ligne de cette revue, Michael Rühle, chef de l’unité de sécurité énergétique de l’OTAN, estime que concernant les incidents dangereux lors de rencontres d’avions de combat russes et occidentaux au-dessus de la mer Baltique, «il n’y aura bientôt plus d’autre voie que le dialogue».4 «Si un nouveau dialogue devait se développer avec Moscou – par exemple sous la forme de pourparlers visant à éviter tout incident militaire», alors l’on devrait aussi «penser à une coopération pratique plus large». Cela a tout de même bien fonctionné durant les deux dernières décennies dans les domaines de la «promotion de la paix dans les Balkans et les interventions maritimes de recherche et de sauvetage communes», ou encore dans les domaines de «la formation de spécialistes militaires afghans et la lutte contre le terrorisme et la drogue». Selon Rühle, il est probable que la relation avec la Russie «demeurera difficile»; cependant, le conflit actuel «oblige l’OTAN non seulement à un réajustement militaire face à la Russie, mais aussi à l’exploration de nouvelles voies vers le dialogue et la coopération».

«Pas la peine de mener une guerre»

Déjà en juillet, la version électronique de l’hebdomadaire Die Zeit a publié une contribution de mise en garde par l’expert de politique étrangère russe Dmitri Trenin. Trenin, ancien colonel de l’armée soviétique et actuellement directeur de la filiale moscovite du think-tank américain «Fondation Carnegie pour la paix internationale», explique qu’il s’agit pour le moment «d’assurer» que la confrontation entre l’OTAN et la Russie «ne se transforme pas en un conflit majeur».5 Il est indispensable que les deux parties fassent des pas en avant pour qu’une entente ait lieu, et dans ce processus, «il revient à l’Occident de reconnaître que les causes de la confrontation avec la Russie» ne sont pas imputables uniquement à la politique russe. Si l’on manque «après un grand conflit», comme l’a été la confrontation des systèmes politiques, «à créer un ordre international acceptable pour la partie perdante» cela mènera immanquablement à «un nouveau cycle de rivalité». En effet, la dominance de l’Occident et son avancée (par l’élargissement de l’OTAN à l’Est) dans la sphère d’influence russe n’est certainement pas «acceptable» pour Moscou. Le conflit actuel entre la Russie et l’OTAN «n’est en rien trivial», mais «il ne vaut certainement pas la peine de mener une guerre en Europe». Et Trenin d’ajouter: «Des mesures de précaution communes doivent être prises pour l’éviter».

Missiles à moyenne portée

Dans ce contexte la SWP rend expressément attentif aux composantes nucléaires du conflit. Dans sa nouvelle analyse concernant les relations américano-russes, il est dit que «rien que le renforcement de la dissuasion conventionnelle», soit la «projection de forces armées, la planification de renforcements et la sécurisation des voies maritimes», peut «mener à une course aux armements aggravant mutuellement le dilemme sécuritaire». La nouvelle forme de dissuasion «ne sera certainement pas limitée à sa nature conventionnelle».6 En effet, le dernier Sommet de l’OTAN à Varsovie a porté explicitement sur le caractère nucléaire de l’alliance, à l’instar de think-tanks allemands s’exprimant en faveur de l’extension de l’arsenal nucléaire occidental (selon german-foreign-policy.com7). En contrepartie, la Russie a annoncé la suspension de son programme de destruction de plutonium enrichi.8 Selon la SWP, si les tensions continuent à être attisées, «ce ne sera probablement plus qu’une question de temps jusqu’à ce que les premières voix suggèrent de dénoncer le traité FNI et de stationner des missiles nucléaires à moyenne portée en Europe».

Risques de guerre

La SWP met en garde sur le fait que Washington se trouve «face au défi grandissant» de changer de cap et d’accorder à l’avenir à la Russie et à la Chine des «sphères d’influence» dans leur environnement régional – «dans l’intérêt de la coopération globale et pour éviter les risques de guerre» – ou alors «d’accélérer les rivalités de pouvoir avec de grands risques d’escalade de la violence».9 A cet égard, les risques d’escalade sont nucléaires.    •

Source: www.german-foreign-policy.com/de/fulltext/59454 du 5/10/16

(Traduction Horizons et débats)

1, 2    Rudolf, Peter. Amerikanische Russland-Politik und europäische Sicherheitsordnung. SWP-Studie. Berlin, septembre 2016, p. 17
3    Brzezinski, Zbigniew. Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde. Paris 1997
4    Rühle, Michael. Jenseits der Abschreckung. zeitschrift-ip.dgap.org, 15/9/16
5    Trenin, Dmitri. Redet miteinander! www.zeit.de, 8/7/16
6    Rudolf, Peter. Amerikanische Russland-Politik und europäische Sicherheitsordnung. SWP-Studie, Berlin, septembre 2016, p. 17
7    Cf. Die Nukleardebatte der Nato. Die Nuklear­debatte der Nato (II) und Grundlegende Neu­justierung.
8    Russland stoppt Plutonium-Vernichtung.www.zeit.de, 3/10/16
9    Rudolf, Peter. Amerikanische Russland-Politik und europäische Sicherheitsordnung. SWP-Studie. Berlin, septembre 2016, p. 17