Le Brexit, l’UE et la démocratie britannique

par Nicola Ferronato, politologue, Suisse

Le 23 juin 2016, après un débat public long et exhaustif, le peuple britannique s’est exprimé par voie référendaire sur la question du retrait du Royaume-Uni de l’«Union européenne» (UE). A la question «Le Royaume-Uni doit-il rester un membre de l’Union européenne ou quitter l’Union européenne?», une majorité d’environ dix-sept millions et demi de citoyens a voté «Leave», donc, le divorce. Depuis ce jour, une partie de l’élite britannique, insatisfaite de ce résultat, appelle à un nouveau vote. Pour cette élite globalisée du camp «Remain», le Royaume-Uni ne peut s’en sortir qu’en faisant partie du projet de cette Union européenne toujours plus intégrée, plus supranationale et centralisée. La décision de quitter l’UE est donc une «catastrophe» et ceux qui ont voté ainsi «n’ont pas compris les enjeux majeurs» que cela représente. Il faut un nouveau référendum pour changer le cours de choses, disent-ils. Car au final, le peuple est sot et versatile: il faut qu’il revote, mais cette fois-ci, correctement.

585 pages pour tenter de régler le divorce

nf. Un accord entre l’UE et le Royaume-Uni est finalement sur la table. Ce texte complexe et très technique de 585 pages est censé régler le divorce à l’amiable. Cependant, il demeure l’objet de critiques acérées, notamment du côté des «Leavers», car il ne prendrait pas en compte la volonté du peuple exprimée le 23 juin 2016. Il sortirait le Royaume-Uni du processus décisionnel de l’UE, sans pour autant le sortir du cadre normatif. En bref, les Britanniques n’auront plus rien à dire dans l’UE, bien qu’ils resteront soumis aux règlements européens. Pour la plupart des partisans du «Leave», c’est une solution bien pire qu’une sortie «no deal», mais aussi pire que de rester dans l’UE, car en tant que membre, au moins, les Britanniques avaient leur mot à dire. Même à gauche, certains politiciens rejettent l’accord, car il ferait du Royaume-Uni un «Etat vassal» de l’UE. L’accord propose, par exemple, que si au 1er juillet 2020 aucune solution n’a été trouvée concernant la frontière irlandaise, alors, à partir de 2021, le Royaume-Uni restera dans l’Union douanière européenne, et l’Irlande du Nord dans le marché unique. Le Royaume-Uni serait alors soumis à un grand nombre de normes commerciales, fiscales, sociales ou encore environnementales de l’UE (émissions des voitures, temps de travail) sans pouvoir participer à leur élaboration.
Theresa May, anciennement «Remainer», serait-elle en train de faire la même erreur que Margaret Thatcher, en fin de carrière, en ostracisant les membres de son cabinet qui la mettent en garde? Pire encore, serait-elle en train de signer la soumission politique du Royaume-Uni à l’Union européenne et mettre en péril l’unité de l’Union britannique en se coupant de l’Irlande du Nord? Quatre ministres ont démissionné en guise de protestation contre l’accord: Esther McVey, Shailesh Vara, Suella Braverman et, surtout de Dominic Raab ancien ministre du Brexit. Il est effectivement inquiétant de constater que la personne ayant forgé de ses mains et négocié cet accord, puisse démissionner. Monsieur Raab, successeur de David Davis, ayant démissionné aussi pour les mêmes raisons, précise qu’il «ne peut pas soutenir en bonne conscience cet accord incluant deux erreurs fatales majeures […], la première étant la menace de l’intégrité du Royaume-Uni et la deuxième étant l’enfermement du pays dans un régime, où il n’aura plus son mot à dire indéfiniment […]. Cela va être nocif pour l’économie et dévastateur pour la démocratie».

Le mandat donné par le peuple britannique à son gouvernement le 23 juin 2016 est clair et précis. Certes, le peuple a fait part de sa volonté de recouvrer son indépendance et sa souveraineté politique, juridique et économique. Mais plus concrètement, il s’agit de retirer le Royaume-Uni de la libre circulation des personnes, du Marché unique et de l’Union douanière, ainsi que de la Politique agricole commune (PAC), de la Politique commune de la pêche (PCP), de la Cour de Justice (CJUE) et du système judiciaire européen au sens plus large, et cætera. C’est sans ambigüité. Seulement, il se trouve que cette décision populaire ne plaît pas à une certaine élite globalisée, partisane du «Remain», qui depuis le 23 juin 2016 se bat sans relâche pour inverser le cours du référendum, alors que le camp du «Leave» croyant avoir gagné, se repose sur ses lauriers. Ainsi, l’élite du «Remain» appelle aujourd’hui à un «People’s Vote» – nom donné au projet du second référendum – qui serait nécessaire à la validation du futur accord en cours de négociation.

L’état des négociations en bref

Il se trouve que le 29 mars 2019, le Royaume-Uni quittera officiellement l’Union quoi qu’il advienne. Un traité est actuellement sur la table, mais n’est pas encore approuvé par les Parlements britannique et européen (ce n’est pas gagné d’avance d’ailleurs). L’accord de 585 pages soutenu par Theresa May, en l’état actuel, pose bien des problèmes. Il est blâmé non seulement par les conservateurs, mais aussi par les travaillistes et même au sein de l’UE, notamment par l’Espagne. Car en effet, depuis quelques jours, la question de Gibraltar s’est ajoutée au problème de la frontière irlandaise. Le Président espagnol, Pedro Sanchez, a annoncé mardi 20 novembre qu’il voterait contre le projet d’accord sur le Brexit dimanche 25 novembre, lors du sommet européen, si le rôle direct de Madrid dans les négociations sur l’avenir de Gibraltar, enclave britannique de sept kilomètres carrés, n’était pas reconnu dans le texte de l’accord. Situé à un emplacement stratégique à la porte du détroit de Gibraltar, le Rocher a été cédé en 1713 par l’Espagne à la Grande-Bretagne par le traité d’Utrecht. Bref, si le divorce se poursuit sans accord, alors le Royaume-Uni et ses partenaires Européens seront amenés à commercer selon les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Le vrai dilemme: démocratie ou bureaucratie?

La gauche et les élites du «Remain» avancent que l’accord «dénué de substance» de Theresa May et les perspectives économiques «inquiétantes» sont des raisons suffisantes pour faire revoter le peuple. En réalité, bien que les problèmes mentionnés ci-dessus soient réels, ils ne justifient en rien l’argument d’un second référendum. En 2016, le peuple britannique a pris la décision politique la plus importante de son Histoire, et il en était conscient. Le peuple a exprimé sa vision à long terme d’un Royaume-Uni en dehors de l’institution supranationale de l’UE. Il a exprimé sa vision d’un Royaume-Uni autonome et indépendant, dont le peuple peut élire et destituer ses représentants. Par conséquent, la problématique à laquelle ont répondu les britanniques transgresse et dépasse largement la question du futur économique à moyen-terme du pays ou encore celle de la frontière irlandaise. La question sur le bulletin de vote concernait la liberté et la souveraineté d’un peuple, avant tout. Un peuple qui ne veut plus reconnaître les règles, le drapeau étoilé, l’hymne national et les décideurs non-élus de l’Union européenne. Le peuple a été clair, il veut s’autogouverner.
Et pourtant, cela n’intéresse pas l’élite du «Remain». Ce n’est pas la première fois qu’une minorité élitiste exprime son manque de respect envers la démocratie. Rappelez-vous l’épisode des référendums de 2005 sur l’adoption d’une Constitution européenne. Les peuples français et néerlandais avaient voté «Non», rejetant le projet. Mais déjà à cette époque, on fait fi de la volonté démocratique pour rendre effectives, en France et au Pays-Bas, les dispositions du texte rejeté au travers du Traité de Lisbonne. Cela n’a pas été une surprise puisque, avant ce référendum, Jean-Claude Junker disait: «Si c’est ‹Oui›, nous dirons: on poursuit; si c’est ‹Non›, nous dirons: on continue!»
En 2008, c’est au tour des Irlandais de voter sur le Traité de Lisbonne par référendum et, comme par hasard, il se produit exactement la même chose. Car effectivement les Irlandais votent «Non» à la ratification du Traité de Lisbonne le 12 juin 2008. Malheur! Le résultat ne convient pas à Bruxelles. Que fait-on? On fait revoter le peuple un an après pour qu’il change d’avis.
Aujourd’hui, les personnes qui se sont férocement opposées au premier référendum sur le Brexit, avançant que le peuple n’était pas à même de prendre une telle décision, veulent faire revoter le peuple britannique. Alors, on fait campagne. On attise à nouveau les conjectures apocalyptiques qui avaient déjà été annoncées avant le 23 juin 2016 en espérant que cette fois-ci elles inquièteront davantage. A ce propos, le camp «Remain» avait annoncé entre 500 000 et 800 000 pertes d’emploi si le peuple votait pour le Brexit, soit juste après le 23 juin, donc. On annonçait une récession immédiate ainsi qu’une diminution des salaires et des exportations, et tout cela se sentirait immédiatement après le vote. Que s’est-il passé? Ce fut tout le contraire. Le chômage n’a pas été aussi bas depuis des décennies (environ 4%), les exportations ont augmenté, ainsi que les salaires et la croissance.
Jean-Claude Juncker, dans une conférence à Freiburg datant du 1er octobre 2018, avançait l’absurde idée que «si tout va de travers, les avions britanniques ne pourront plus atterrir sur le continent». L’échauffement a donc commencé.
Ce comportement irrespectueux envers l’exercice démocratique pose un énorme défi aux pays européens qui est communément appelé le déficit démocratique. C’est le combat de la globalisation contre les peuples. Et l’exemple du Brexit le montre bien: on a carrément des globalistes – de gauche – étrangers qui s’ingèrent dans les affaires internes du Royaume-Uni pour annuler le Brexit. L’exemple le plus compromettant pour le camp «Remain» est l’ingérence de George Soros et de ses fondations en faveur du «People’s Vote». En effet, il a offert plus de 800 000 livres sterling aux «Remainers», d’après la BBC. Bien qu’on ne connaisse pas le montant total avec lequel il a aussi financé d’autres groupes, on sait toutefois qu’il a soutenu avec 400 000 livres sterling la manifestation pro-remain de fin octobre 2018 au travers de l’organisation «Best for Britain». Bref, il a démoli la Bank of Britain en 1992 et maintenant il veut démolir la démocratie britannique. Il est bizarre, d’ailleurs, qu’on trouve normal qu’un Américain d’origine hongroise finance par millions des campagnes politiques à l’étranger. On trouverait cela moins normal s’il était russe, peut-être.

Le déficit démocratique: un défi européen

Le déficit démocratique au sein de l’UE commence dans les paroles de ses représentants. Il se cristallise ensuite dans leurs actes. A l’instar des propos de Monsieur Junker sur les référendums de 2005, de nombreuses personnalités de l’élite européenne et britannique ont fustigé la décision du 23 juin 2016. Quelques exemples, non-exhaustifs:
Guy Verhofstadt, dans un discours datant du 5 avril 2017 au Parlement européen, a appelé le Brexit une «perte de temps, une stupidité». Andrew Adonis, ancien ministre britannique, a encouragé et promu l’idée du second référendum lors d’une intervention à Chatham House car, dit-il, «le problème n’est pas de savoir quel Brexit on veut, car le problème est le Brexit lui-même». Et d’ajouter: «On peut, et on doit stopper le Brexit». Une petite boutade s’impose: remplacez-donc le terme «Brexit» dans ces propos par «volonté du peuple» et ça donne: le problème n’est pas de savoir ce que la volonté du peuple veut, car le problème est la volonté du peuple elle-même; on peut, et on doit stopper la volonté du peuple. Mais ce n’est pas le seul «Remainer» à mépriser les citoyens britanniques.
Dans une lettre ouverte, trois éminents politiciens britanniques, anciennement en exercice, ont insulté le peuple en disant qu’il y avait deux types de personnes en faveur du Brexit en Grande-Bretagne: «les optimistes naïfs et les pessimistes cyniques». A lire leur texte, ceux qui ont voté pour le Brexit sont soit stupides, soit stupides. Ces éminentes personnalités ne sont pas moins que Tony Blair, Premier ministre de 1997 à 2007, Nick Clegg, vice-Premier ministre de 2010 à 2015 et Michael Heseltine, vice-Premier ministre de 1995 à 1997.

Rapprocher les gouvernants des gouvernés

L’Union européenne ne peut pas continuer à se développer sans les peuples. Plutôt que davantage d’intégration politique, il faut plus d’intégration démocratique. On remarque d’ailleurs que la montée en puissance des partis populistes est une réponse immédiate aux échecs européens sur les questions économiques et migratoires.
Cet aspect du déficit démocratique a peut-être fait pencher la balance en faveur du Brexit en 2016. Le peuple britannique, n’ayant plus l’impression d’être entendu en Europe, veut à présent passer à autre chose. Il s’agit maintenant de redéfinir les relations entre les divorcés. La Suisse, à cet égard, peut être utile. Cela pourrait être bénéfique pour l’UE et les Britanniques, par exemple, de trouver une solution sur le modèle suisse, solution qui serait donc basée sur l’Association européenne de libre-échange (AELE). Mais encore doit-on d’une part considérer que la Suisse n’a jamais divorcé d’avec l’UE et d’autre part accepter le postulat qu’une relation post-divorce peut être dépassionnée.     •