Résistance contre le pilotage opaque du système de formation

par Urs Kalberer, www.schuleschweiz.blogspot.ch

La démocratie a besoin de formation, tout comme la formation a besoin de démocratie. Jusque là, tout le monde est d’accord dans les débats sur la formation en Suisse. Quand il s’agit de savoir si la relation entre les deux facteurs est détériorée, les avis diffèrent. La zone de tension entre les réformes scolaires et la démocratie se trouvait au centre d’un colloque à Wuppertal en Allemagne. Ce colloque a attiré en grand nombre des enseignants, des parents et des spécialistes d’Autriche, de Suisse et d’Allemagne.* Dans l’article ci-dessous, on décrit des développements problématiques dans le contexte de la discussion sur l’orientation des compétences dans les plans d’études.

Dans la phase préparatoire de la mise en vigueur du nouveau plan d’études en Suisse alémanique, on a rencontré dans divers cantons des doutes concernant le degré de légitimation du peuple ou des Parlements cantonaux à décider l’utilisation ou non de cet ouvrage ou de certaines de ses parties. Cette incertitude s’est reflétée dans des décisions parlementaires ou même juridiques pour tenter de clarifier la situation juridique controversée. Il est frappant de voir à quel point les gouvernements se sont opposés de manière unanime et obstinée à céder la moindre partie de leur pouvoir, soutenu en cas de besoin par les parlements. Dans le cas du Plan d’études 21 avec son orientation sur les compétences induite par l’OCDE, on l’a retiré de l’accès direct par le peuple pour empêcher toute votation populaire. Certaines conventions intercantonales tel HarmoS ou alors l’article 62 de la Constitution fédérale sur l’instruction publique, précisant les valeurs fondamentale de l’école publique, ne permettent au peuple de réagir que de manière réduite. Cette «privation partielle du pouvoir» est d’autant plus déconcertante que les cantons prétendent toujours et encore d’avoir la souveraineté en matière d’éducation.
L’apparition des faiblesses de l’orientation sur les compétences a déclenché la résistance contre cette expérience controversée. L’enseignement orienté sur les compétences ne semble pas apporter les résultats espérés; cela est démontré par les réactions des enseignants et les évaluations. Les tests PISA révèlent dans les pays ayant misé sur l’apprentissage de compétences comment la chute des résultats est impressionnante. Le philosophe et journaliste culturel autrichien Konrad Paul Liessmann parle dans ce contexte d’un «manque d’enseignement manifeste». Un public suisse de plus en plus intéressé aux questions touchant à l’instruction publique a pris connaissance de manuels inutilisables orientés sur les compétences et les performances d’élèves bien plus faibles qu’espérées.

Innovation ne signifie pas progrès

Dans le contexte suisse, il est remarquable avec quelle conséquence on évite tout débat orienté sur des faits. L’idée fondamentale de la démocratie comme un concours des arguments est ainsi invalidée. Des nouveautés peuvent être traitées en politique comme des changements, des progrès ou des innovations. A la différence du terme neutre de «changement», le «progrès» se base sur des mesures définies et donc mesurables. L’«innovation» se contente cependant de démolir l’ancien, en croyant que tout ce qui est neuf est automatiquement mieux. Dans cette optique, il est inapproprié de reprocher aux critiques des réformes qu’ils ont peur du changement et de l’innovation – ils ont uniquement une crainte justifiée des dégradations et de leurs effets sur l’école publique et l’avenir de la démocratie. Quiconque comprend la formation, tel le Plan d’études 21, comme un produit finalisé mesurable d’un «processus de finissage», ne détruit pas seulement la formation elle-même mais endommage ainsi aussi la démocratie. Les jeunes gens doivent apprendre à réfléchir et non pas seulement à fonctionner extérieurement. Seule une notion de formation et d’éducation admettant, outre l’utilisabilité économique, également des qualités non mesurables, mérite ce nom. Le spécialiste renommé dans les sciences pédagogiques Volker Ladenthin prévoit, en soulignant l’incapacité croissante d’un grand nombre d’étudiants de terminer leurs études, des dommages consécutifs aux réformes qui nous préoccuperons encore pendant des décennies.

Des stratégies de pilotage opaques

Outre l’ostracisme social envers les enseignants rebelles, la bureaucratie dans le domaine de la formation nous présente sans scrupules ses instruments supplémentaires pour augmenter la pression sur des déviationnistes potentiels. Par des cours de formation continue bien trop longs, et souvent puérils, on veut faire fléchir les enseignants expérimentés et tout à fait sérieux. Par des manuels obligatoires et largement diffusés, le principe de la liberté de méthode – un principe fondamental de toute pédagogie démocratique – est sérieusement remis en question. Comment est-ce possible que l’Etat puisse, sur la base d’une théorie (constructivisme), prescrire à grande échelle une méthode correspondante (apprentissage individuel et autodirigé)? Qu’est-ce que les fonctionnaires comprennent de l’enseignement?
D’autres moyens de pilotage sont le système du «Classroom Walkthrough» utilisé dans le canton de Thurgovie pour contrôler et discipliner les enseignants, ou alors l’interdiction qui leur est faite d’entrer directement en contact avec les médias, comme cela est pratiqué dans le canton Bâle-Ville. Il faut également mentionner le rôle décisif de nombreux directeurs d’école en tant que personnes auxiliaires de l’administration. Ainsi on coupe l’herbe sous les pieds des éventuelles critiques en donnant l’impression d’une activité fébrile (groupes de pilotage, cours de formation continue, échanges entre collègues). De telles techniques de pilotage doivent être abordées et remises en question.

Estime personnelle brisée

Particulièrement au niveau de l’école primaire, on a augmenté progressivement la pression sur les enseignants au cours des dernières années. L’inclusion, ouvrant les portes des salles de classe pour les pédagogues spécialisés, un enseignement de langues étrangères avec très peu de résultats, de nouvelles méthodes telles la différenciation interne, écrire selon l’ouïe, enseignement en équipe et classes multiâges augmentant encore artificiellement l’hétérogénéité des élèves, mettent la capacité de charge des enseignants à rude épreuve. Il n’est donc pas surprenant qu’ils développent le sentiment de ne pas suffire aux exigences et qu’ils cherchent de nouvelles recettes qui les poussent plein d’espérance dans les bras des réformateurs. Notamment les jeunes enseignants inexpérimentés deviennent ainsi des exécuteurs volontaires des pratiques apprises lors de leur formation.
Lorsque l’organisateur du colloque, le pédagogue Jochen Krautz, professeur à l’Université Berg de Wuppertal, fait appel aux participants «d’entreprendre le plus difficile» face à ce programme de réforme destructif piloté de l’étranger, cela rappelle inévitablement Max Frisch. Les paroles de ce dernier formulées en son temps, concernant l’état du monde peuvent facilement être adaptées à la dimension pédagogique actuelle: tout appel à l’espérance est aujourd’hui un appel à la résistance.    •
(Traduction Horizons et débats)

*    Colloque «Time for Change», 3/2/18