Comment l’Allemagne peut-elle se sortir de l’état d’urgence?

par Karl Müller

Depuis l’été 2015, l’Allemagne se trouve dans un état d’urgence permanent. Non seulement d’anciens juges de la Cour constitutionnelle et des professeurs de droit public tels qu’Udo di Fabio et Hans-Jürgen Papier se plaignent de la violation du droit par l’Etat et du sapement de l’Etat de droit. Ces deux personnes expriment l’opinion de nombreux citoyens et citoyennes du pays. Le professeur Karl Albrecht Schachtschneider avait dénoncé, il y a plusieurs mois déjà, dans quelle mesure le droit en vigueur était violé.

«La lutte pour le droit n’a de cesse»

Son dernier ouvrage est intitulé «Souvenir au droit» (2016, ISBN 978-3-86445-272-7). Ce livre contient un choix de traités fondamentaux des deux dernières années, ce qui démontre que la violation du droit par l’Etat n’a pas commencé que l’été dernier. La violation du droit est plus étendue et plus fondamentale que ce dont on parle en public. Dès la préface, Schachtschneider critique le développement en Allemagne: «Je suis convaincu que tout le monde se porte bien dans la mesure où le principe de droit est réalisé. Le droit reste toujours objectif, donc reconnaissable. Personne n’est autorisé à se placer au-dessus du droit. Quiconque s’imagine pouvoir agir de façon injuste en profitant de l’état d’urgence se hisse en souverain détenteur du pouvoir. On se dresse en seigneur au-dessus des autres qui se soumettent à son pouvoir. La liberté et le pouvoir sont incompatibles». Et son principe de vie s’exprime tout aussi clairement: «La lutte pour le droit ne cesse jamais. Nous ne devons jamais y renoncer.»

Le mécontentement de la population allemande est immense

Face à l’immense mécontentement au sujet des instances politiques en Allemagne les politiciens annoncent constamment de nouveaux programmes, affirment leur innocence et avant tout cherchent à calmer les esprits. En voici un exemple, parmi tant d’autres: alors que le ministre allemand de l’Intérieur se targue en public d’avoir «massivement stabilisé» le flux de migrants à leur frontière, le président du syndicat allemand de la police, Rainer Wendt, le contredit sévèrement dans une interview accordée au quotidien «Frankfurter Allgemeinen Zeitung» le 25 janvier. Il considère que les affirmations de son ministre de l’Intérieur sont «stupides». «Il ne me reste qu’à secouer la tête en entendant les affirmations de Monsieur de Maizière. Quand le ministre déclare que la police fédérale est en état de pouvoir enregistrer à la frontière jusqu’à 3500 réfugiés par jour, c’est une blague qui n’a rien à voir avec la réalité.» Cette dernière se présente ainsi: «Sur les 2000 personnes qui arrivent chaque jour en Allemagne, seules 800 peuvent être enregistrées officiellement. […] Les autres, nous devons les laisser passer sans autre, pour les amener ensuite dans les centres de premier d’accueil.» Le ministre de l’Intérieur semble se sentir obligé «de faire passer des annonces de réussite», alors que «la réalité est tout autre». Quelle est l’atmosphère parmi les fonctionnaires sur les lieux mêmes? «Elle est catastrophique. Ils se sentent abandonnés et humiliés par les politiciens et tout particulièrement par le ministre fédéral de l’Intérieur.» La conséquence: «Il faut le dire clairement, la police n’a encore jamais été à ce point au bout du rouleau.» Et Rainer Wendt d’ajouter à la rumeur: «Personne ne connaît le nombre exact de réfugiés en Allemagne, pas même les autorités politiques berlinoises. Nous avons juste quelques précisions sur le nombre de demandeurs d’asile enregistrés dans les centres de premier accueil du pays. Mais les dizaines de milliers de personnes non enregistrées se trouvant également en Allemagne, ne sont pas recensées.»
Et même parmi les réfugiés enregistrés, seule la moitié d’entre eux dépose une demande d’asile. Le journal cite des chiffres d’une statistique officielle allemande pour 2015. Sur 1,09 millions de réfugiés enregistrés en Allemagne, moins de la moitié, soit 0,47 million, a déposé une demande d’asile.

Cui bono?

C’est un sujet sans fin. Mais les Allemands en sont saturés. La conséquence: non seulement les politiciens, mais l’Etat lui-même perd toute légitimation. La population perd confiance en son Etat et ses institutions. Une conséquence possible: on ouvre ainsi toute grande la porte à des situations de chaos et au retour à la loi du plus fort.
Il n’y a donc pas d’alternative au retour à l’Etat de droit.
Certaines personnalités dignes de confiance estiment qu’on pourrait revenir à l’Etat de droit en changeant les personnes dirigeantes en politique. C’est éventuellement une partie de la solution. Mais on est en droit de rester sceptique. Car les citoyens n’ont pas d’influence directe sur ces phénomènes. Ce qui reste du «printemps arabe» doit nous alerter.

Que faire?

Que peuvent faire les citoyens? Tout d’abord renforcer les liens de la communauté: éviter les disputes et remettre à plus tard les divergences de vues; reconnaître qu’il s’agit de l’avenir du pays tout entier; mettre au centre ce qui unit, notamment un vivre ensemble pacifique pour le bien de tous; approfondir la solidarité d’égal à égal dans la vie privée, dans le voisinage et au sein de sa commune, prendre conscience qu’on est citoyen allemand et agir en tant que tel avec toute l’énergie possible donc s’activer en prenant position oralement et par écrit contre l’injustice, s’engager pour le droit; utiliser les droits politiques accordés à tous les Allemands, plus qu’avant, dans les réunions, dans les associations et dans les partis, lors d’élections … exprimer clairement et à haute voix ses exigences, conformément à la Loi fondamentale qui dit dans son article 20: «Tout pouvoir d’Etat émane du peuple». Et il est ajouté que ce pouvoir d’Etat peut être exercé au moyen de votations. C’est une injustice flagrante de refuser cette possibilité au peuple allemand! Quel citoyen sait qu’il est lui-même le souverain?! Ce serait un bon début de déterminer quelles sont les questions politiques devant être résolues par les citoyens.
L’Allemagne se trouve véritablement à une croisée de chemin: c’est dans l’intérêt d’aucun citoyen que la vie politique continue ainsi. On en arriverait à une dictature. Ni le chaos ni la loi du plus fort n’offrent une alternative. On ne peut pas non plus laisser le soin de trouver des «solutions» à «ceux des étages supérieurs». Nombreux sont ceux qui y réfléchissent. Quand faudrait-il s’engager sinon tout de suite?
L’Allemagne et ses citoyens doivent affronter des tâches difficiles. Il s’agit d’une part d’analyser dans quelle mesure les plans politiques sont rattachés à des événements qui arrivent comme si c’était le destin. Lorsque, par exemple, un spéculateur et ennemi de l’Etat national tel George Soros se déclare chaud partisan de l’ouverture de toutes les frontières pour les réfugiés (à nouveau dans une interview accordée au journal allemand Wirtschaftswoche du 4/1/16), on peut estimer qu’il ne s’agit pas d’un acte humanitaire. D’autre part, tous les Etats européens et notamment l’Allemagne se trouvent devant l’obligation de renouveler leur Etat national, afin de remettre à l’honneur les conditions de liberté, de droit, et d’équité sociale dans un esprit démocratique. Finalement, il faut trouver en Europe une nouvelle forme de vie commune et de collaboration sur un plan d’égalité et de paix. L’Union européenne souffre de graves manquements structurels, et ceci depuis sa création, à tel point qu’elle est à mille lieues de son propre article 23 de la Loi fondamentale qui exige de concourir à une Europe unie «attachée aux principes fédératifs, sociaux, d’Etat de droit et de démocratie ainsi qu’au principe de subsidiarité et qui garantit une protection des droits fondamentaux substantiellement comparable à celle de la présente Loi fondamentale.» Sans la participation des citoyens, il ne s’agira que d’un rêve.    •