La politique agricole doit tenir compte du développement mondial

par Gotthard Frick*

La question de la législation de l’agriculture suisse ne sera pas abordée ici. Il semble qu’aujourd’hui déjà, nos terres ne soient pas à même de couvrir plus de 55% de nos besoins. En revanche, il nous faut esquisser les grandes lignes de ce dont devrait tenir compte la politique agricole suisse: les développements mondiaux à moyen et long terme. Les données des diverses sources internationales diffèrent légèrement les unes des autres. On utilisera donc ici des chiffres ronds. Et on ne peut fournir que des exemples ponctuels et individuels pour illustrer les thèmes majeurs. On commencera par les conclusions.

Conclusions

Le développement global tel qu’exposé ci-dessous mènera vers des blocages, des dépendances, des tensions et des conflits. La politique agricole à long terme de la Suisse devrait en tenir compte dans ses décisions.
L’espèce humaine est en constante et massive expansion, surtout dans les pays demeurés au stade inférieur du développement. Il y a une augmentation de la compétition pour les ressources vitales, au nombre desquelles sont les terres arables. Dans le même temps, les surfaces disponibles pour la production agroalimentaire diminuent dans une très large mesure. En outre, non seulement de grandes multinationales achètent d’énormes portions de territoires exploitables mais de plus, depuis quelques années, de nombreux Etats (entre autre, la Chine, l’Inde, l’Arabie saoudite) se sont portés acquéreurs de terres arables dans d’autres pays, lesquels craignent de ne plus pouvoir bientôt nourrir leurs propres populations. Les pays qui doivent importer des denrées alimentaires pour subvenir à la consommation de leurs populations deviennent ainsi de plus en plus dépendants de ces multinationales. En outre, les denrées agroalimentaires et les matières premières produites au niveau mondial sur les terres possédées par de lointains pays tiers ne sont vraisemblablement produites qu’à destination des peuples de ces pays tiers. Les prix vont donc augmenter. Des foules de gens quittent la terre dont ils pouvaient, en tant que paysans, modestement tirer de quoi nourrir leur famille, pour s’installer dans les mégapoles, où ils deviennent totalement dépendants d’un approvisionnement suffisant. Les gouvernements vont donc s’employer activement à ce qu’aucune pénurie ne s’y produise et s’il le faut absolument, ils importeront à grande échelle des denrées agroalimentaires ou bien réduiront les exportations. L’eau douce, condition préalable de la production agroalimentaire, se fait rare. Le problème se posant ensuite est celui des déchets, à terre comme dans les cours d’eau, les lacs et les océans, commençant à y menacer les poissons et les autres organismes aquatiques – s’ajoutant à la surexploitation de la pêche – la surpêche – dans de nombreux océans.

Croissance démographique

Le monde compte aujourd’hui 7,5 milliards d’êtres humains. Dans les 6 ans à venir, viendront s’y ajouter 500 millions supplémentaires – c’est-à-dire des enfants, depuis le nouveau-né jusqu’à l’âge de 5 ans. Il faut en plus y additionner 320 millions d’enfants dans la même tranche d’âge, en remplacement des personnes décédées pendant la même période. Certes, la croissance démographique diminue, mais moins vite que prévu. Il naîtra ainsi probablement environ 750 millions d’enfants durant la période suivante de six ans. 300 millions d’entre eux viendront en remplacement des décès survenus dans cette seconde période, ce qui laisse un excédent d’environ 450 millions participant à la croissance démographique. Ceux qui grossissent la «communauté mondiale» entrainent également un accroissement des besoins en nourriture, en produits les plus divers, en locaux d’habitation, en infrastructures, en formations, en emplois et en énergie.
On compte un peu plus de 50 millions de décès par an. Si l’on rapporte ces chiffres à une population mondiale de 7,5 milliards, cela équivaut à une durée de vie moyenne de 150 ans. Or, dans la réalité, nous ne vivons pas si vieux. Comment l’expliquer, alors? C’est qu’une grande partie de l’humanité est jeune. A cela, il faut ajouter qu’aujourd’hui les habitants des pays développés vivent beaucoup plus longtemps, c’est-à-dire qu’ils meurent plus âgés que les générations qui les ont précédés. Sur ce point, les autres pays les rattrapent. On le voit à certains exemples:
En Suisse, sur 7,5 millions d’habitants, 15,6% sont des jeunes de moins de 14 ans et 16,3% ont plus de 64 ans, et font donc partie des «vieux». L’Union européenne compte 509,3 millions d’habitants, dont 17,3% de jeunes et 15,4% de vieux, selon les tranches d’âge définies plus haut. Par contre, sur les 85,3 millions d’Egyptiens, 31,4% sont dans le groupe des jeunes et seulement 4,8%, dans les plus de 64 ans; en Ethiopie, sur 93,9 millions de personnes, 46,1% sont dans le groupe des jeunes et seulement 2,7% dans celui des vieux. Au Bangladesh, sur 163,6 millions d’habitants il y a 34,6% de jeunes et 4% de vieux. Sur les 1,22 milliards d’Indiens, le rapport est de 31,1% à 5,3%. Le Niger est le cas extrême. Sur ses 17 millions d’habitants, 49,6% appartiennent aux moins de 14 ans, contre seulement 2,3% aux plus de 64 ans.
Le taux de fertilité – c’est-à-dire le nombre de naissances par femme – est lui aussi significatif. Voici quelques exemples:
Suisse 1,5; Russie 1,6; Chine 1,6 (politique de l’enfant unique); Afghanistan 5,5; Bangladesh 2,5; Burundi 6,0; Erythrée 4,2; Guinée 5,0; Congo Kinshasa 5,0; Mali 6,2; Mozambique 5,3; Nigeria 5,3; Pakistan 2,6; Philippines 2,6; Zambie 5,8; Sud-Soudan 5,5; Ouganda 6,0; Emirats Arabes Unis 2,4; Le Niger, l’un des plus pauvres pays du monde, est là encore au premier rang, avec environ 7 enfants par femme (source: www.welt-auf-einen-blick.de/…).
Dans de nombreux pays en voie de développement et dans les pays nouvellement industrialisés, la proportion élevée des enfants de 1–14 ans et la faible part des personnes de plus de 64 ans est l’indicateur d’une croissance démographique destinée à se perpétuer ainsi encore longtemps. Les jeunes auront plusieurs enfants et les vieux vivront plus longtemps. En outre, le président Erdogan a récemment demandé aux femmes turques d’avoir 5 enfants pour encourager la progression de l’Islam en Europe.

Urbanisation des mégapoles

Les villes seront de plus en plus grandes. La Chine compte presque 200 villes allant de plus d’un million à plusieurs millions d’habitants, Chongqing a 33 millions d’habitants. Tokyo est, avec 36 millions d’habitants, l’une des villes les plus peuplées du monde. Dans de nombreuses mégapoles, des quartiers entiers sont aux mains de bandes criminelles et de cartels de la drogue. Des gens très pauvres vivent dans les vastes bidonvilles des mégapoles. Etant donné que dans les quelques décennies à venir, plus de 10 milliards de personnes habiteront des mégapoles, leur approvisionnement devient une tâche primordiale. La Chine encourage activement le transfert des populations paysannes vers les villes et importe dès à présent des produits alimentaires en grandes quantités. Par exemple, elle dit avoir importé, en 2012, 2,3 millions de tonnes de riz du Pakistan, de la Thaïlande, du Viêt-nam, soit quatre fois plus de riz qu’en 2011.

41 pays possèdent actuellement des terres agricoles à l’étranger afin de garantir, à long terme, leur approvisionnement en denrées alimentaires et en énergie. (Infographie Fred Bökelmann; keystone)

Achats massifs et diminution des terres arables, disparition des forêts

Il y a d’autre part une perte annuelle de 100 000 kilomètres carrés de terres arables par suite de nouvelles constructions, de pollution, d’épuisement des sols, d’érosion et d’avancée de la désertification. Ainsi la Chine a perdu, au cours des 30 premières années ayant suivi la réforme de 1978 et sa transformation en puissance économique, 200 000 kilomètres carrés de sa surface utile agricole. Elle a actuellement besoin de 1,12 millions de kilomètres carrés pour nourrir sa population – mais celle-ci aussi est en expansion – et ne dispose plus que de 1,2 millions de kilomètres carrés. De 2005 à 2013, on y a testé des échantillons de sols sur 6,3 millions kilomètres carrés. 20% des terres agricoles se sont révélés contaminées, pour la plupart par des métaux lourds et pour une part, bien au-delà d’une limite encore tolérable. C’est ainsi qu’on peut lire assez souvent dans la presse chinoise que d’énormes quantités de céréales contaminées ont dû être détruites (par exemple, 12 millions de tonnes en 2012).
Selon le magazine NZZ Folio no 11/2012, des terres agricoles d’une surface comparable à l’Europe occidentale se trouvaient déjà aux mains de grandes multinationales. De plus en plus, les multinationales d’Etats non-occidentaux acquièrent des terres ou des baux à long terme. Depuis quelques années, certains Etats – par exemple la Chine, les pays du Golfe, l’Inde, le Japon, les Pays-Bas, l’Arabie saoudite, la Corée du Sud et bien d’autres – achètent ou louent de façon souvent très agressive au niveau mondial de grandes étendues de bonnes terres agricoles, car ils craignent de bientôt ne plus pouvoir nourrir leur population. Déjà, avant le coup d’Etat de 2014 en Ukraine, trois grandes multinationales américaines se sont assurées la disponibilité de 20 000 kilomètres carrés de «terres noires», parmi les plus fécondes au monde, des 320 000 km2 existantes et ont acquis en outre les firmes semencières nationales, les entrepôts de céréales et certaines parties du port de chargement céréalier. Depuis lors, la Chine et d’autres pays y ont également fait acte d’achat. Selon Swissaid, un consortium nippo-brésilien produit au Mozambique sur 90 000 kilomètres carrés du riz et du maïs destiné à l’exportation et un consortium libanais produit en Roumanie, sur 65 000 hectares, des denrées alimentaires et de la viande destinées à l’exportation, entre autre vers le Moyen-Orient. Aux Philippines, plus de la moitié des terres agricoles se trouverait déjà dans des mains étrangères et en Allemagne, 70% de la terre n’appartient plus aux paysans qui l’exploitent. Selon l’OXFAM britannique, rien que depuis le début du siècle jusqu’en 2015, en plus des terres agricoles se trouvant déjà en mains étrangères, 200 autres millions d’hectares doivent encore faire l’objet d’achats ou de location-bail. (A titre de comparaison: l’UE dispose de 185 millions d’hectares de terres arables.) Auparavant, l’Afrique, l’Amérique du Sud et l’Asie étaient les premiers objectifs des acheteurs mondiaux, mais à présent l’Europe fait elle aussi l’objet d’achats à grande échelle.
A Madagascar, l’annonce de la cession prévue d’une portion de territoire équivalente à la taille de la Belgique a déclenché une crise gouvernementale. Au Zimbabwe par exemple, afin de ne pas attirer l’attention par l’acquisition de surfaces trop importantes, la Chine a commencé à acheter des fermes individuelles, ceci après avoir acquis, comme les autres acheteurs jusqu’à présent, d’immenses superficies.
Les multinationales construisent de très grandes plantations efficacement exploitées, sur lesquelles les denrées alimentaires sont généralement produites à destination des pays riches, mais souvent aussi des végétaux pour la fabrication de carburant ou d’alimentation animale pour notre luxueuse consommation de viande, ou du caoutchouc ou d’autres matières premières pour l’industrie. Cependant, les Etats achetant des terres à grande échelle prévoient d’approvisionner prioritairement leurs propres mégapoles avec leur future production au lieu de l’exporter vers des pays tiers. Des millions de familles de paysans perdent leurs moyens de subsistance et peuplent les mégapoles avec leurs bidonvilles.
Environ 90 000 kilomètres carrés de forêts sont déboisés annuellement. En outre, l’auteur a vu d’immenses superficies de forêts mortes pendant son voyage au Canada. Selon les forestiers locaux, les parasites ne sont plus exterminés à cause des hivers trop chauds et ont infesté des millions de pins et sapins. Même lorsqu’elles paraissent encore vertes les grandes forêts sont déjà condamnées à mort. La superficie perdue doit correspondre à celle de la Suède. De plus, on trouve également aux Etats-Unis des dizaines de milliers de kilomètres carrés de forêts en dépérissement.

L’eau douce se fait rare

Universellement, l’eau potable et l’eau douce se font rare. Sans eau, il ne peut y avoir aucune production de denrées alimentaires. Les experts pensent que l’eau va devenir le casus belli le plus fréquent de ce siècle. Ainsi aujourd’hui, il y a ça et là déjà des tensions sérieuses.
Il existe de nombreuses raisons à l’augmentation de la pénurie d’eau: raréfaction ou absence des pluies dans le cadre du changement climatique, surexploitation, épuisement des ressources, pollution et intoxication, détournements et pour ceux qui sont en amont, utilisation perturbante des rivières et des fleuves par ceux qui sont en aval.
Le lac Tchad, qui occupait, il y a encore quelques dizaines d’années, une superficie de 25 000 kilomètres carrés, s’est réduit entre temps selon le degré de pluviométrie à environ 1500 kilomètres carrés. Il est essentiel à la survie de la population des quatre Etats riverains, le Tchad, le Niger, le Nigeria et le Cameroun.
Déjà, à cause de l’extension des rives, le Niger et le Nigeria n’ont plus aucun accès direct à l’eau du lac. La baisse a été déclenchée par le déboisement des forêts locales et par le manque de pluies qui s’en est suivi ainsi que par la surexploitation due à l’irrigation. Il y a là un danger latent de famine à cause de la baisse de production des denrées alimentaires. 2,7 millions de personnes ont déjà été dirigées vers les camps de réfugiés. Ils rêvent de pouvoir émigrer bientôt en Europe. Actuellement une multinationale chinoise essaie de déterminer si un détournement de l’Oubangui, un grand affluent du fleuve Congo, pourrait sauver le lac. Mais même si le projet gigantesque – déjà refusé une fois – était conclu, des années se passeraient jusqu’à ce que l’eau coule dans le lac. Ce qu’entrainerait la déviation d’un fleuve 5 fois plus large que le Rhin près de Bâle et dont le bassin hydrographique concerné couvre 19 fois la surface de la Suisse, c’est une autre question.
Dans les régions arides, il y a des nappes phréatiques fossiles à certains endroits. Cette nappe phréatique a été stockée dans le sous-sol, il y a des millénaires alors qu’un autre climat régnait sur la région. Elle n’est pas renouvelable. Dans de nombreux endroits, on l’utilise pour l’approvisionnement en eau. Il y a plusieurs décennies déjà, l’Arabie saoudite avait commencé à construire d’immenses fermes au milieu du désert irriguées à partir de la nappe phréatique et à y produire du lait, avec par exemple jusqu’à 50 000 vaches hollandaises à forte production laitière. Mais à la suite de cette utilisation intensive, la nappe souterraine a baissé de plusieurs centaines de mètres. A présent le gouvernement a prescrit l’abandon de ces fermes afin que cette nappe phréatique reste un peu plus longtemps encore à la disposition des populations.
La Libye, elle aussi, est un pays désertique extrêmement sec. Mais 3800 kilomètres au sud, dans le Sahara, se trouvent presque 40 millions de mètres cubes d’une nappe phréatique d’eau pure. Khadafi voulait les utiliser pour résoudre le problème de l’eau pour les 100 ans à venir et avait impulsé un projet gigantesque sous le slogan «de l’eau au lieu des armes». L’eau devait être amenée à la côte par 5 canalisations de 4  mètres de diamètre. On avait en outre construit une usine de fabrication de tuyauterie. La Libye devenait leader mondial dans la spécialité. 3 des 5 conduites du projet étaient déjà en service, et la côte méditerranéenne urbanisée allait pouvoir être suffisamment approvisionnée en eau potable et en eau sanitaire. Mais, comme cela est si souvent le cas des pays ne voulant pas se soumettre à ses exigences, l’Occident pensa qu’il fallait éliminer Khadafi. Sur les trois canalisations, deux furent détruites par les gros bombardements des forces aériennes occidentales, ainsi que l’usine de fabrication de tuyauterie. L’approvisionnement en eau de la moitié de la population fut supprimé d’un seul coup. L’ONU et la Banque mondiale examinent la privatisation du projet. Les réserves d’eau dans le désert sont toujours là et pourraient améliorer les bénéfices des multinationales.
Il y a quelques décennies, un grand nombre de cours d’eaux et de lacs en Suisse étaient tellement contaminés qu’on ne pouvait plus s’y baigner. Le problème a été éradiqué par la construction de stations d’épuration dans tout le pays. De nombreux Etats se trouvent encore en plus mauvaise posture parce que leurs eaux ont été polluées encore bien davantage que les nôtres. En Chine, de nombreuses rivières, même celles qui coulent au travers de grandes villes, puent le lisier, tout comme les lacs. Dans de nombreux pays, les rivières polluées contribuent à la contamination des terres agricoles. En 1990, la Chine comptait encore plus de 50 000 rivières avec un bassin hydrographique d’au moins 100 kilomètres carrés. En 2011, il n’en restait qu’un peu moins de 23 000.
Les pays se trouvant sur le cours inférieur des fleuves sont dépendants de leurs eaux pour leur population et leur production agro­alimentaire. Ils se retrouvent donc rapidement en situation d’urgence si les pays voisins sur le cours supérieur détournent l’eau pour servir leurs propres objectifs, pour les besoins de leur propre population, pour l’irrigation de leurs terres et construisent des usines qui pour leur part polluent les rivières avec leurs eaux usées. Ainsi l’Egypte dépend du Soudan et de l’Ethiopie, l’Irak de la Syrie et de la Turquie, la Syrie de la Turquie, le Bangladesh de l’Inde, le Brésil du Pérou, etc.
Mais la Suisse, elle aussi, en tant que château d’eau de l’Europe se trouve au cours supérieur de fleuves arrosant les pays voisins. Si les glaciers fondent, que l’eau ne coule plus en abondance, ceux qui se trouvent en aval pourraient eux aussi formuler vis-à-vis de nous leurs propres exigences.
L’eau potable, elle aussi, se fait rare. De grandes multinationales achètent les sources en grande quantité et mettent l’eau en bouteilles. Actuellement 200 milliards de litres sont embouteillés chaque année, ce qui fait environ 27 litres par personne. Les habitants des régions déshéritées se retrouvent en situation d’urgence parce que l’eau en bouteille devient trop chère pour eux et que les sources sont captées par les multinationales.

Les décharges sauvages

Que voyons-nous, lorsque nous circulons dans l’un de nos scintillants supermarchés? Nous contemplons une future déchetterie, à savoir des déchets de toutes les couleurs qui brillent gaiement et se composent des matériaux les plus divers. Cependant, ce ne sont pas les emballages mais le contenu de ces emballages que nous voulons acheter. Depuis peu, on propose même des légumes ou des fruits à l’unité emballés sous plastique et sous cellophane.
Certes, en Suisse, on maîtrise l’élimination des déchets qui, dans une certaine mesure, sont réutilisés, comme par exemple une partie des 500 millions de bouteilles de lait chaque année. Les déchets dangereux sont exportés hors d’Europe, des USA et de l’Australie. Ceux qui proviennent du matériel électronique sont entre autres transportés par voie maritime à Accra, la capitale du Ghana, où en arrivent chaque mois 100 containers. Cet endroit est devenu depuis lors l’un des plus grands dépôts de déchets électroniques du monde. Mais d’autres pays nouvellement industrialisés et des pays en voie de développement sont également approvisionnés en déchets d’origine électronique, contaminés ou empoisonnés. Là, dans ces montagnes de déchets, les pauvres – souvent des enfants – essaient de récupérer dans ces appareils les matières premières valorisables afin de les revendre à des commerçants, lesquels les livreront à nouveau aux pays développés, où ils seront utilisés dans le dernier Smartphone ou la dernière tablette d’ordinateur. Les gens qui fouillent dans les déchets électroniques s’exposent à de graves troubles de santé.
Dans les îles aux luxueux complexes touristiques, comme les Maldives, par exemple, les déchets sont collectés et déchargés dans une île réservée à cet usage, déjà bien remplie. Les plages qui jouxtent de nombreux hôtels dans les pays à destination touristique sont alors nettoyées régulièrement pour que les touristes croient que le monde tourne toujours bien.
Partout dans le monde, là où les déchets sont collectés, par exemple dans les îles grecques, on voit apparaître de grands dépôts d’ordures. Il n’y a pas très longtemps, on a pu lire qu’au sud de la Chine un glissement de terrain s’était produit dans un énorme dépôt d’ordures, qui avait englouti plusieurs maisons et fait des morts. Les dépôts d’ordures, même s’ils sont finalement recouverts de terre et ressemblent à des collines, contaminent l’eau et le sol. Les déchets sont déversés sur la terre de pays moins développés, peut-être toujours au même endroit, dans les fleuves, les lacs et la mer. Avant, quand tout cela n’était composé que de matières végétales, animales et d’autres produits naturels, cela ne posait pas de problèmes. Mais aujourd’hui les vents dispersent les déchets de plastiques, les papiers, les bouteilles en PETP, les cartons, les tissus et autres sur les champs labourés et les prés. Il faut avoir vu les champs des paysans à proximité de grandes villes africaines pour comprendre ce qui s’y passe.

Surpêche et contamination des mers

Depuis que l’être humain existe, il tire sa subsistance de la mer. Il est déjà de notoriété publique que la Méditerranée a été vidée de ses poissons, en partie à cause des flottilles de pêche asiatiques dotées des équipements les plus sophistiqués. Celles-ci sont maintenant à l’œuvre en face de la côte de l’Afrique occidentale. A cet endroit, les villages côtiers dépendent fortement de la pêche. Dans d’autres régions maritimes, les populations riveraines tentent, à l’aide de quotas de prises, de restrictions sur les équipements admis et les méthodes de pêche, d’empêcher l’extermination des poissons.
Les déchets, y compris les matières plastiques, représentent un autre problème de taille. Tout le monde a entendu parler des décharges de déchets de plastique de plusieurs centaines de milliers de kilomètres carrés dans le Pacifique. Mais cela concerne toutes les mers du globe. Un nombre toujours croissant de poissons et d’oiseaux de mer mangent des lambeaux de plastique et en meurent. Mais le plastique continue à se disséminer. Des fragments minuscules sont avalés par les micro-organismes composant le plancton – au tout début de la chaîne alimentaire – et en meurent. Les plus grosses espèces, qui vivent du plancton, n’ont plus aucune nourriture et périssent également; et ainsi se poursuit la destruction de la chaîne alimentaire dans la mer.
Dans de nombreux pays disposant d’une façade maritime, les ordures sont directement versées dans la mer. Tous ceux qui ont déjà navigué sur des ferries en Méditerranée, ont été témoins de cette «élimination des déchets». Sur les bateaux, les grands sacs plastiques sont ficelés ensemble dans les containers à déchets une heure avant l’arrivée au port de destination et jetés à la mer par la poupe. Les sacs flottent à la surface de l’eau dans le sillage du navire comme les perles d’un collier et commencent, une fois crevés, à s’enfoncer lentement, au milieu des évolutions aériennes des mouettes criardes. Dans de nombreux endroits, également en bord de mer, les ordures sont simplement déversées du haut de murs abrupts. Même si l’on voit entretemps apparaître par ci par là des méthodes plus écologiques pour l’élimination des déchets, le fond de la Méditerranée et de bien d’autres mers est par endroits recouvert de grands tas de déchets. Mais il en va ainsi dans toutes les mers. Et les plages solitaires de belles îles désertes sont jonchées d’ordures échouées.    •

* Gotthard Frick a étudié à Paris (Université Paris-Sorbonne et «Sciences Po») la civilisation française, l’économie politique et le business management. Il a consacré de nombreuses années à de grands projets d’infrastructure (centrales électriques, lignes à haute tension, rues, tunnels, systèmes d’irrigation) en Suisse et en outre-mer. De 1968 à 2004, il s’est consacré à la création et à la direction d’une société de consulting, de management et de formation, connectée avec une école supérieure spécialisée anglophone, mondialement active pour toutes les banques de développement, les organisations de l’ONU (ILO, WTO, UNDP), l’OCDE, le gouvernement suisse ainsi que plusieurs autres gouvernements et entreprises. Il réside à présent souvent en Chine. Il a été commandant d’un bataillon d’infanterie. Grâce à ses visites aux armées étrangères (Allemagne, Pakistan), à l’OTAN ainsi que sur des bases de l’US-Airforce en Allemagne et au Panama, il dispose de connaissances approfondies en matière militaire. Gotthard Frick est membre du Parti social-démocrate suisse.
(Traduction Horizons et débats)